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Organiser des concours, décerner des prix et dispenser des cours dans le domaine des arts et de la culture. Tels sont les objectifs de la Fondation WORLD AND UNIVERSAL ACADEMY.
 
 
  
 
 

 
 

WUACADEMIA

Kristina Jones-Megard (France) auteur du roman/author of the novel "Chaussé... "
Et il fit ce que le monde rêvait tout bas...

Histoire d’un tyran qui devint roi

Conte historique

   (Chapitre 1 : Gildas)
   
   Un pas à gauche, feuilles mortes… Un pas à droite, béton. 
   Gildas marchait lentement fatigué par ses pensées.   Il étudiait le sol en jetant un coup d’œil de temps en temps à ses chaussures… Un pas à gauche pour le stabiliser… Un pas à droite pour le guider.   Non… Et merde, subitement elles l’attristaient comme les feuilles mortes d’octobre entassées sur le béton. 
   Les derbies de Gildas étaient marron et ternes.   Il avait marché toute la matinée.   Leur ancienne allure était maintenant dissimulée sous une couche surprenante de boue sèche tout comme son cœur caché sous son manteau de cachemire qu’il appelait souvent son « manteau de cauchemar », tant l’homme dans son ensemble apparaissait usé.   « Usé », le mot lui-même semblait siffler… « Usé, usé, usé ».   Son sang serpentait à travers son cœur, incapable de battre tout seul sans le bruit familier de ses Oxford deux tons contre la chaussée.   Dans sa rage, il les avait abandonnées le matin même dans les mains de son cordonnier.   Depuis, les personnes que Gildas rencontrait sur son chemin se tournaient vers lui pour lui infliger leurs regards remplis d’un certain dégoût.   Il pensait que c’était à cause de ses chaussures de rechange, ses Derbies… Pourtant il pouvait reconnaître ce regard facilement, c’était ce même regard auquel il était confronté tous les matins de la part de Calliope, auparavant…
   Avant qu’elle ne se donne la mort.
   C’était Calliope qui avait aimé Gildas mieux que quiconque, même si cette idée lui apparaissait difficile à accepter.   Il restait retranché dans son déni en se disant qu’elle était compliquée voire impossible à vivre, et que son désespoir interminable n’était qu’un choix - le choix de Calliope.   Il était surtout plus facile pour lui de se dire cela que d’admettre qu’il n’avait pas su être à la hauteur de ses attentes.   Il n’avait pas essayé de la connaître, en tout cas pas comme un mari est supposé connaître la femme qu’il prétend aimer.   C’était donc une jalousie perverse comme si ça devait être lui « l’insaisissable » et non elle.   Lui seul. 
   Gildas trébucha en pensant au visage de Calliope.
   Elle avait été dotée d’un regard ouvert.   Ses yeux, d’un vert clair, avaient pris l’habitude de le couper en lamelles fines et de faire entrer en lui une lumière glaciale qui frigorifiait son être. 
   Une fois son intérieur ouvert et ainsi figé, elle pouvait l’explorer à sa guise pour l’étudier.   Il sentait que c’était elle qui avait donc toujours eu un léger avantage sur lui.   Calliope avait rôdé dans ses couloirs les plus sombres et une violence croissante était née en lui.   Il s’était senti dépossédé de son territoire intérieur et ça, il ne le supportait plus.
   Un jour, comme si elle ne lui avait jamais porté la moindre attention, elle lâcha prise.
 Elle se détacha de Gildas en lui réclamant moins, sans pour autant donner plus d’elle-même.   Souvent il notait qu’elle le regardait autrement, presque en complice, comme si elle comprenait son dilemme.   L’espace qu’elle laissa vide dans les couloirs de Gildas le rendait furieux.   Il supportait mal son abrupt manque de curiosité.   Il se sentait dupé par son propre jeu… Évidemment, il aurait souhaité que ce fût lui qui s’éloignât d’elle en premier.
   Il aurait dû… Malheureusement, sa soudaine suavité l’avait bouleversé.   Sa bouche, ses lèvres, ses avances timides avaient offert à Gildas ce moment divin où Calliope devenait soumise, dans la bataille qu’il jouait sur son corps.  Cette bataille incessante qui les tiraillait chaque fois entre un tango de résistance et un véritable débordement émotionnel qui avait pour but de rendre l’un dépendant de l’autre.   En elle résidait le besoin de rester en totale possession d’elle-même.   C’était ennuyeux pour un homme comme Gildas qui préférait régner en maître.   Qui voulait tourner, toucher, enculer l’autre sans se soucier qu’il puisse en être affecté.   Il repérait avec allégresse toute note de soumission chez sa partenaire car Gildas voulait la preuve que sa seule présence pouvait créer un effondrement dans la structure de l’autre.   Il s’imaginait qu’il avait une emprise sur Calliope, mais le plus souvent dès qu’elle entrait dans la pièce, c’étaient les genoux de Gildas qui faiblissaient. 
   Autour de Calliope, l’air était gorgé d’une eau de Cologne appelée « Le Troisième Homme » de Caron.   C’était un parfum pour homme et Gildas n’avait jamais compris cette odeur, à la fois fatale et repoussante… C’était trop inattendu sur la peau d’une jeune femme pour laquelle il imaginait un parfum floral et léger, alors qu’elle semblait résolue à être grave et remplie d’insinuations. 
   Même aujourd’hui, après la disparition de Calliope, Gildas notait encore que son eau de Cologne semblait rester dans ses cheveux et même se nicher dans le creux de ses mains.   Cette odeur, son odeur, restait accrochée à Gildas comme si, de ses doigts, Calliope tirait sur son lourd manteau en se mettant juste derrière lui pour une petite partie de « jambes en l’air cache-cache », mais « Le Troisième Homme » la trahissait.   
   Il ne pouvait pas se souvenir quand il avait compris que c’était elle qui avait vaincu.   Il savait pertinemment que c’était lui l’initiateur.   L’enjeu, pour Gildas, était de se protéger d’une véritable intimité avec sa femme.  Ah, mais pour Calliope, c’était comme si elle pesait chaque gramme de sa chair dans la balance de leur jeu, pour tester Gildas en se testant elle-même.   Elle pouvait venir près… Putain, si près parfois, assise sur lui ses jambes autour de lui comme une étreinte… Il déboutonnait sa chemise, et pourtant… Elle n’était à personne.
   Gildas fermait les yeux comme si les mains de Calliope l’effleuraient… Pourquoi avait-elle joué si ça la détruisait à ce point ?   Quand avait-t-elle décidé que cet acte représenterait la fin de leur jeu ?   Jusqu’où était-elle allée dans sa tête, pourtant si jolie à voir, pour imaginer un tel amalgame ?   Calliope avait dû comprendre pendant ses derniers moments que son geste était un véritable coup de maître, d’un parfait sang-froid.   Elle sortit du jeu une fois pour toutes en laissant Gildas exposé comme le monstre que sa déprime avait voulu qu’il soit.   Enfin, c’était fini… Elle pouvait dormir paisiblement toutes ses nuits sans sentir l’angoisse, sans prendre le moindre cachet, là, dans sa boîte noire, ensevelie profondément sous la terre.
   Il lui semblait qu’elle avait pris avec elle aussi tout son sommeil à lui au point qu’il était obligé de rester parmi les éveillés sans relâche, et vivant. 
   Gildas n’osait pas dormir, il partait souvent en quête de paix et, dans cette démarche, il se retrouvait parfois dans le Parc de la  Tête D’or.   Il marchait, son corps penché vers la gauche, ses deux mains plaquées contre sa poitrine car il couvait son cœur comme un bien précieux.   Son pauvre cœur qui avait été si mal-jugé.   Certes, leur relation s’était injustement terminée, mais il était temps qu’il accepte définitivement qu’elle avait surtout injustement commencé, ce qui avait déterminé toute décision prise après leur rencontre.   
   Rien ne lui restait, rien… Sauf le problème de cette pétasse de mère de Calliope. 
   La pensée de cette femme le rendait confus, à tel point qu’il lui devenait nécessaire de s’allonger sur un banc du parc, les yeux levés vers l’oppressant ciel de cette fin d’octobre.   Il touchait craintivement la lettre dans sa poche comme s’il examinait le nerf dénudé de sa conscience. 
   Depuis six mois, il évitait d’être mis face à  sa souffrance glauque, et la limite qu’il dessinait en lui entre la comédie de « veuf attristé » et « l’homme qui comprend sa situation avec lucidité » le tranchait en deux.   Comme un automate, il attendait le comblement de ce vide pour se reconstruire et franchir le pas vers l’inconnu. 
   C’était plus un petit mot qu’une vraie lettre dans sa poche.   Un petit mot ridiculement cordial étant donné les circonstances :

   Mon cher Gildas,
   Ma Calliope est morte (ou dois-je écrire « notre » Calliope).
   Venez me parler si vous vous sentez prêt.
   Adrastea Filin.

   Elle ne lâchait jamais prise.  Naturellement de manière évidente, Calliope était venue à Gildas avec tous ses jeux de défense si visibles, si exploitables. Avec une mère comme Adrastea, mieux valait naître capable de passer d’un rôle à l’autre, car si l’enfant ne disposait pas de la maîtrise des mécanismes de défense, ce n’était même pas la peine de sortir du ventre.   L’emprise qu’elle avait pu avoir sur sa fille semblait telle qu’en un ultime geste de mère, elle aurait dû la suivre dans sa tombe.   Si seulement elle l’avait fait !   Lui, Gildas, aurait eu enfin un peu de calme… Si seulement elle pouvait lui foutre la paix. 
   Seulement elle et,
   Elle seule…
   De son côté, Adrastea dissimulait également une vérité.   Elle n’avait pas revu sa fille depuis des années.   Elle aussi était rongée par le sentiment d’être la coupable sans vraiment sombrer dans la culpabilité. 
   Dans un premier temps, ses visites chez sa fille étaient bien vues, et même appréciées par Gildas.   Les trois passaient leurs vacances « en famille » sans accrochage mémorable.   Adrastea avait eu Calliope très jeune, et au vingtième anniversaire de sa fille elle n’avait que trente-sept ans.   À trente et un ans (1990), Gildas était de onze années l’aîné de Calliope, une différence fortement réprouvée par leur entourage au début de leur relation. 
   Avec chaque visite d’Adrastea, Gildas se sentait ravi… Ravi d’avoir quelqu’un de plus expérimenté, de plus mûr, avec qui il pouvait avoir un échange.   Et, elle lui rappelait le souvenir vivace d’un temps avant Calliope quand il fréquentait une autre femme. 

 

 

   (Chapitre 2 : Gildas par le passé)
   
   Une femme qui sentait la bergamote et le muguet, et qui avait des longs cheveux rouille… Terriblement rouille, qui s’accrochaient dans la barbe de vingt heures de Gildas, et qui glissaient entre ses mains maladroites de jeune homme en apprentissage de l’amour.   Les cheveux qu’elle laissait tomber sur son visage comme une ombre, comme un mystère quand elle l’approchait pour l’embrasser.   Elle était d’une beauté frappante genre, « Dante Gabriella- Rossetti », ou bien « Gustave Klimt ». 
   À trente-quatre ans, elle était veuve, héritière de la petite entreprise de son mari, de dix-huit ans son aîné.   Il était cordonnier et il lui avait transmis tout le savoir-faire de son génie. 
   Gildas avait 28 ans en 1987  quand il entra dans sa boutique.  Il était simplement curieux car en passant devant quelques jours auparavant, il avait aperçu du coin de l’œil une femme à travers le verre soufflé d’une fenêtre ancienne. 
   Prise par son travail, elle semblait pensive, et ses fines épaules étaient légèrement courbées dans la précision de ses gestes.   L’endroit ne lui était pas inconnu car en l’espace de quelques années seulement elle s’était bâtie une solide réputation dans le quartier et aux alentours.   En fait, Gildas se fichait de l’état de ses chaussures, il voulait comme tout jeune homme devant une femme tester son pouvoir de séducteur et de meneur. 
   À l’ouverture de la porte, une clochette sonna son arrivée, mais la pièce resta déserte.   Gildas regarda autour de lui, ému par la minutie des détails sur chaque chaussure.   La lueur du cuir poli l’impressionna.   Chaque paire semblait posséder une âme.   Derrière lui le carrelage vibra avec le clic de talons aiguilles:
      - Puis-je vous aider, Monsieur ?
   Avant que Gildas eût le temps de lever les yeux sur son visage, sa voix résonna en lui comme un piano jouant dans une grande salle vide.   En se tournant pour la voir, son être entier se coinça dans sa gorge.
      - Vous sentez-vous bien ?
      - Oui… soupira-t-il, comme s’il venait de trouver la réponse à une question trop longtemps ressassée. 
      - Maintenant oui.
   Sa voix prit un ton sérieux et il la scruta de haut en bas.   Elle rougit, mais pas trop, elle était apparemment habituée. 
      - Est ce que vous cherchez quelque chose en particulier ?
      - C’est bien possible.
   Il lui offrait son sourire de commercial… Le cent pour cent « voulez-vous acheter ce produit » que seule une école de commerce combinée avec un certain naturel peut avoir la chance de produire. 
   Elle n’était pas du tout amusée, ni consommatrice.   Elle n’avait pas l’intention de lui retourner son sourire.   Elle haussa les sourcils tout en regardant, sans trop de discrétion, sa montre avec un air qui le déstabilisa.     Elle avait autant de cran que lui. 
      - Venez donc, asseyez-vous.   Vous chaussez quelle pointure ? 44 ?
   Il la suivit sans trop réfléchir pour s’asseoir dans un siège en cuir lisse bleu azur.   Il délaça ses chaussures… Il boudait en face de son petit échec, car cela le flattait de considérer que c’en était un. 
      - Vous portez des « Derbies».
      - Comment ?
   Les chaussures de Gildas étaient faites d’un daim de couleur marron avec des semelles en cuir.
      - Elles s’appellent des « Derbies », ce sont des chaussures classiques, très vieux jeu, et tout à fait de style américain vous savez, « gin tonic un soir d’été ». Leurs semelles sont cousues à la main, donc vous pouvez facilement les faire changer si vous le souhaitez.   Le souhaitez-vous ?
   Elle portait une robe tricotée de couleur chair, qui à chacun de ses mouvements  suivait ses formes accueillantes.   Elle était à genoux devant lui pour le déchausser, et sa troublante proximité lui devenait insupportable.   Il n’entendait plus ses mots, trop pris dans l’écoute de ce corps.
      - Vous savez, elles sont un bon investissement au fond parce qu’elles peuvent durer indéfiniment.   
   En se mettant debout, elle perdit son équilibre ce qui l’obligea à placer sa main sur la mi-cuisse de Gildas pour se stabiliser.   Il aurait pu gérer ça autrement, mais le contact, combiné avec le mot « indéfiniment » le poussa à bout.   Il ne pouvait pas s’abstenir.   Il attrapa sa main libre fermement dans la sienne pendant que son autre main se glissait dans ses longs cheveux pour l’attirer vers lui.   Il l’embrassa, insistant.   Elle le laissa faire et se courba même avec lui dans l’étreinte… Mais elle était fière, et pas du tout préparée à une telle avance.   Certes elle était sensible au besoin de ce jeune homme, « mais voyons ». 
   Il lui sembla sentir ce conflit intérieur sur ses lèvres car il relâcha subitement sa prise en chuchotant : 
      - Une folie du cœur, je m’excuse.
   Cependant, Gildas ne trouva pas nécessaire de baisser son regard. 
   Heureuse de constater qu’aucun autre client n’avait franchi sa porte, elle arrangea sa robe.   Sans répondre au regard fervent de Gildas, elle ramassa ses Derbies comme si rien ne venait de se passer. 
      - Je suppose que c’est oui, Monsieur ?
      - Ah, oui.
   Elle lui fit un signe de la tête, comme pour lui dire « non pas ce oui ».
      - Voulez-vous que je les ressemelle ?
   Que faire. Il était là, en chaussettes, au beau milieu de sa boutique, retenu en otage par un ravisant sourire. 
      - Oui, oui prenez les.
      - Elles seront prêtes à la fin de la semaine prochaine.   C’est vous… Ou votre femme qui passerez les prendre ?
   Elle ajouta la deuxième partie de sa phrase timidement.
      - Je ne suis pas marié.   Dites-moi, est-ce vous ou votre mari qui serez là pour me les donner ?
   Elle regarda la bague à son doigt en laissant un rire embarrassé jouer autour de sa bouche avant de lui répondre.
      - Je suis veuve.
      - Ah, pardon… Tant mieux pour moi.
      - Vous pensez vraiment ?
      -  Je rêve tout simplement, Madame.
   Elle lui tendit un reçu.
      - À vendredi prochain donc, Monsieur. 
      - Je n’ai pas de chaussures de rechange. Ce n’était pas… 
      - Ce n’était pas prévu, c’est vrai.   Ne vous n’inquiétez pas, ça arrive parfois.   Attendez-moi un moment je vais vous en chercher d’autres.   C’est bien du 44 ?
      - Oui
      - Hum… Mon mari avait la même pointure.
   Elle se dirigea vers le mur du fond de la pièce pour monter sur un long escabeau de bois et elle sembla disparaître dans ce sombre endroit comme si l’ombre l’avait absorbée.   L’étagère la plus haute, où elle prit une boîte de carton blanc, était remplie de douzaines de boîtes du même genre.   Gildas s’impatientait, il avait tout d’un coup la chair de poule. 
      - Voilà, essayez ce modèle… Je vous en prie. 
   Elle lui fit signe de s’asseoir.   Il le fit, mais il était méfiant.   Il lui semblait qu’elle était arrivée juste à côté de lui sans faire un seul bruit, et pourtant elle n’avait pas retiré ses talons aiguilles en montant sur l’escabeau.
   Elle le chaussa avec une paire « d’Oxford deux tons » de couleur vert profond, si foncé qu’il se changeait presque en noir dans la lumière.   A l’arrière de chaque chaussure, au milieu, était cousue une fine rayure bleu azur.   En les regardant, Gildas avait l’impression qu’elles ondulaient comme la surface de la mer.
   Son image lui sembla transformée quand il se mit devant le miroir. Il était devenu quelqu’un d’autre, plus grand, les épaules droites. 
      - Elles sont surprenantes. Combien coûtent-elles?
      - Je vous les prête seulement, Monsieur.  À la semaine prochaine donc. N’oubliez pas votre reçu.
      - Oui, oui au revoir. 
   En même temps qu’il ouvrait la porte pour sortir, elle lui tendit le coupon qu’il prit sans le regarder pour l’enfoncer dans la poche de sa veste.   La clochette, si bienveillante à son entrée chez le cordonnier, semblait maintenant lui rire au nez.   Une fois exposé à la rue, il avait du mal à s’imaginer qu’il avait réellement osé prendre cette femme dans ses bras. 
   Il décida de prendre la rue Garibaldi jusqu’au parc de la Tête d’Or.   Avec une certaine tendresse, ses doigts caressèrent le reçu dans sa poche, en se répétant à lui-même :
      - Ses mains ont touché cette même feuille.
   Malgré cela, c’était un papier banal qu’il retira de sa poche, sur lequel était imprimée la formule : « Et si chaque individu pouvait être réduit à ses chaussures ? »
   La première fois, en la lisant il avait ri.   Mais quand il prononça cette phrase à voix haute, il frissonna. Les mots semblaient prendre toute leur ampleur au point que les poils de sa nuque se dressèrent… Et il entretint l’idée qu’il portait sur ses pieds son propre destin. 
   C’était le mardi 5 Avril 1987 et le printemps flirtait avec Gildas.   Ses nouvelles chaussures brillaient, étincelaient même dans l’or de l’après-midi,  et les têtes des personnes qu’il croisait sur son chemin se tournaient pour l’admirer. 
   Depuis son enfance, Gildas adorait ces promenades dans la ville de Lyon et dans le parc de la Tête D’or.   C’était l’endroit préféré de sa maman.   Combien d’après-midi avaient-ils passé ensemble, main dans la main, parmi les rosiers, les pins parasols, les sophoras, et   la foule.   Il idolâtrait sa maman, sa façon de sourire et de marcher... Elle tenait sa tête haute, et, pour son fils, elle semblait imprégnée de grandeur.   Quand elle éclatait de rire, les oiseaux arrêtaient de chanter pour mieux l’écouter.   Les hommes se retournaient sur leur chemin pour regarder cette femme qui tenait tous leurs cœurs, comme une fillette gambadant tiendrait une poignée de ballons. 
   Gildas était son « petit bout d’homme » et le monde semblait à leurs pieds.   Plus tard, et non sans déception, il comprit qu’elle, la maman idéale, était en fait amoureuse, pas de Gildas comme tout jeune enfant se l’imagine, mais du marchand de barbe à papa.   Certains après-midi, en prétendant jouer dans l’herbe, Gildas les espionnait pendant que le couple partageait des regards ardents.   L’idée que cet homme puisse être son père lui semblait tout à fait plausible, même s’il n’avait jamais jugé nécessaire  d’aborder le sujet avec sa maman chérie. Par pudeur, il était resté dans le non-dit. 
   Le marchand se comportait comme quelqu’un qui croyait en Gildas.   Il lui avait appris ce qu’il appelait les « leçons d’exceptions » avec un tel amour que la vraie nature de la relation entre sa maman et cet homme était finalement sans véritable importance. 
   Les leçons d’exceptions étaient du genre :
      - Jeune homme, les gens vont te dire que les animaux ne parlent pas, c’est peut-être vrai.   A l’exception des ours, évidemment, ajoutait le marchand avec un sourire au coin des lèvres.  Penses-tu qu’ils puissent apprécier leurs danses sans comprendre les mots de la chanson ? Et il se pourrait bien que les girafes aussi, car observe comme elles murmurent aux oreilles… Elles ont sûrement dû entendre plein de ragots avec tout le monde humain qui leur tourne autour jour après jour.   Tu vois, forcément, elles comprennent notre langue. 
   Ou mieux, quand il était un tout petit peu éméché…
      - Garçon, ta maman te dit-elle souvent de ne pas faire le clown en grimpant sur les bancs?
      - Oh oui Monsieur, tout le temps!
   Le marchand grimpa sur un banc, une barbe à papa dans chaque main.
   Elle ne comprend pas que de marcher sur le dossier d’un banc, c’est une chose vitale pour un homme… C’est comme ça que tu apprends à tomber (sauf en amour, attention fiston !) et après à te relever encore et encore.   Et si tu accomplis tout ça en sifflant un air de Chevalier, ou Trenet, ou Wagner… Ou même le « Viva Pagliaccio » de Puchinni tu apprends le pouvoir de passer toute épreuve avec bonne humeur !
   Et, quand l’été arriva…
      - Regarde, les gens vont te dire que tous ces pétales ne sont que des fleurs de glycine fanées… Ce qu’ils ne voient pas c’est que ces fleurs sont tout simplement les tas de chaussons que les fées ont laissés pour entrer dans l’été pieds nus. 
   Gildas passa même une année entière en essayant de surprendre sa maman pour voir si elle avait des ailes cachées derrière le dos car le marchand l’avait averti :
      - Une femme peut être parfois la souffrance d’un homme…
   Mais en voyant le petit visage du garçon tout ému, il avait ajouté :
      - Bah, à l’exception de ta maman évidemment, qui est ma « bonne fée ».
   Le marchand fit croire au jeune Gildas que si, en retenant son souffle, il restait allongé sur un rocher, son oreille plaquée contre sa surface, il pourrait entendre les innombrables histoires que le rocher racontait :
      - Les gens vont essayer de te convaincre que le rocher ne raconte pas d’histoires… Ce que les gens ne savent pas c’est que tu dois être sacrément patient pour écouter un rocher parce qu’il parle lentement.   Il peut laisser s’écouler plus d’une heure entre chaque syllabe !    Et, mon garçon, les gens vont te faire croire que la vie est dure… Sauf que ces personnes sont incapables de comprendre que chaque moment qui passe est composé d’une part de magie et d’une part de malaise… Comme quand une pièce de monnaie tombe … C’est soit sur pile, soit sur face, fiston… Nul ne sait le dénouement par avance … Donc si tu passes ton temps dans l’action du moment plutôt que de te demander dans quelle moitié du moment tu te trouves, tu peux aller plus vite que la part de malaise et profiter fortement de la part de magie.   Car, à mon avis le malaise est lourd et lent, alors que la magie est rapide, elle s’opère dans le battement d’un cœur, un clin d’œil, un pas. 
   Gildas retirait de ces leçons exceptionnelles la facilité de créer un endroit en lui-même où il pouvait battre en retraite pour réfléchir.   Cela lui donnait une véritable stabilité avec une pincée d’ingéniosité, car il ne tournait jamais en rond, vivant toujours dans le moment même.   Malin, décisif, il était quelqu’un qui réfléchit clairement dans n’importe quelle circonstance en tout cas c’était l’impression qu’il avait de lui-même. 
   Le marchand de barbe à papa avait appris aussi à Gildas la chose la plus essentielle qui soit :   Le pouvoir d’avouer à une personne qu’il la trouvait belle.   Que ce compliment une fois prononcé produisait dans la profondeur de l’âme de son interlocuteur, l’irréversible empreinte de l’amour.   Donc le garçon Gildas avait pris pour habitude de dire dans l’oreille de sa maman au moins une fois chaque jour, « tu es belle » au lieu de lui dire « je t’aime ». 
   À l’époque où Gildas rencontra son premier amour, c’était un beau jeune homme.   Il n’était pas « classique » dans le sens propre du terme, mais il avait l’allure d’une star du cinéma italien des années cinquante.  Cette allure, combinée avec un goût pour les vêtements sobres ajoutait la froideur nécessaire pour qu’il fût pris très au sérieux.
   Toute la beauté, tout le charme de Gildas avait pour clé son visage qui était pris d’assaut par ses lèvres épaisses et sensuelles…   Et cette bouche ne prêtait aucune attention au message exprimé par ses yeux, ni par ses mots.   Elle voulait séduire, un point c’est tout, et chaque personne qui la regardait, femme ou homme, semblait entendre « viens, viens donc… vite, et reste ».   Ce qui fit qu’il était un tombeur sans vraiment vouloir l’être.   Certes il était trop réservé, trop réfléchi pour abuser de son influence, mais il avait vécu quand même des situations sacrément chargées au fil des années. 
   Avec l’âge, rien ne lui restait sauf la froideur.   C’était une chance qu’il ait pu préserver un peu de son admirable facilité de conversation, sa maîtrise de la compréhension de son prochain.   Mais, ses épaules étaient devenues lourdes.   Son ventre s’était épaissi. Parfois en voyant son image à travers les yeux d’une femme, Gildas sentait une bribe d’espoir que peut-être un peu de sa beauté d’origine était toujours là.  Qu’il était au moins intrigant.   Cependant, trop souvent les regards des autres lui disaient qu’il devenait touchant.   Il avait horreur de ça, parce que ce n’était pas clair s’il était touchant à cause de l’assurance créée par une vie vécue à fond mais qu’il avait quelque part brisée ; ou parce que les cernes autour de ses yeux inspiraient tout simplement– de la pitié.
   Arrivé dans le parc, Gildas sortit la facture du cordonnier pour rêver, quand il remarqua que noté là, tout en bas dans une écriture minuscule elle lui avait laissé un mot :
   
   Monsieur,
   Je vous propose un rendez-vous mercredi prochain aux alentours de 14 heures devant l’entrée principale du parc de la Tête D’or.   Je vous y attendrai… Une folie du cœur.
   
   
      - Mercredi…   À mercredi prochain donc, murmura-t-il.
   Pour Gildas, le mercredi semblait bâti sur un terrain glissant.   Il avait l’impression que, une fois la journée commencée, il était trop tard pour reculer, mais trop tôt pour foncer vers l’avenir.   Gildas supportait mal ce jour où toute décision semblait se figer dans l’attente du but visé.   Il se poussait à chaque fois en avant pour arriver au jeudi exténué avec le poids du mercredi pendu à ses épaules comme une balance.   Indécision ou affirmation, chaque semaine lui semblait bien longue.   Il ne savait pas où mettre ses pieds… Côté mardi, et il avait encore le temps de se retirer…   Côté jeudi, et il pourrait se retrouver obligé de s’investir…   le laps de temps au milieu était tel qu’un autre aurait pu l’approcher de près, pour l’aimer.   Il avait peur… Le jour de la semaine que Gildas redoutait le plus était là, devant lui, mais cette fois en guise de rendez-vous. 
   Visible de loin, le dos appuyé contre la grille massive en fer forgé, d’or et de vert si foncé qu’il était presque noir, elle l’attendait comme promis.   Ses cheveux dansaient dans le vent.   Sous leur fureur, elle semblait si fragile.   Elle portait un tailleur de soie sauvage vert anglais et Gildas trouva ce détail attachant, se souvenant de l’accent étranger qu’il avait décelé chez elle.   Le soleil était derrière elle et il pouvait distinguer le léger galbe de ses jambes à travers sa jupe coupée juste sous le genou.   Gildas avança en ligne droite vers elle malgré la foule.   Ils ne se dirent pas bonjour… Aucun mot ne fut prononcé entre eux.   Elle ôta ses lunettes de soleil en s’excusant comme quelqu’un de bien élevé.   Ensuite, elle baissa son regard et Gildas comprit ce qu’elle n’osait pas lui demander.
   Avec tendresse, il l’avait prise sous le bras pour l’emmener vers le premier recoin privé du parc à l’ombre de cyprès.   Il cacha son visage contre la fine peau de son cou pendant que ses doigts la cherchaient entre les jambes.   Ses longs cheveux contournaient la tête de Gildas et lui frappaient le visage comme pour marquer l’absurdité d’avoir mis l’élégant dos de cette femme contre l’écorce d’un arbre.   Ils ne laissèrent échapper aucun bruit.   Seul, le lent rythme de leur respiration et le frottement des tissus les trahissaient.   Elle portait des bas de soie qui avait un effet tout à fait particulier sur Gildas.   Il baissa son pantalon pour glisser en elle.   Il sentait sa masse fondre en elle, mais elle restait néanmoins détachée de lui.   Pour la première fois de sa vie Gildas se heurtait à quelqu’un de bien plus endurci que lui et le choc le laissait comme accidenté.   Il resta longtemps en elle.   Leurs corps étaient enlacés mais pas vraiment ensemble, chacun foudroyé par le besoin ressenti dans l’autre.   Le bruit de Lyon s’approchait furtivement et, peu à peu, leur bulle fut envahie par les ailes des cygnes atterrissant sur l’eau du lac, par la musique nostalgique et typée du carrousel et par le cri des enfants profitant de leur journée de congé. 
   Plus loin, la ville dans son impatience klaxonnait et klaxonnait comme si elle protestait contre la jouissance  de ces amants de l’après-midi.
   Les deux se sentaient malheureux, exposés en marchant blottis l’un contre l’autre, traqués par le moment de leurs adieux.   Mais avec l’arrivée du soir, ils étaient toujours ensemble et même en train de dîner.
   Elle parlait beaucoup, et souvent d’elle-même.   Elle lui expliquait que chaque personne avait un modèle de chaussure bien à elle.   Que ce choix exprimait souvent la part la plus cachée de leur être.   Qu’une bonne paire de chaussures épouse les secrets de leur porteur, car de tous les objets de la vie quotidienne, d’un homme ou d’une femme, les chaussures le suivent le plus près.
   Certaines nuits, quand elle n’arrivait pas à dormir elle restait dans son atelier entourée de chaussures.   Elle essayait d’enlever toutes les imperfections d’une Salomé ou d’un mocassin avec l’impression d’entendre le murmure de leurs histoires.   Souvent elle se sentait coupable en les remettant complètement à neuf, comme si elle avait ôté un peu de leur âme. 
   Son mari, tout comme ses ancêtres italiens, croyait que chaque chaussure possédait un morceau de l’âme de son propriétaire.   Dans sa famille, la tradition était de conserver tous les restes des chaussures réparées et de les mettre dans une boîte blanche.   Quand les chaussures étaient finies d’être réparées, il fermait la boîte et écrivait sur le côté le nom du propriétaire, son âge, et le modèle.   Ensuite, il attachait le tout avec un lacet qui traînait, en chuchotant une petite prière.   Chaque matin à sept heures précises, il plaçait le carton sur l’étagère la plus haute et la plus sombre de la pièce.   Puis il se lavait les mains en disant :
      - J’espère que Dieu sera à l’heure ce soir. 
   Avec la mort de son mari, dans ses moments les plus noirs, la femme du cordonnier s’imaginait entendre les pièces détachées d’une âme qui tapait et tapait pour sortir de sa boîte blanche.   Elle s’imaginait souvent aussi que quelqu’un frappait à la porte de l’atelier mais quand elle l’ouvrait, elle constatait que dans la rue il n’y avait personne.   Elle perdait le sommeil, victime de cauchemars terribles, et résolut alors de brûler ces boîtes dans l’arrière-cour, mais au dernier moment elle changea d’avis.   Peu de temps après, elle découvrit que toutes ces âmes et leurs histoires, dans tous ces cartons blancs lui tenaient compagnie.   Elles signifiaient pour cette femme une deuxième chance, comme s’il était possible de simplement mettre les morceaux abîmés d’une vie de coté, et de les enfermer dans un carton pour se reconstruire à nouveau en chaussant une paire de chaussures neuves. 
   Gildas était sous son emprise.   Il ressentait une sorte de soulagement comme si le fait qu’elle parlait autant le reposait. 
   Elle avait oublié ses chaussures, ses Derbies.
      - Es-tu libre dimanche prochain ? Rendez vous donc au même endroit ?
      - Bah si c’est le « même » endroit, je ne peux pas dire non.
      - Elle le fixa avec un regard qui disait « non tu sais ce que je voulais dire ».
      - Oui, oui je sais… Je sais, dit-il tout doucement. A dimanche. 
   Elle se leva pour quitter la table. 
      - Didi.
      - Pardon ?
      - Je m’appelle Didi
      - Et moi, Gildas.
   Elle avait commencé à le quitter en faisant un petit signe de la main, quand elle se retourna pour répéter à voie haute son prénom en le regardant.   Elle le prononça comme un souhait, et Gildas lui appartint sur le champ, jusqu’aux bouts des cils. 
   Il ne la suivit pas du regard, retenu par une sorte de superstition.   Il contemplait plutôt ses chaussures, ses « Oxford deux tons » qui semblaient avoir étés ajustées à son propre pied. 
      - Mon Dieu mais qui a bien pu les porter avant moi ?
   Son cœur comblé battait au rythme de chacun des pas que Gildas entreprenait.   Il lui semblait que ces chaussures le dirigeaient et, que leur « frappe clappe, frappe clappe » entrait en lui pour apprivoiser son âme… Un pas à gauche, un pas à droite, il repartait vers le chemin qui le menait chez lui… Un pas à gauche, vers le chemin… Un pas à droite, pour se rendre chez lui. 
   Gildas détestait le dimanche autant que le mercredi.   Pour beaucoup le dimanche est un jour de repos et de bien-être retrouvé, mais pour lui c’était une sorte de corde tissée par les aiguilles d’une horloge.   Il se levait le dimanche avec cette corde déjà autour du cou et chaque seconde la raidissait, resserrant ainsi le nœud coulant.   Il se balançait précairement sur le dimanche comme quelqu’un sur un tabouret. Le moindre souvenir de son enfance le faisait basculer comme un coup de pied, et il asphyxiait, pendu par le poids de la lenteur,  de la solitude.
   Il travaillait donc quasiment tous les week-ends comme s’il était en semaine, convaincu qu’au travers de la fenêtre du train entre Lyon et Paris, il pouvait mieux tolérer son passé. 
   Quelqu’un qu’il avait tant aimé l’avait abandonné un dimanche. 
   Quand il avait huit ans sa maman l’avait laissé partir et repartir sans se plaindre à son fils, sans le prendre à part pour lui expliquer à quel point elle était souffrante.   À quel stade avancé était son cancer ?  Sa fierté avait pris la place de sa raison. Sans un mot, elle avait regardé Gildas monter dans le wagon pour aller rendre visite comme habitude à son grand père, et puis elle était dignement tombée morte, sur le quai de la gare, deux minutes après que son train l’eut quittée. 
   C’était en 1967, et son grand père l’avait emmené pour la toute première fois au restaurant.
      - Tu peux même commander un dessert, petit homme !
   Gildas était aux anges, mais le dimanche d’après… Gildas avait compris.


   Le dimanche de Didi était enfin là… « Le dimanche de Didi »répétait-il en souriant. Il était content.

   Il était à l’heure, mais Didi était introuvable.   Par moments son anxiété était telle qu’il avait la nette impression qu’elle était là à l’observer. Il tournait alors brusquement sur lui-même « au cas où ».   Une heure, un journal, et trois cafés  plus tard, il retraçait les pas de leur première rencontre.   Il était en train de s’apitoyer sur son sort, son humeur comme le ciel : couvert avec un fin voile gris, quand une main sur son épaule arrêta pratiquement son cœur.   Agé mais sans âge, le dos droit comme un soldat, le marchand de barbe à papa se tenait à côté lui.
      - Ça fait un bail que je ne t’ai pas vu fiston ! Cette dame, tu sais « la rousse », elle est passée me voir ce matin.   Dieu seul sait comment elle a compris qui j’étais mais elle le savait et elle m’a demandé de t’apporter cette lettre.   Elle m’a expliqué qu’elle était obligée de retourner aux Etats-unis… Son père est mourant ou malade, je ne suis pas sûr, elle était drôlement bouleversée et elle parlait si vite et avec cet accent… Tu comprends, n’est-ce pas…
      - Ne t’inquiète pas.   Passe-moi juste cette lettre.   

   Gildas,
   Je reviendrai bientôt. Je t’assure.   Soit dimanche prochain, soit le dimanche d’après.   Attends-moi                   
   Didi

      - Putain de bordel de dimanche ! Jura-t-il en jetant le mot par terre.
   Il se sentait faible, et ça l’enrageait.   Il se tourna vers le marchand en haussant ses épaules comme pour dire « à quoi bon, c’est perdu d’avance ». 
      - Ah les femmes, mon garçon, font souvent cet effet.
   Il souriait, mais ses yeux tristes regardaient Gildas avec une profonde tendresse et pour la première fois Gildas remarqua à quel point il ressemblait au marchand.   Un chagrin étouffant pour ce vieux Monsieur qui lui tenait compagnie si fidèlement le submergea, comme il y a longtemps, à la mort de ses grands parents.   Gildas fut contraint d’aller vers lui, l’amant enflammé de sa maman, avec son espoir drapé autour de ses épaules comme un manteau, et son futur à la main comme une valise.   Il avait débarqué à Lyon pour chercher à nouveau un chez lui, pour éviter d’être placé par la D.D.A.S., pour ne pas être livré à lui-même.   Le marchand lui avait ouvert sa porte comme si de rien n’était, comme s’il attendait Gildas depuis longtemps, depuis toujours.
   Et Gildas espéra Didi des semaines, puis des mois.   Chaque matin devant son miroir, il se posait la même question :
      -       Combien de temps faut-il à un homme pour mourir… Combien de dimanches ?
   
      -      Trois ans après l’éclipse de Didi en 1990, il fit la connaissance de Calliope. Il n’avait aucune attirance pour elle.   Ce n’était que son prénom, qui par son originalité la lui avait fait la remarquer la première fois, à une soirée chez des amis communs.   Elle avait une certaine façon de tourner ses phrases qui l’avait intrigué.   À l’époque, Gildas travaillait dans les cosmétiques et,  parlant de son métier, elle avait dit : ça ne sert donc strictement à rien de maquiller ses sentiments avec vous ?   Elle semblait lui lancer un défi à chaque croisement de leurs yeux.   Il quitta la soirée avec le mot « effervescent » sur les lèvres à chaque fois qu’il repensait à elle.
   Le soir où elle arriva au dîner donné par ces mêmes amis, plaquée par son cavalier, Gildas décida de relever le défi qui dansait toujours dans ses yeux.
   Chez lui, tard le soir, le « oui » de Calliope le préoccupait.   En rejouant la scène dans sa tête, il réalisait, avec un certain soulagement, qu’elle était, en fin de compte, jolie, façon « jolie comme un cœur ». 
   Gildas n’avait aucune envie d’investir trop de lui-même.   Il opta donc pour l’invitation « café » au lieu d’un dîner.   Il évita même soigneusement de prononcer le mot rendez-vous. 
   Le jour arriva, et Gildas était en retard, exprès, au cas où elle ne viendrait pas.   En le voyant elle lui dit,
      - Dis-moi, pourquoi t’habilles-tu toujours de la même façon ?
   Elle le tutoyait et même s’il était légèrement pris au dépourvu par sa question, il fut soulagé par ce signe de familiarité. 
      - Tu me rends triste, rien qu’en te voyant ! Être distingué est une chose, mais la mode bibliothécaire, en est une autre… Et tes chaussures, mon Dieu, je croirais voir mon père !
   Il avait cligné des yeux quelquefois pour amorcer l’attaque.   Il voulut rétorquer, mais il ne savait franchement pas quoi dire.   Il lui semblait évident qu’elle essayait de garder un air blasé tout en investissant dans sa personne.
   Il la fixa longuement.   Avec un sourire sarcastique, il marcha jusqu’au bout de la terrasse du café pour laisser tomber dans la poubelle sa cravate Italienne de soie tissée de couleur bordeaux imprimée de narcisses jaunes.
      - Dis adieu à ton amour-propre, se murmura-t-il à lui-même. 
   Il se tourna ensuite vers Calliope et lui désigna de la main sa chemise, puis ses pantalons.
      - Dois-je les jeter aussi?
   Elle éclata de rire.
      - Touché Gildas. 
   Et le ciel s’éclaircit au-dessus de leurs têtes pour baigner leur couple de lumière. 
   Leur prochain rendez-vous était convenu pour le samedi suivant.   Quand    Gildas se leva le dimanche matin, après le samedi en question, il ne ressentit, pour la première fois, aucun sentiment de peur de la lenteur.   En regardant dans le miroir, il avait même osé dire à son image :
      - Tu peux arrêter de travailler autant, car peut être tu es enfin aimé. 
   Leurs samedis passés ensemble devinrent des week-ends entiers.   Gildas demandait peu de Calliope.   Elle comprenait sa soif d’être compris, d’être entendu. 
   Un dimanche, le couple sortait du Grand Café des Négociants quand Calliope fut prise dans la foule formée autour d’un jeune homme d’une vingtaine d’années qui parlait à lui-même avec frénésie.   Il criait presque, mais ses mots restaient incompréhensibles à cause des voitures qui passaient juste derrière son dos.   De temps à autre, il jetait un regard de terreur à la foule.   Subitement il arrêta tout mouvement en voyant Calliope l’approcher. C’était Pacôme, son premier amour. Elle poussa les gens de toutes ses forces.
      - Mais cédez le passage, et merde, bougez vous !
   Elle arriva enfin devant lui.
      - Oh, Pacôme, c’est moi Cal. Tu ne te souviens pas ? Ca fait si longtemps, si longtemps…
   Pendant l’espace d’une seconde, il sembla presque rationnel, et il sourit au son de son prénom. Elle lui tendit la main.
      - Viens, viens.
   Il tendit dans sa direction une serviette vert clair qu’elle  saisit en essayant d’attraper en même temps sa main.
      - Le bruit ! Le bruit ! Cria-t-il en se couvrant les oreilles.
   La main tendue vers lui, Calliope pouvait sentir la chaleur de ses doigts, quand celui-ci la fixa avec un tel regard de désespoir qu’elle vit qu’il n’avait aucune intention de rester en vie et, sans détacher ses yeux de ceux de Calliope, Pacôme fit trois pas en arrière.
   Les freins des voitures hurlaient autour  de Calliope en même temps que Pacôme fut heurté par une première voiture, puis une deuxième.   La foule se dispersa dans tous les sens, certains partant tête baissée comme si rien ne s’était passé.   Le choc fut tel qu’il fut déchaussé, laissant ses chaussures sur la chaussée en témoins ultimes de sa fin.
   Gildas sentait les larmes couler sur ses joues.   Quelques instants plus tard il arrivait à coté de Calliope.   Elle s’était détournée de la scène mais semblait perdue.   Il prit son visage entre ses mains.
      - C’était Pacôme mon amour de jeunesse, Gildas. Imagine une telle chose, c’est absurde.
   Calliope essayait de se faire à l’idée qu’elle avait connu intimant ce garçon si torturé à l’université.   C’était lui qui la blessait en premier.   Il l’avait pratiquement détruite.    Elle était donc incapable de l’aider, incapable.   Ce n’était pas qu’elle espérait qu’il soit mort là en souffrant, mais depuis toutes ces années, pour gérer le manque elle s’imaginait qu’il avait cessé d’être.   Ca l’arrangeait donc qu’il n’existe plus.
      - Calliope? 

-        C’est atroce, Gildas, comme quelqu’un peut être réduit à ses chaussures. 

   Gildas pensait qu’il avait sûrement dû mal comprendre ses mots, mais quand il scruta ses traits, si lisses, si froids, il voyait qu’elle les avait prononcés avec un calme ironique.   Il passa une main dans ses cheveux noirs et épais, en murmurant : la mort ne prend que quelques secondes d’un seul dimanche et, avec cette phrase, son cœur fut enfin délivré de Didi. 
   Il pouvait maintenant vivre avec Calliope.   Il pouvait l’aimer, tantôt bien, tantôt mal, mais jamais jusqu’à la folie… C’était exactement ce terrain neutre et sain qu’il avait recherché. 
      - Calliope ?
      - Oui Gildas ?
      - Épouse- moi, veux-tu ?
      - Oui Gildas. 
   Tout semblait se mettre en place assez facilement, sauf qu’il y avait entre eux une certaine animosité, une certaine brutalité et parfois le couple passait des nuits blanches à se disputer comme s’ils se haïssaient sans savoir pourquoi.   C’était Calliope qui savait comment gagner le plus souvent, mais Gildas était mauvais perdant.   Parfois il lui disait des paroles méchantes, voire cruelles.   Il  lui attachait les mains derrière le dos pour marquer sa puissance, puis il la baisait en la prenant par derrière.   Elle ne disait rien.   Elle le laissait faire.   Elle savait qu’il ne voyait rien d’autre que son propre besoin.  Il n’avait pas voulu prendre conscience de sa tristesse tout de suite.   Il aurait dû la voir, mais la simplicité de Calliope lui avait fait faire fausse route.   Elle riait toujours à ses blagues.   Elle écoutait tous ses commentaires et suivait souvent ses conseils.   Bref, elle semblait faire tout pour qu’il se sentît mis en valeur.  A une fête, dans une foule, Gildas devenait puissant avec Calliope à son bras.   Il décida qu’elle était facile à cerner parce que rien, ni sa façon de s’habiller, ni ses goûts, ne laissaient apparaître le puzzle de son « moi ».   Elle donnait l’impression qu’elle était sans surprise et agréable.   Pourtant cette simplicité était construite délibérément.   C’était un masque épais et admirablement façonné.   Un spécialiste aurait pu, en l’observant scrupuleusement, voir à l’œil nu ses fissures les plus fines, mais Calliope vis-à-vis de Gildas baissait la tête à chaque regard intrusif, pour se cacher.   Le masque lui pesait, point.   Elle doutait qu’une personne puisse l’approcher réellement.   Elle aurait voulu se sentir en sécurité avec lui, mais elle avait passé la moitié de sa vie à apprendre comment contrôler la proximité des autres, au cas où, même pour un instant, quelqu’un s’approcherait.   Elle pensait que si une seule de ces petites fissures s’agrandissait, une ombre risquait de passer à travers son illusion de paix lumineuse pour jeter la femme et son « moi » dans l’obscurité.
   Gildas refusait d’admettre que cette perversion avait contribué au déchirement du masque de Calliope.   Si sa maman n’était pas morte dans son enfance, si Didi n’avait pas disparu du jour au lendemain, peut être aurait-il pu donner plus de lui-même pour convaincre Calliope d’en faire autant.   Il avait préféré la facilité plutôt que de tester la matière de la fondation reconstruite de son caractère profond. 
   Le corps de Calliope le fascinait à cause d’un détail qui, pour Gildas, ajoutait une valeur spécifique à leurs jeux intimes : la toute première fois que Gildas vit ce corps nu devant lui dans la lumière tamisée, il crut voir le corps de Didi mais en plus jeune.   Certaines nuits, la texture de la voix de Calliope lui jouait des tours comme si c’était Didi qui surgissait du noir.
   Toucher Calliope était pour lui comme de caresser les rochers calcaires des calanques de Cassis rendus lisses et périlleux par le passage des touristes qui s’y étaient frottés avant lui.   L’idée l’obsédait.   Il voulait l’entourer de ses bras comme s’il pouvait enfin la réchauffer, mais Calliope était trop vive pour le laisser faire.   Elle avait saisi son « essentiel » : Gildas était très curieux, mais son intérêt s’arrêtait net lorsqu’il considérait le challenge acquis.   Elle l’avait deviné, mais il ne le savait pas, car s’il l’avait su, il aurait expliqué à Calliope qu’elle, en elle-même, ne serait jamais suffisante pour lui.   Il n’existait personne sur terre capable de nourrir l’enfant abandonné et furieux de huit ans logé dans l’homme adulte.
   Un seul mot honnête, et leurs sacs respectifs auraient pu être vidés.  Mais l’idée même qu’elle avait découvert « la » chose qu’il avait essayée de lui cacher ne lui était jamais venue à  l’esprit.   Il n’avait compris qu’après que Calliope tenait toutes les vérités de son entourage sans avoir un seul endroit pour déposer les siennes.   C’est dans cet état d’épuisement qu’elle avait probablement enlevé son masque, comme pour faire plus de place en elle-même.   Une fois ôté, elle n’avait pas pu reconnaître ce qu’elle avait vu en dessous…
   Ou bien, ce qu’elle avait vu l’avait effrayée au point de l’entraîner vers sa propre ruine. 
   En vivant avec elle, Gildas aurait dû se questionner sur ses sautes d’humeur et ses retraits dans le silence.   Il aurait dû s’apercevoir que lorsque la mère de Calliope leur rendait visite et qu’ils étaient tous les trois ensemble, elle semblait s’effacer.   Le problème était que Gildas était content quand Adrastea était là.   Il en avait eu assez de Calliope.   Il lui arrivait de lui tourner le dos pendant qu’elle parlait pour reposer ensuite la même question à sa mère.   Si Calliope exprimait une opinion, Gildas demandait l’avis d’Adrastea pour, par la suite, contredire celui de sa femme.   Calliope se sentait poussée vers l’extérieur du triangle, comme si c’était elle la visiteuse. 
   Dès leur première rencontre Calliope avait ressenti quelque chose d’inexplicable entre sa mère et Gildas.   Elle avait pensé « c’est bien qu’ils s’entendent», car sa mère n’était pas quelqu’un de facile.   Elle n’avait même pas essayé de venir à leur mariage.   Une fois revenue en France, après être restée plusieurs années aux Etats-Unis, elle avait évidemment voulu rencontrer le mari de sa fille, comme si elle avait toujours été bienveillante envers leur couple.

 

 

(Chapitre 3 : Gildas surpassé)
   
   Adrastea les avait invités pour dîner « aux Adrets », rue du Bœuf.   Gildas qui avait coupé court à une conférence pour l’occasion, était fatigué.   C’était un vendredi soir et la circulation infernale l’avait mis en retard.   Il avait voulu garder sa cravate et sa veste en espérant faire bonne impression, mais il faisait si chaud qu’il arriva en sueur et débraillé.   Mère et fille avaient pris une table vers l’arrière de la petite salle dans un coin, et quand Gildas poussa la porte, Calliope lui fit un petit signe de la tête.   Sa mère était assise dos à la porte, ses cheveux attachés dans un chignon chic.   En regardant ce chignon, Gildas sentit les battements de son cœur prendre de la vitesse. 
      - C’est lui ma chérie ?
   Sa mère avait commencé à se lever de son siège pour l’embrasser, et Gildas fut annihilé par la certitude que quand il serait suffisamment courageux pour lever les yeux, le visage d’Adrastea, qui était justement le visage de sa chère et perdue Didi, serait devant lui.   Il ne voulait pas entrer, il restait planté  là, incapable de réfléchir.   En fait, il paniquait.
   Bon sang ! pensa-t-il.  Dans deux secondes, je vais devoir lui parler comme si nous ne nous étions jamais rencontrés.
   Les personnes qui étaient entrées derrière lui le poussaient, et tout à coup le plancher surgit devant son visage. 
      - Monsieur ? Monsieur !
   Le garçon l’aida à s’asseoir pendant qu’un autre lui tendait un verre d’eau, mais Gildas repoussa le verre.
      - Whisky. 
   Il chuchotait presque et le garçon fut obligé de s’approcher tout près. 
      - Donnez- moi un putain de whisky, voulez-vous ?
   Certes le garçon était légèrement offensé, mais Gildas le prit par le bras dans un geste d’excuse et avec son air accablé lui  fit comprendre que le « putain de whisky » en question lui assurerait son meilleur pourboire de la semaine. 
      - Tout de suite Monsieur, ne vous inquiétez pas. 
   Entre-temps, Calliope l’aida à gagner leur table.   Personne ne parlait.   Gildas évitait de croiser le regard de Didi, comme si le whisky seulement allait lui donner la force de le faire. 
      - Et merde, il est où ce verre, je n’ai jamais autant  désiré un verre !
   Les yeux de Calliope lui lancèrent un regard noir qui semblait dire « comment oses-tu agir ainsi devant ma mère ! ».   Et son expression empira avec l’arrivée du garçon qui n’eut même pas le temps de mettre le verre sur la table que Gildas  l’avait vidé d’un trait.
      - Un autre !
   Le garçon regarda Calliope et sa mère qui haussèrent les épaules en même temps comme pour dire «fais-le donc si tu le souhaites tellement».
   Gildas croyait voir les deux cotés de la même femme.   Elles portaient le même tailleur noir et il se demandait comment il avait pu être aveugle à ce point.   Il aurait voulu rire.   Il aurait pu mourir de rire… Si seulement il avait pu !
      - Adrastea Filin, enchantée de faire enfin votre connaissance, Monsieur Rubicon. 
   C’est absurde, pensait-il en lui serrant la main.
      - L’enchantement est pour moi, Madame.  Je m’excuse pour tout ça, d’habitude je ne suis pas si… Dramatique.
   Il la détestait, catégoriquement. 
   Elle sentait le muguet et la bergamote.   Toujours, mon Dieu, et elle est toujours d’une beauté frappante. 
      - Vous êtes de retour en France depuis combien de temps au juste ?
   La phrase sortit difficilement. 
      - Depuis une quinzaine de jours.  J’ai vécu ici quelques années auparavant, puis je suis partie voir mon père malade aux Etats-Unis.   Je ne suis revenue que pour trouver quelqu’un qui puisse tenir mon magasin, puis mon père est mort et ma mère ayant besoin de moi, je suis retournée auprès d’elle. Une fois ma mère rétablie j’ai décidé de visiter un peu le monde. 
   Calliope scrutait sa mère qui parlait avec une douceur inhabituelle.   Gildas rougissait à l’idée que Didi était donc revenue, sans même avoir pris la peine de le contacter.   Pourtant il était passé plusieurs fois devant son magasin dans les semaines qui suivirent son départ, mais Gildas avait eu le sentiment qu’il n’y avait personne. 
      - Oui, votre magasin… Vous êtes cordonnier, n’est-ce pas ?
   Sa femme le regarda avec surprise.
      - Calliope m’a beaucoup parlé de vous… Elle ne s’en souvient même pas, je suppose…
   Sa femme haussa un sourcil.
      - C’était à l’occasion de l’une de vos nombreuses cartes postales… Je crois.   Mes chaussures viennent de chez vous en fait… Hum, avant que je ne sache que c’était « chez vous », dit-il en faisant même le signe des guillemets avec ses mains au-dessus de sa tête.
   Il était dans un état secondaire, il avait l’impression que sa voix était débordée par l’amertume de l’homme blessé… Qu’il parlait très vite, trop vite, et que tout le café  l’observait.   Il se tourna vers Calliope pour la supplier des yeux. 
      - Je m’excuse… Je me sens très mal.   Je dois vous quitter.   Invite ta mère chez nous, en fin de semaine, si tu le souhaites.
   Ils étaient tous les trois debout.   Les deux femmes n’eurent pas l’occasion de lui répondre car sitôt que Gildas eut fini sa phrase, il les quitta pour traverser la salle en direction de la sortie. 
   Il marchait sans savoir ou aller.   Le piège de son impatience venait de se refermer sur lui… Sh… Chap !  Son cœur jaillissait dans sa poitrine comme un lapin dans un piège. 
      - T’es un idiot !
   Il aurait pu au moins lui accorder une année complète de recherche !   Il ne l’avait pas attendue comme elle le lui avait demandé.   Car elle le lui avait demandé, elle l’avait écrit noir sur blanc.  Il l’avait trahie en premier donc, par peur d’être délaissé.   Elle avait probablement compris qu’il serait là dès son retour.   Qu’il considérait  l’amour de Didi pour lui comme acquis… Mais son orgueil le poussa à prendre la fuite vêtue de l’excuse, « je le fais pour mon travail ».   Il avait choisi de voyager beaucoup et son entreprise n’attendait que ça de son jeune commercial : les États-Unis, le Canada et puis le Danemark, l’Angleterre et enfin l’Italie… Il avait fini par négocier une place à Lyon, convaincu que Didi n’avait pas l’intention de revenir en France et qu’elle serait facile à oublier.   Il n’y avait pas de meilleure chose pour oublier une femme que le corps d’une autre… Seulement, dans cette recherche, il avait choisi le corps d’une femme remplie des souvenirs de la première.
   Il prit la passerelle St. Vincent vers l’Opéra et puis il quitta la presqu’île pour se diriger vers la rue de Créqui.   En marchant ainsi, Gildas souhaitait trouver dans le « frappe clappe » de ses chaussures un compagnon pour son cœur, mais seul son chagrin bourdonnait dans ses oreilles.   Un pas à gauche, sa Didi était là… Un pas à droite, il l’avait vue !   Il savait maintenant que, malgré tout ce que cela pourrait  lui en coûter, leur histoire était loin d’avoir vécu sa véritable fin. 
   
   
 
   (Deuxième partie : Calliope : Le moi en attente, le cœur en funambule - La voix de Calliope -  Si un papa meurt on ne gagne pas forcement une maman - Adrastea seule ; Pacôme - Sa voix était morte de peur -  La veille femme et le bouton de rose -  La mère, le mari, le problème - Caliste dans tout ça…)

 

 

   (Chapitre 4 : Calliope)
   
   Le papa de Calliope pleurait à chaque fois qu’il regardait dans les yeux de sa fille, mais à une paire de chaussures aux finitions impeccables il prodiguait ses éloges.   La mère de Calliope, appliquée à apprendre le métier de cordonnier, voyait peu sa fille.   Elle n’avait d’yeux que pour son mari.   Entourée par toutes ces chaussures travaillées et retravaillées avec fierté, Calliope grandissait convaincue qu’elle était mal faite.   Il lui semblait évident que quelque chose lui manquait, peut-être à cause de son œil gauche qui louchait légèrement.   Quand elle accompagnait ses parents au-dehors, des inconnus se retournaient et la montraient du doigt.   La même chose lui arrivait chaque fois qu’elle entrait dans une pièce, les personnes qui s’y trouvaient tournaient la tête comme pour l’étudier.   Elle ressentait souvent qu’elle n’avait pas le droit de circuler tout simplement inaperçue.   Parfois, elle se rebellait et décidait de ne pas avancer dans la pièce et même de reculer si possible, mais la main ferme de sa mère arrêtait alors net sa fuite et la poussait fermement dans le dos :
      - Avance… Ça ne sert à rien d’être timide !
   De plus, elle entendait souvent dire :
      - Mon Dieu comme tu ressembles à ton père… Oui, oui il n’y a aucun doute, vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eaux !
   C’était donc ça, elle était laide, mais personne n’osait le lui dire.   C’est pour cela qu’ils se détournaient tous d’elle les larmes aux yeux.   Elle n’avait donc rien de sa mère si sûre d’elle, si élégante avec ses traits harmonieux.
   Elle ressemblait à son papa qui était dur, angulaire et barbu et qui avait une voix grave qui faisait trembler le verre des fenêtres chaque fois qu’il s’enthousiasmait.
   Et c’est comme ça que le monde de Calliope se construisit.   Son extérieur ne montrait rien, il mimait le  contrôle, pendant que son intérieur était confus et intimidé par ses questions incessantes. 
   Parfois son papa, en voyant ses petits sourcils plissés et pensifs, lui disait :
      - C’est parce que tes yeux sont si étonnants !  C’est leur beauté, ma petite, qui me fait pleurer quand je les vois.
   Elle souriait, sa tête bien formée coquettement penchée sur le côté, mais elle ne le croyait pas.   Elle était incapable de le croire car elle ne comprenait pas sa place dans cet univers où les personnes n’entraient que pour êtres chaussées, mais où elle courait pieds nus.

 

 

 
 
 
 
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51 -Kristina Jones-Megard (France) auteur du roman/author of the novel "Chaussé... "
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Le champion du monde du 14e Art (roman et nouvelle) est le représentant de l'art romanesque. Il sera opposé aux représentants des autres Arts pour la désignation du lauréat du GRAND PRIX LEONARDO DA VINCI 2008.

 
 

 

 

 
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