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CONCOURS LITTERAIRES ET CONCOURS ARTISTIQUES
ECOLE DES BEAUX-ARTS, DU CINEMA ET DE LA CULTURE
Organiser des concours, décerner des prix et dispenser des cours dans le domaine des arts et de la culture. Tels sont les objectifs de la Fondation WORLD AND UNIVERSAL ACADEMY.
 
 
  
 
 

 
 

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"L’ange barbare et la louve", CASCARINO  Laurent (France, Lyon)
laurent.crlg@free.fr

L’ange barbare et la louve
4
I
Le pas lourd, le regard hagard, le grand gaillard en haillon, aux cheveux
bruns en bataille et au visage rond buriné se laisse guider par son corps usé et
claudiquant. Il revient d'un champ de blé, le manche de sa faux aiguisée cuit
son épaule charnue. Son chapeau le protège contre le soleil de plomb, pas
contre la chaleur estivale. Une écume épaisse et blanche dégouline de la
commissure de ses lèvres, brûlées, jusqu'à son collier de grisonnante barbe. Il
n'a plus la force de l'essuyer. Il n'a envie que d'une chose : manger le pain de
seigle dont ils ont encore quelques miches lui et Hauviette, sa femme, une
partie des poireaux et de la couenne de porc en soupe dont ils font économie.
Pour le reste, Gérard RIMANDON n'en a cure. Il y a longtemps qu'il voit en
Hauviette une mégère de mauvaises moeurs au corps souillé par l'adultère.
Une paysanne indigne qu'il aurait livrée à la torture et à la mort, si son
rendement ménager et le peu de sous qu'elle rapporte à la maison ne lui
semblaient indispensables.
Quant au fruit de sa trahison, Adèle, il s'en est fallu de peu qu'il ne la jette
pas contre un mur quelque temps après sa naissance. Comme un de ces chiots
trop nombreux qu'il lui arrive de tuer et d'enterrer dans le purin. Si Hauviette
n'avait pas prévenu son frère à temps, Adèle ne lui rappellerait pas chaque
jour que Dieu fait combien il a été abusé, humilié et déshonoré. Combien sa
femme ronde, rose et à la voix éraillée lui rappelant celle d'une truie, qu'il ne
touche plus que pour la corriger quand la colère l'étreint, lui inspire de la
haine.
Gérard aurait dû assommer complètement Hauviette, ce jour-là. Au lieu de
ça il a cru bon de lui administrer un coup de poing au visage, avant de
prendre le bébé pour lui faire son compte. Du coup il ne l’a pas vue se relever
et courir vers la maison d'à côté où habitent son frère et sa belle-soeur. Quand
ils sont arrivés, Gérard tenait l'enfant par les pieds et prenait son élan pour le
frapper tête la première contre le mur de la grange. Mais brusquement
Robert, le beau-frère, lui a planté les dents de sa fourche dans les fesses. Une
piqûre si vive qu'il n'a pas pu terminer son geste. Saisi par la douleur, il n'a
pas même eu la possibilité d'hurler. Juste un râle, tandis qu'Hauviette lui
arrachait l'enfant des mains et retournait à la maison après lui avoir craché au
visage. Puis Robert a retiré la fourche, et là Gérard s'est écroulé en tournant
de l'oeil.
Son réveil a été bercé par des psaumes. Allongé sur un lit dans une pièce
ne lui appartenant pas, il voyait des visages inconnus se concentrer sur sa
personne. Il n'y avait que des femmes emmitouflées dans de longues robes
noires à capuches. Les unes priaient, les autres chantaient. Il n'a pas tardé à
comprendre qu'il se trouvait dans le couvent de sa belle-soeur, la soeur
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d'Hauviette. Cette pieuse revêche et sournoise avait dû convaincre Hauviette
de le guérir dans son établissement, pour lui éviter l'intervention de la justice.
Les femmes en soutane l'ont remis sur pied, mais n'ont pas pu lui épargner
une claudication légère à vie.
Gérard ne comprend pas cette aide, du moins il n'y voit pas une marque de
solidarité ou de soutien. Il y voit, de la part de cette belle-soeur avec laquelle
il a connu souvent des différends, un moyen de valoriser sa condition
religieuse qu'il a souvent remise en cause. Ou alors un moyen d'éviter à la
soeur de celle-ci une humiliation supplémentaire et publique. L'histoire aurait
délié les langues du village auvergnat tout proche, elle aurait été saisie par un
bailli ou un sénéchal et la suite n'en aurait pas été réjouissante.
Mais voilà, Gérard a repris du poil de la bête et regagné sa couche. Il a tiré
un trait sur la famille d'Hauviette, dont le frère ne se risque plus à le croiser.
Il s'arrange pour emprunter des chemins différents des siens quand il va
labourer les terres du comte de MARNAC. Gérard l'a juré à Hauviette : si
Robert a le malheur de se retrouver devant lui, il ne lui laissera aucune
chance de survie.
La petite a grandi depuis, c'est un brin de femme dont Gérard n'attend
qu'une chose : le mariage pour en être enfin débarrassé. Par les temps qui
courent, où le fief dont il dépend croule sous les impôts dont la chambre des
comptes l'accable, les roturiers comme lui ont la vie rude.
De toute façon, en attendant, il fait de la petite un objet de rentabilité.
Hauviette, qui a fini par mépriser sa fille autant que lui, lui a appris à filer le
chanvre et la laine. Adèle a quelques pièces à réaliser chaque semaine,
moyennant une petite bourse que le seigneur lui accorde. De plus, elle fait
office de bergère à ses heures. C'est Gérard qui a proposé ses services à
Jacquemin, un berger du coin rejeté par les habitants du village. On raconte
qu'il regarde les femmes avec concupiscence et qu'il a été plusieurs fois
surpris à copuler avec ses bêtes. Aucune fille du village, même la plus
délurée, ne veut garder ses moutons depuis qu'une d'entre elles a échappé de
justesse à la luxure à laquelle il voulait l’asservir.
Gérard sait qu'Adèle ne rapporte pas beaucoup d'argent pour ces services,
mais au moins elle ne traîne plus dans la maison à essayer d'apprendre à lire
les livres que lui a donné sa nonne de tante. Et si le berger la déflore, c'est
tant mieux. Ce vieux porc serait encore bien capable de l'engrosser tôt ou
tard, alors il voudra la prendre pour femme et Gérard en négocierait le prix.
Gérard cesse de ruminer quand il passe le seuil de la maison. Son regard,
las, se pose avant tout sur la table de la pièce principale. Les couverts sont
bien disposés. Très vite Hauviette arrive avec la soupière qu'elle pose sur le
dessous de plat en bois.
Gérard, sur un ton froid - Et la bâtarde ?
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Hauviette, servant la soupe - l' a pas fini de récurer les latrines.
Gérard, prenant place à table - Elle peut pas le faire plus tôt, cette
pouilleuse !
Hauviette - Ben nan, v'là t'y pas qu'elle revient à peine de chez le
Jacquemin !
Gérard - Quand est-ce qu'y va nous en débarrasser, ce vieux porc ?
Hauviette, levant soudain la tête et aboyant presque - Adèle, ici !
Dix secondes plus tard une jeune femme d'une vingtaine d'années, de taille
moyenne et d’un corps svelte mû par une grâce enrobant des gestes pourtant
rarement tendres, fait son apparition dans la pièce. Sa beauté n'a d'égal que
son expression rebelle. Ses yeux de biche bleus dégagent une intensité
magnifique faisant rayonner son visage ovale et effaçant presque un nez court
fin. Elle a une expression farouche renforcée par un léger basculement en
avant de sa lèvre inférieure, mettant en valeur le pulpeux de ladite muqueuse.
Sa chevelure de feu tombe en cascade ondulée jusqu' au bas de ses reins. Son
charme, subjuguant et indocile, ajoute au mystère de sa prestance.
Si Gérard lui a souvent réservé des volées sévères, il n'a pas réussi à la
dompter contrairement à Hauviette. Adèle n'en a pas gardé sa langue dans sa
poche et cette langue, justement, a la manie depuis son tout jeune âge
d’ajouter une caractéristique mystérieuse aux mots : elle en fait
systématiquement des vers. Or ces vers provoquent en elle des crises
maléfiques, d'après la conclusion de Gérard. Elle devient nerveuse, elle
tremble et lit dans les esprits des autres, quand son émotion atteint un seuil
que Gérard a eu l'occasion de jauger. Depuis lui et Hauviette s'en méfient,
mais ne se lassent pas pour autant de la mortifier. Et s'ils ont perdu l'espoir de
lui ôter ce démoniaque réflexe, ils n'ont pas perdu celui de la réduire à
néant...
Gérard a un sourire narquois - Alors, p’tite bâtarde, Jacquemin y t'a pas
encore mise en couches ?
Adèle adresse une expression haineuse à Gérard, elle lui lance :
N'en déplaise à votre esprit vide,
Jacquemin n'y parviendra point
Sans en devenir tout livide
Par un mal porté par mes soins !
Il pourrait bien nourrir les vers
Et pas ceux dont l’honore ma bouche
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Mais ceux dont les morts sont couverts,
Pour peu qu’il m’attire sur sa couche.
Gérard s'assied à table, couvrant Adèle d'un regard dédaigneux à travers
ses petits yeux noirs enfoncés dans de profondes orbites. La jeune femme
s'assied à son tour, toujours prête à riposter mais un peu troublée en son for
intérieur. Elle se demande pour quelle raison Gérard ne pique aucune colère
en se répandant en injures, comme à son habitude. Hauviette aussi, d'ailleurs,
semble envieuse de changer ses réflexes. Pour moins que ça elle aurait
attendu que son mari incrimine Adèle, avant de la vilipender à son tour. Et si
pour une raison ou une autre il n'avait pas été en mesure de lui répondre, elle
s’en serait chargée en redoublant d'animosité. Au lieu de ça, elle sert la soupe
en silence et réserve à sa fille un rictus ambigu.
Des minutes atroces défilent alors pour Adèle. Le couple, en face d'elle,
mange la soupe en la regardant arrogamment, en se jetant des regards
complices au milieu des aspirations bruyantes mais sans prononcer un traître
mot. La jeune femme a beau darder son regard effronté dans celui de ses
ennemis de toujours, leur attitude ne varie pas. Comme s'ils portaient en eux
l'assurance de pouvoir désormais contrôler, voire abolir à leur guise, les
désagréments d'une situation si pénible à supporter auparavant. La confusion
d'Adèle atteint son paroxysme quand, d'une voix doucereuse, sa mère lui
propose un morceau de pain. D'ordinaire, elle lui aurait plutôt proposé de le
lui faire passer, et sur un ton revêche.
N'y tenant plus, Adèle se laisse brusquement gagner par un accès étranger.
Elle ne se montre plus réactive, mais offensive. Elle repousse intrépidement
son assiette, se lève et tient ses bras tendus appuyés contre la table. Son dos,
penché en avant, maintient une cambrure se voulant provocatrice et son
visage, légèrement incliné vers eux, en conforte l'intention.
Adèle, d'une voix imitant celle d'Hauviette :
Comment pourrais-je vous rendre tout l'amour
Dont vous avez su si bien m'entourer.
Auprès de vous j'en apprends tous les jours,
Ma vie reste un plaisir à savourer...
Tout à coup la gorgée de soupe que Gérard était sur le point d'ingurgiter
fait fausse route. Une partie a glissé dans un orifice irritable et le paysan est
secoué par une quinte de toux. Grimaçant et écarlate, il se débat contre une
suffocation dégoûtante le malmenant au point de l'amener à recracher le
liquide encore chaud. Hauviette se précipite alors et tape vigoureusement sur
le dos de son mari, devant une Adèle contente de n'avoir finalement pas
perdu la main. Quand Gérard a enfin cessé de tousser, appliquant encore sur
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son visage une serviette humide, son regard se veut cruel et belliqueux.
Occupée à en soutenir l'insistance, Adèle ne prête pas attention à l'absence
d'Hauviette.
Gérard, aigre et mauvais - T'es qu'une vile petite peste ! Te donner de
l'amour ? Mais tu mérites que des coups de gourdin, satanée bâtarde ! Jamais
pêcher s'est si bien développé qu'en ton être ! Va mourir, maudite !
Soudain Hauviette apparaît dans l'encadrement de la porte, un papier
déplié à la main. Elle semble excitée, ravie, et tourne le papier vers le visage
de sa fille.
Hauviette - Ha ! tu crois pouvoir nous pourrir la vie encore longtemps,
hein ? Hé ben j' m’en vais te prouver que tu t' méprends !
Gérard, enorgueilli - Pour sûr, vermine ! On t'a trouvé ton vrai rang, tâche
d'y savourer l'amour et le plaisir tout ensemble ! Ha, ha, ha !
Croyant comprendre qu'elle ira séjourner chez Jacquemin, Adèle
rétorque :
Jacquemin ne m'aura pas pour femme,
Ni pour amie ni locataire !
Vous feriez bien mieux de vous taire
Vous ne dites que des choses infâmes !
Ce laid berger respire le vice !
Je l’ai surpris vers ses moutons
A dégrafer tous ses boutons
Pour se livrer à des sévices.
On aurait dit un animal
Encore plus dégoûtant qu’un porc !
Et il se trouvait en transport
Sur une brebis fort mise à mal.
Je n’ai rien à faire dans son rang !
Il a l’esprit empoisonné
Et l’âme à tel point cloisonnée
Qu’elle jouit dans un corps aberrant…
Hauviette, soufflant de haine - Le Jacquemin serait encore trop bon pour
toi, ma teigne ! Tu trouverais le moyen de lui échapper ! Il te faut une geôle !
Gérard, l'air victorieux - Un tombeau qui saura te laisser périr dans ta
déchéance !
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Hauviette, venimeuse - Chez les lépreux tu vas croupir ! T'y pourras faire
ta rebelle au milieu des pestiférés ! 'Y aura personne pour t'entendre sauf la
maladie et la mort !
La nouvelle met soudain Adèle sens dessus dessous. Autant son sang ne
fait souvent qu'un tour, autant cette fois elle a l'impression qu'il lui joue un
tour. Des pieds à la tête, elle le sent progressivement se glacer. Son coeur se
fige et affecte inéluctablement son esprit d'une torpeur insidieuse. Elle ne
pensait pas qu'ils seraient capables d'en venir là. La haine qu'ils se vouent
mutuellement n'a pas de borne, sans nul doute. Mais l'exploitation qu'ils
faisaient de sa personne la confortait dans une logique agissant comme un
ressort sur son moral. Quand celui-ci baissait et que les conflits familiaux la
minaient jusqu'à la troubler dans sa solitude, elle se disait qu’elle n’était pas
inutile. Cette réflexion l'amenait à maintenir la fragile dignité dont ses
parents, ne serait-ce que dans leur façon de la regarder, mettaient
constamment les fondements à rude épreuve. Elle parvenait, de la sorte, à
repousser les assauts d'une culpabilité secrètement lancinante.
En l'occurrence, les pans de sa personnalité se détachent à la manière des
pétales d'une fleur soufflée par la détresse. Ils la détestent au point de renier
son existence ! D'en désavouer même les avantages, en la reléguant dans une
zone où la vie se tarit dans la dégénérescence et la honte.
Ils ont gagné. Ils ont pour le coup broyé Adèle sous le joug d'un effet
profond, bouleversant, destructeur. La jeune femme sent son âme se noyer
dans son propre sang. Ce sang même dont elle reste issue, ce sang frappé par
l'incidence, la surprise, le refus, le rejet, le bannissement dont sa mère a
également été l'objet. N'a-t-elle pas frayé dans sa jeunesse avec l'excitation de
braver un interdit, de goûter aux méandres inextricables de la dépravation ?
D'en récolter le fruit par accident ? N'est-ce pas là également le signe d'une
rébellion inavouée, mais plus affirmée encore ? N'en subit-elle pas d'ailleurs
des mauvais traitements quand l'amertume de son mari choisit la violence
pour s'exprimer ?
A en juger par la mine abattue et le silence d'Adèle, Gérard comprend
qu'ils se sont glissés dans une faille inespérée. Non seulement elle ne se
défend plus, mais en outre elle ne paraît pas en proie à une de ces crises
démoniaques intervenant en elle à chaque choc émotionnel important. Donc
elle ne risque pas de leur jeter un de ces sorts dont on rapporte encore les
méfaits au village et dont ils ont tant peur. Enhardi par cette déduction, le
paysan quitte la cuisine et y revient muni d'une corde épaisse.
Hauviette, s'adressant à Gérard - C'est-y pas plutôt demain qu'on doit l'y
emmener ?
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Gérard - Elle aura tôt fait de se sauver avant, maintenant qu'elle sait.
Autant l'amener aujourd'hui. Dépêche-toi de tout préparer, j'veux pas perdre
mon temps avec ça !
Tandis qu' Hauviette file dans sa chambre et enfile des vêtements plus
convenables, son mari s'approche d'une Adèle résignée, le regard perdu dans
sa soupe qu'elle ne termine pas.
Gérard, à Adèle - Lève-toi et tend les bras en arrière.
Adèle s'exécute sans protester. Gérard passe la corde autour de ses
poignets et y fait un double noeud. Comme il reste plusieurs mètres de corde
libre, il en attache l'extrémité à une poutre de la charpente. Puis, rassuré, il
récupère dans la grange la vieille charrette et la décharge d'un petit tas de foin
laissé à l'abandon. Quand il estime le plateau suffisamment propre, à l'arrière,
il se rend dans le seul morceau de terre dont il dispose en dehors de son
habitation. Un modeste enclos, fermé par du fil de fer grossier, à l'intérieur
duquel se morfond un cheval de trait depuis que Gérard a abîmé sa charrue et
n’a pas les moyens de la remplacer. Cet avatar lui a d'ailleurs valu la
cessation d'une activité annuelle pourtant lucrative, que son employeur a fini
par confier à un autre laboureur.
L'attelage prêt, Gérard détache Adèle et injurie d'une voix tonitruante
Hauviette, qu'il estime trop lente. La vieille dame tenant un sac de toile à bout
de bras fond alors sur la charrette et se cale, assise, dans un coin du plateau.
Adèle se voit attachée en face d'elle, à un anneau de ferraille roussi par
l'oxydation. La charrette s'ébranle et quitte lentement la large clairière,
s'éloignant des deux seules maisons trônant dans les parages et s'enfonçant
dans l'épaisse forêt.
Quelques heures plus tard, le cheval s'arrête en face d’un établissement
isolé dans la cuvette étendue d'une vallée verdâtre. Pourvu d'un haut mur tout
autour, la léproserie ne laisse entrevoir de son enceinte qu'une annexe
rudimentaire dans laquelle quelques employés assurent une surveillance
permanente. Devant le local détaché, à quelques pas seulement, un haut
portail de fer forgé permet un accès unique et contrôlé.
Gérard s'en approche et fait retentir la cloche de signalement à maintes
reprises. Une vieille dame à la blanche robe de lin se présente en face de lui
en même temps qu'Hauviette et sa fille arrivent derrière.
La surveillante, l'air plutôt sévère - Monsieur ?
Gérard, arborant un sourire superficiel - J'aimerais parler à Monsieur
DALIBERT, je vous prie.
11
La surveillante, sur le même ton - Qu'est-ce que vous lui voulez ?
Gérard, perdant un peu le sourire - J'ai besoin de le voir d'urgence. J'ai
rendez-vous avec lui demain, mais je ne peux plus attendre. Dites-lui que
Gérard RIMANDON est là. Il comprendra.
La surveillante, sans complaisance - Vous ne le verrez pas aujourd'hui, ni
demain. Monsieur DALIBERT se trouve en Lorraine depuis deux jours et
n'en reviendra pas avant deux semaines. Une affaire familiale urgente à
résoudre.
Gérard, croyant se tirer d'affaire autrement - Ben c'est pas grave. Il devait
accueillir notre fille dans l'établissement, demain. Je vous la laisse et je
m'arrangerais avec lui dans deux semaines.
La surveillante, levant les yeux au ciel de lassitude - Je ne suis pas au
courant et nous n'avons pas de consigne concernant un internement proche,
Monsieur.
Gérard, sur un ton de confidence - Je me suis arrangé avec lui, il est au
courant. Allez, prenez ma fille aujourd'hui et vous l' regretterez pas...
La surveillante, outrée - Mais Monsieur DALIBERT n'occupe en aucun
cas la fonction de directeur dans cet établissement ! Il n'a pas de pouvoir
décisionnel, Monsieur. Et vous êtes en train de me dire que vous l'avez
soudoyé, comme vous voulez me soudoyer pareillement...
Constatant des détails préoccupants dans la conversation qui se déroule
devant eux, telle qu'une attitude évoquant une agitation, deux surveillants
quittent leur lieu d'observation et rejoignent la dame.
Gérard, plus du tout envieux de garder contenance, prend une expression
furibonde.
Gérard - Je veux soudoyer personne, morbleu ! Monsieur DALIBERT a
empoché le peu de pièces d'or que j'ai pu amasser en de nombreuses années
de labeur, et vous êtes en train d' me dire qu'il m'a roulé dans la farine ?
La surveillante, faisant un bref geste de la main pour empêcher un de ses
collègues d'intervenir comme il semblait désireux de le faire - Je ne connais
pas les relations que vous entretenez avec ce surveillant, Monsieur. Mais ce
qui est sûr, c'est qu'il allait profiter de mon congé et de la réunion de mes
collègues, demain, pour favoriser un internement non conforme à nos
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procédures en vigueur. Le directeur de l'établissement en sera rapidement
informé et vous pouvez avoir l'assurance que sa duplicité s'en verra
sévèrement sanctionnée. Et vos pièces d'or, s'il n'en a pas fait usage, vous
seront rendues.
Gérard - Et ma fille ?
La surveillante - Après un examen médical et si le médecin diagnostique
bien la lèpre, alors nous internerons votre fille. Mais vous aurez quelques
frais à régler.
Gérard, enrageant à l'idée de manquer là une occasion rare, se retourne
brusquement vers Hauviette et hurle - Alors vieille truie ! T'as pas entendue
c'qu'à dit la vieille fouine ? ' Faut ramener la bâtarde !
- Ne me manquez pas de respect, Monsieur ! proteste la surveillante.
Gérard, hargneux - J'ai aucun respect pour vous, vieille fouine ! Et je
donnerais bien tout l'or du monde pour que vous y soyez aussi internée, dans
votre mouroir !
Ulcérée, la vieille dame émet un couinement en plaquant ses paumes sur
son visage, tandis que ses deux collègues s'apprêtent à ouvrir le lourd portail.
Gérard sort aussitôt un coutelas.
Gérard - Avisez-vous à sortir, morbleu ! J'men vais vous ouvrir le
poitrail !
Sans s'attarder davantage, le paysan remonte sur sa charrette sans égards
pour Hauviette et Adèle. Il saisit le fin bâton de noisetier rangé sous ses pieds
et dont il ne s'est pas servi à l'aller. Et d'un claquement cinglant il marque le
flanc de son cheval fourbu.
13
II
Du haut de sa trentaine d'années encore fringante, Henri remue
imperceptiblement son visage ovale et son attitude faussement désinvolte
perd en crédibilité. Il sent que la situation lui échappe. Il a beau essayer de
rattraper son erreur, il vient d'insuffler dans l'esprit de son interlocuteur un
soupçon dangereux. Auguste, le soldat auvergnat devant lequel il essaie de se
justifier, tient son grand gabarit en alerte et plisse les yeux d'un air sournois.
Son visage dur, taillé à la serpe, se contracte en une moue réprobatrice allant
jusqu'à affecter ses yeux marron clair, ses fines lèvres et même son nez
charnu dont l'arête forme une légère courbe sur la gauche. Son nez, en
l'occurrence, a les ailes qui battent nerveusement.
Auguste - Quand bien même tu fais partie du personnel en tant que
serviteur, quel intérêt as-tu à errer dans cet étage du château ? Seuls quelques
hommes sont autorisés à pénétrer dans les chambres de dépôt d'armes.
Henri - C'est pourquoi je n'y suis pas allé. J'ai intégré le groupe des
serviteurs ménagers depuis trois semaines et j'ai simplement voulu visiter les
étages supérieurs.
Auguste - Qu'à cela ne tienne, garde-toi de visiter l'étage suivant ! Les
maîtres des lieux ne te paient pas pour visiter mais pour servir. Je doute que
Raymond de VALDEMIRE apprécie ton intrusion...
Henri, presque suppliant - Puissiez-vous ne rien dire, il m'a été difficile de
trouver ce travail au château. Je resterai dans mon secteur à compter de ce
jour.
Auguste, un sourire goguenard aux lèvres - Sauf pour nettoyer la
chambrée que j'occupe avec d'autres soldats...
Henri reste interdit un instant, laissant croire que ce chantage le dérange.
En réalité, il va l’aider à pousser plus loin son investigation secrète. Henri va
pouvoir conduire sa mission d'espion des LAMINORY avec plus de facilité.
Plus besoin de s'infiltrer où il ne doit pas pour glaner des informations. Il sera
au coeur des rumeurs et des renseignements en nettoyant la chambrée au
milieu des soldats. Il suffira simplement qu'il s'arrange pour s'en acquitter en
leur présence.
14
Henri, l'air embarrassé - Combien de fois par semaine je devrais la
nettoyer ?
Auguste - Deux fois par semaine, ensuite on verra. A toi de choisir tes
jours et tes heures.
En descendant les marches en colimaçon menant à son service, Henri
estime l'avoir finalement échappé belle. Il sait combien sa vie ne tiendrait
qu'à un fil, si la famille de VALDEMIRE découvrait la supercherie. La
tension et la haine entre les VALDEMIRE et les LAMINORY ont pris
tellement d'ampleur qu'il s'étonne lui-même de ne pas encore assister à un
siège ourdi par l'un ou l'autre des deux voisins proches.
Pour ce qui le concerne, Henri n'accorde pas plus d'importance aux
LAMINORY qu'aux VALDEMIRE. Il sait quels faits les opposent alors que
quelques décennies auparavant ils formaient une communauté peu turbulente
à Salers, en Auvergne. Il sait que les premiers seigneurs sur ces terres ont été
les VALDEMIRE et que les LAMINORY se sont petit à petit implantés et
développés à leurs côtés. Que Léon de LAMINORY a maintenant lui aussi
acquis le titre de seigneur, qu'il est même devenu bailli sur ces terres à force
de concourir aux projets du gouvernement de Charles VII. Il n’ignore pas non
plus, pour d'ailleurs en bénéficier en s'acquittant de la mission dont l'a pourvu
ledit seigneur Léon, combien les LAMINORY se sont considérablement
enrichis et sont devenus de notables négociants. Alors que les VALDEMIRE,
en déclin financier, ont dû liquider une bonne partie de leurs terres aux plus
offrants. Bien qu'ils se soient refusés à en céder la moindre parcelle à leurs
voisins agaçants, les VALDEMIRE ont compris que les LAMINORY en
avaient fait quand même acquisition par achats détournés. Ils donnaient une
commission à des acquéreurs provisoires qui leur en revendaient l’intégralité
aussitôt. Puis a suivi le temps où les VALDEMIRE, économiquement
exsangues, ont dû accepter une aide financière de ces voisins avant d'estimer
que lesdits créanciers occasionnels passaient leur temps à les gruger. On
raconte au village qu’à partir de là, plus rien n'a réfréné leurs hostilités
mutuelles et les affrontements isolés se sont multipliés.
Arrivé à la salle principale du château, où Raymond de VALDEMIRE
converse avec son trésorier, Auguste ne respecte pas les formalités de
politesse consistant à ne pas interrompre une conversation. Irrité par son
attitude, le seigneur lui lance un regard de biais.
Raymond - J'espère que ton audace est justifiée, soldat.
Auguste, pas décontenancé - Messire, elle peut nous éviter des ennuis, si
mes soupçons se confirment.

 
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