"Fumeux", Kristina Jones-Megard (France)
« Fumeux »
Car tu n’es pas moi mais l’autre, je te cherche dans le Dictionnaire Universel.
Peut être vais-je trouver entre les pages, aussi crème et feuilletées que nos draps,
une définition, bien définitive de ta personne…
Pour que je sois fixée sur ce à quoi tu sers exactement dans ma vie.
« L’autre », autrement dit : toi, ma bouleversée hier soir.
Tes mains partout et toi logé en moi comme un éloge
à cet amour en train de le déloger à petit feu.
Pendant tout l’acte évidemment presque inoubliable, tu fumes.
Je suis épatée par ta prouesse.
« Tu est fumant » dis-je en extase…
Et, la cigarette entre tes lèvres est encadrée sur un coté par un rictus.
Une cigarette avant, deux voir trois en suite, une après.
C’est pratique, le tabac pour étouffer les mots.
Nu, tu fumes.
Nue, je t’admire.
Et ton suicide se passe inaperçu devant moi en train de fumer à mon tour.
«Allons-y, parles de lui si ça te fait plaisir »
Dis-tu en te levant du lit à une vitesse record...
T’allongeant ensuite sur le divan en cuir bassiné comme ta peau
ta cigarette entre tes doigts en amourette,
tu m’oses l’insulte :
« On compense une chose si facilement par une autre…
Je te signale, tu n’étais pas mon premier choix non plus.»
« C’est noté » te rétorque-je.
Les larmes aux bords de mes yeux je te raconte l’histoire, la sienne…
Le jour de sa mort il m’avait rendu visite.
Il était aussi inattendu que sa cravate.
Il en portait une en soie imprimée de petites voitures de course pastelles,
le tout sur un fond bleu ciel.
Il m’avait supplié de lui faire…
Du citron pressé, glacé et légèrement amer.
Qui rendait le sucre, même après huit ans de séparation, obligatoire.
Nous avons eu un échange à-propos de la veille balançoire tachée de rouille
qui régnait sur l’arrière jardin.
Il avait acheté sur un coup de tète, ou de cœur...
Ce n’était pas ma faute…
Que je n’avais jamais été un « swinguer ».
Mais tous mes voisins ont jazzé à l’époque de son déménagement de chez moi:
que lui l’était.
Je me suis balancée à coté de lui quand même pendant sa visite.
C’était mon reflex de céder
avec un sourire louangeur, bête, plaqué sur mes lèvres comme pour lui dire:
«aime moi, tout court, au fond, avant l’autre, malgré l’autre ».
Il m’a embrassée.
Des minutes, des jours, des années rien n’avait changé en lui.
Rien sauf sa marque de cigarette qui le rendait étranger et excitant.
Et quand je lui ai dit,
il a insinué que c’est pour ces raisons que tout changement est important.
Comment a-t-il tissé le tissu, de lui-même, fabriqué un tel costume…
Quand moi, même après un certain temps de vie en commun
avec lui, qui était tailleur,
je ne pouvais pas recoudre un bouton.
Il me disait souvent qu’il avait une seule aiguille avec laquelle il réparait tout.
Pendant que moi, avec une boite de couture entière en ma possession, laissai toujours
mes déchirures trop apparentes.
A court de citrons ...
Nous avons fait l’amour, glacé, pressé, nécessitant du sucre.
Ca valait la peine.
Il avait trouvé le fil pour revenir vers moi :
pourquoi ne pas coudre.
Il n’avait rien perdu en savoir faire.
En partant, il ma laissé ces cigarettes en disant « penses à moi ».
Dix minutes plus tard, au beau milieu d’un après midi libre de nuages,
sur une petite route de campagne sortie d’un croquis en pastels
un camion réduisait en poussière sa voiture de sport si prisée :
le tout sur un fond bleu ciel.
Apres ses funérailles, ma maison était remplie d’inconnus.
Je t’ai rencontré sur la balançoire.
Je suppose comme il l’avait fait dans le passé
les jours ou je rentrai tards de mon travaille.
L’indice…
Etait dans la façon dont ton regard est resté figé
sur son paquet de cigarettes que j’avait dans la main.
« Ah, c’est toi l’autre » avons-nous chuchoté simultanément.
Nous portions le même genre de costume,
fait par ses mains avec le même tissu.
Nous étions les victimes,
de son gout, et des type dans son genre.
« Madame, puis-je ? »
« Mais oui jeune homme, prends le paquet, si tu le souhaite. »
Pleurant, tu as fumé là, devant moi.
J’avais drapé mon bras autour de tes épaules.
J'ai essayé de te protéger.
« Il faisait le même geste » m’as-tu avoué,
« Oui, à moi aussi. J’étais son prélude, son patron…
Et toi, son action, l'actualisation, le déroulement des évènements…
Maintenant, nous sommes l’apogée et l'épilogue, curieusement sauvé par lui de la fin d'une histoire douloureuse.»
En suite, nous avons vécu et nous vivions ensemble...
Un triste ménage à trois s’était créé par tranches de sept minutes.
Sept minute chronométrées...
C’est le temps que ça prend pour fumer une cigarette jusqu’au bout.
Paquet après paquet au fil du temps…
Son spectre avait trouvé un moyen ingénieux de nous infiltrer.
Il nous entourait.
Il restait, (et il reste) entre nous comme une écran de fumé.
Mon récit fini,
Je tourne la tète et m’aperçois que tu dors paisiblement sur le divan en cuir.
La jeunesse doit toujours dormir ainsi, pense-je en moi même.
D’avoir possédé de cette façon la beauté de toi…
est une choses inespérée pour une femme de mon âge.
Quand tu te réveilles...
J’espère avoir le courage de t’expliquer :
Qu’il faut que tu arrêtes de fumer.
Choisis la vie…
Car c’est toi, l’éloge de l’autre.
« L’autre » dans le Dictionnaire Universel veut dire :
Différent,
Dissemblable,
Second par la ressemblance,
Opposé dans un groupe de deux.
Tu n’étais pas mon choix initial.
Tu es l'autre : second par la ressemblance...
Mais premier dans mon cœur.
"Fumeux", Kristina Jones-Megard (France), kristina.megard@free.fr |