Pascale Sibille (France)
La pendule
L’absence commence en silence après le claquement de la porte. Un silence de quatre heures jusqu’au déjeuner à suivre la progression des fissures qui creusent et s’incrustent dans les murs, à vriller des trous, y mettre les doigts à distance et faire crisser les ongles dans le plâtre tendre. Etre là, à la même place tous les jours depuis un an en perpétuelle observation. L’absence commence en silence après le claquement de la porte. Un silence de quatre heures à remarquer ce que les autres ne voient pas, eux qui sont toujours en mouvement sur leurs deux jambes. Elle jette un coup d’œil au fauteuil roulant plié près de la porte d’entrée. Il ne va jamais plus loin dans l’appartement. Les autres portes lui refusent le passage. Il est trop large. Elle sort à l’extérieur mais de moins en moins souvent, les consultations chez le médecin pour des médicaments inefficaces (anti-douleur, anti-dépresseurs, somnifères) mais qui rassurent la famille en leur donnant de l’espoir, les visites à l’hôpital de plus en plus distantes face à des spécialistes impuissants. Elle ne sort quasiment plus au restaurant, en vacances tout devient compliqué, elle n’apprécie même plus. Elle ne va pas au cinéma où la place du fauteuil roulant est au bout du premier rang pour ne pas gêner le passage des retardataires dans le noir. Elle est collée à l’écran, le cou en extension arrière ; alors son film, elle se l’invente à la maison.
Quatre heures à redessiner la peinture campagnarde sur le mur. Toutes les deux face à face comme deux immobiles. Les larmes parfois fondent le vert de la peinture en une purée de pois épaisse et grumeleuse.
Elle essuie ses yeux par touches délicates, ne pas laisser de traces pour tout à l’heure. Le tableau se nuance à nouveau, chaque chose reprend sa place, lui suspendu, elle assise. Elle fait pointer deux oreilles de lapin et en espère d’autres pour créer une famille et pourquoi pas un petit bassin rempli de poissons là sous le chêne qui ne perd jamais ses feuilles. Elle invente la vie dans le fixé avant que son cerveau ne se fige définitivement.
Le neurologue lui a dit qu’elle a une maladie orpheline, une maladie au nom compliqué qu’elle n’a pas retenu mais le mot orpheline s’est incrusté dans son cerveau. La télévision a largement médiatisé ces maladies rares montrant à l’écran des corps en souffrance qui guériraient peut-être avec la générosité des spectateurs, un appel aux dons rappelant à tous le manque criant de moyens de la recherche médicale. Orpheline est un mot qui fait peur quand il s’accroche à maladie. Il en devient la substance visqueuse et indécollable. C’est une maladie qui isole des autres. Elle crée des orphelins du lien. Elle isole le cerveau du reste du corps organe par organe. Elle te balade en canne, en fauteuil roulant où tu roules encore un peu puis elle t’allonge sur un lit de manière définitive. C’est un lâcher de muscles progressifs. Elle éloigne les amis qui deviennent des relations puis des anonymes. Elle éloigne la famille qui veut se souvenir de toi avant, surtout pas pendant et inconsciemment rêvent d’après. Elle est franche et directe et sûre du diagnostic. Elle est toute petite dans la cour des grandes maladies mais c’est la plus puissante car elle n’a pas de remède. Elle donne un aller simple sans carte joker médicament miracle. C’est une ligne droite en sens unique sans aire de repos, une destination finale en précipice.
La pendule cliquète et caquète à longueur de secondes, tirant une grande aiguille qui s’essouffle à tourner en rond.
Elle entend le bruit du dehors, chaque jour différent. Elle sait le camion qui se gare, le vélo du facteur qui s’adosse au mur, la poussette qui babille, le talon qui claque, le bruit feutré du mocassin. Elle attend le mercredi matin, jour de marché au bout de la rue. Elle entre dans les conversations des ménagères qui se croisent et se décroisent au bord de sa fenêtre, le temps de la pose d’un cabas trop lourd, le temps de rencontres opportunes. Elle squatte la vie des autres en catimini. Elle se nourrit du murmure de la dernière phrase quand les pas décroissent. Elle se nourrit de bribes, elle s’est habituée à cette vie en pointillés. Elle entend mais elle ne voit pas, les vitres opaques de la fenêtre lui ferment le regard. Peur de l’agression du dehors, elle qui vit l’agression du dedans, la fenêtre toujours fermée, la pièce comme un cercueil trop grand. Rez de chaussée, rez de trottoir, rez de néant. Elle entend mais elle ne sent plus le pain chaud sorti du four de la boulangerie qui fait l’angle, la première cigarette du matin sur le trajet, le petit café pris sur le zinc avant la bouche de métro, les odeurs de parfums qui se mélangent. Les petits riens du quotidien lui manquent : les dernières retouches de maquillage dans la rame, les bonjours en bises sonores, les petits potins du boulot qui s’échangent en quelques stations, le brouhaha et le mouvement incessant de la journée qui commence.
Elle vit l’isolement. Les coups de téléphone sont plus rares et passent par son mari. Ses collègues ne viennent plus dîner. Elle sent les regards gênés qui se détournent, les amis qui parlent d’elle en l’ignorant alors qu’elle est là, près d’eux. Son handicap physique s’est transformé en un handicap mental dans la tête des gens. Elle a appris la solitude. Le moral en perte progressive face à un monde qui se ferme. Le physique a suivi. Elle est devenue moche en jogging et tee-shirt informe. Le côté pratique est devenu nécessaire, fini les petits tailleurs et les chaussures à talons. Elle porte des chaussettes en hiver et l’été elle reste pieds nus. Elle ne peut rien porter d’autre avec son pied qui rentre en dedans. Les cheveux qu’elle avait courts sont maintenant ramassés en queue de cheval, des mèches folles s’en échappent. Elle n’a plus l’air de rien.
Elle sent son odeur de sueur saturée quand il fait chaud, la transpiration acide planquée dans les plis d’une peau molle, stagnante et croupissante, elle envahit ses narines jusqu’à l’écœurement. Elle a pris du poids depuis qu’elle ne marche plus, elle qui était toujours en mouvement, s’est ralentie progressivement. La détermination du début pleine de bleus et de bosses a laissé des cicatrices dans sa peau. Elle a perdu du terrain pour capituler à bout de chocs. L’inactivité a atrophié les muscles, faisant la part belle au gras passif.
Elle ferme les yeux et laisse échapper un soupir interminable, sorti du plus profond de ses entrailles, un son en notes basses et graves. Elle le pousse au dehors jusqu’à la dernière note apoplexique. Puis le corps se détend, un déroulé de peau qui se lisse en quelques secondes, vaincu. Elle bascule sa tête contre le dos du fauteuil, les yeux clos en une berceuse apaisante pendant quelques minutes…
Pendant ce temps la pendule cliquète et caquète en sourdine.
Elle frémit du côté gauche, du côté du vivant. La jambe se replie suivie par le bras pour retourner dans l’œuf comme avant, avant la douleur. Le côté droit ne réagit pas, muet. Il s’est détaché du reste du corps par petits bouts. Insensible aux sollicitations, il pèse comme un poids mort. Elle a fini de lutter à coups de kinésithérapie. Les séances qui se rapprochent dans un corps qui décroche. Et la douleur tapie comme une couleuvre qui a toujours faim. Elle boit du rivotril comme du petit lait, elle en bave au sortir d’un sommeil haché et abrupt qui la réveille assommée. Elle a soif. Les lèvres se crispent à la recherche d’un peu de fraîcheur. Avoir soif et ne pas boire malgré la carafe sur la table basse, regarder ailleurs, encore un mur. Pas à gauche, la bibliothèque occupe tout l’espace. Une tapisserie de livres, reliure contre reliure. Une série de dos qui s’affichent insolemment depuis qu’elle ne les touche plus. Parfois son mari en attrape un au hasard, libère le titre de sa poussière en un souffle sec et pose maladroitement le livre sur ses genoux avant de partir. Elle a de plus en plus de mal à tourner les pages, sa main droite ne répond plus. Mais ce qui est insupportable, c’est de ne plus pouvoir écrire, les doigts qui ne serrent plus le stylo pour le guider… Elle se souvient d’avant, de son poste de professeur d’anglais dans un lycée de banlieue. Elle se souvient de sa main qui courait sur le tableau. Elle se souvient de ses voyages ailleurs dans des pays colorés, de ses chaussures de marche crottées et boueuses dans des endroits à la beauté préservée. Elle se souvient de son mari qui souriait, il y a longtemps. Maintenant il a la bouche tombante, ses traits se sont creusés. Il ne lui parle plus que par mots jetés comme des ordres, il ne l’apaise plus par des caresses, son contact peau à peau est devenu utile (lever du fauteuil, portage aux toilettes et au lit). Elle sait qu’il en souffre de la voir ainsi et elle culpabilise tout le temps.
Elle se souvient de tout pour l’instant. La maladie n’a pas encore grignoté son cerveau mais elle se rapproche dans un calendrier qu’elle ne dévoile pas. Elle ne compte plus en mois mais en semaines, elle sait que bientôt elle devra se contenter des jours. Parfois elle espère que ce sera demain. Elle cherche ses mots, ils sortent plus lentement, l’articulation accroche. Elle se rapproche du précipice, elle sent le souffle froid du gouffre. Elle frissonne.
Elle se souvient du premier jour où elle a eu mal. Elle a ressenti d’abord une crampe dans le mollet. Elle ne s’est pas inquiétée, un faux mouvement sans doute. Mais la crampe était tenace, elle s’accrochait. La douleur s’est installée dans la jambe, la faisant claudiquer. Puis le pied droit a joué l’indépendant, il se dérobait aux ordres et chassait en dedans, la faisant tomber brutalement. La main droite n’a pas tardé à suivre. Les doigts qui se rétractent de manière instinctive et la douleur qui se propage.
Elle pousse la table basse d’un pied gauche rageur. Il lui obéit encore mais pour combien de temps? L’eau de la carafe frémit, un ricanement de trop qui lui rappelle qu’elle a soif. Elle saisit le flacon au goulet, l’enserre de sa main valide et le couche sur la table. L’eau s’échappe en une mare rapide glissant de la table au tapis qui l’absorbe mollement. Ne pas boire pour ne pas avoir envie d’uriner.
La pendule cliquète et caquète en avalant les minutes.
Le tic-tac de la pendule envahit son crâne.
Quatre heures à attendre la porte d’entrée. C’est le minimum, il ne rentre jamais plus tôt. Il reste une heure à peine, le temps du repas, un seul pour elle, lui il n’a pas le temps. Alors il est organisé. Midi : ouverture de la porte. Portage jusqu’aux toilettes. Elle y reste le temps qu’il prépare le repas, face à un autre mur qui n’a pas de trou, ni de fissures ni de tableau. Le plateau repas surgelé près du café qui fume et il est déjà reparti. Une autre attente commence…
La pendule cliquète et caquète à loisir…
Pascale Sibille
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