Chapitre 1
Vendredi 3 octobre, au soir
La nuit drapait les lieux d’un tissu opaque. Elle apportait à cette capitale triste sa touche magique qui embellit les anomalies de la ville. Les façades délabrées de bâtiments à l’architecture révolue brillaient sous les couleurs des réverbères.
A Djibouti, les journées y étaient harassantes, creuses et les soirées humides et étouffantes. A longueur de journée le soleil calcinait la chaussée jusqu’à ce qu’elle devienne un liquide noir, visqueux qui collait aux semelles.
Dès l’apparition de l’obscurité rafraîchissante, la ville naguère engourdie sous la lumière se réveillait. Les restaurants s’animaient, les supermarchés grouillaient de monde, les coins les plus obscurs piaillaient d’une vie occulte. Les mauvais esprits et les humains se donnaient rendez-vous dans l’antichambre de la nuit.
* * *
Il était presque minuit. Une chaleur timide moussait encore de la chaussée, dernier témoin d’une journée remplie de soleil. La route de Venise, étroite et rectiligne, montait à l’assaut de Balbala entre deux baies de la mer rouge. A l’Est, on voyait le palais présidentiel éternellement plongé dans sa solitude. Un bâtiment majestueux qui supportait mal le respect et la crainte qu’il inspirait aux passants à cause de sa vieillesse. L’immense surface ondulée de la mer, calme, imbibée de la couleur orange des réverbères fouettait ses pieds de béton rongés par le sel. A l’Ouest, brillant de toutes ses lumières, le port sombrait dans la léthargie, ses hautes grues suspendues dans le vide telles des lianes sans vie.
Des voitures aux vitres closes stationnaient de part et d’autre de la route, toutes lumières éteintes, des châteaux de plaisirs qui se fixaient n’importe où. Sur le trottoir, des jeunes individus s’adonnaient à l’amour vulgaire, sans charme de ce pays. Ils étaient enlacés dans l’idylle moribonde qui ne dépasse jamais l’instant d’un baiser fervent. Les plus discrets marchaient par contre par petit groupe qui finissait un peu plus tard en couples disparates. Des jeunes hommes plus que galant, empaquetés dans un sac de parfum, paradaient autour de coquettes demoiselles au boubou transparent, embaumées de maskati écœurant.
Une BMW noire se coulait sur la chaussée, lentement, comme si le conducteur appréciait la situation. Arrivée au carrefour elle emprunta une ruelle qui partait vers l’ouest et finissait finalement en cul-de-sac sur une place déserte où se dressait un somptueux restaurant pour riche ou blanc.
La voiture se gara et un individu en tenu de sport descendit. Il se tint debout, tout près de la voiture, le regard projeté vers l’horizon d’où on apercevait de grands navires cloués à la mer à l’aide de leurs immenses amarres. A peine quelques centaines de mètres d’eau saumâtre séparaient l’individu de sa destination.
Prestement il contourna la voiture et vint ouvrir le coffre arrière. Il sortit deux gros sacs noirs puis il se dirigea vers une vedette. Quelques instants plus tard, la vedette sortait de la baie à toute allure et se dirigeait vers le port.
Un sourire méprisant se dessina fugitivement sur le visage de l’individu quand il aperçut le navire de couleur noire qui arborait un pavillon russe. Il coupa le moteur et sortit de l’un de ses sacs une épaisse rame faite de bois. La vedette glissait à présent au rythme des clapotis de l’eau battue par la rame.
Arrivé sous le navire dont la lumière blafarde éclairait à peine autour de lui, il put y lire sur son flanc mangé par la rouille Le Siberia. Il jeta l’ancre.
Ses gestes ne trahissaient aucune anxiété. Machinalement, il se débarrassa de ses habits et se glissa dans une combinaison noire qui collait à sa peau comme une seconde carapace. Il sortit un grappin accompagné d’une grosse corde. Après quelques tentatives infructueuses, le grappin se fixa au bord métallique du navire. L’individu tira plusieurs fois sur la corde et assuré de sa solidité, il s’agrippa à elle et commença une longue ascension vers le navire.
Mixture qui une fois mis sur le feu dégage une fumée odorante dont les femmes se servent pour embaumer le corps et les cheveux.
|