, conte de Ashley Moënu (île de La Réunion)
LES DEUX PLUS BEAUX JOURS DE MA VIE
Ces deux jours devaient être les plus beaux de ma vie.
Ma princesse allait se marier.
Nous étions parties vers la capitale où l’attendait son futur époux. Nous ne connaissions rien de celui-ci, si ce n’est que la réputation de sa famille, une dynastie aux origines légendaires, était solidement établie depuis fort longtemps. Des ambassadeurs étaient venus demander la main de ma princesse et tout avait été organisé sans son avis : c’est le sort de toutes les princesses que d’être à la disposition des rois et des nations. Et je l’avais préparée à cet exil doré, car elle était destinée à quitter le pays où elle était née. Irrémédiablement. Elle avait juste le droit d’être accompagnée par ses dames de compagnie : de son enfance, de sa jeunesse, de sa patrie, c’est tout ce qu’elle pouvait garder. Sa nourrice faisait partie de ce cortège. Et cette nourrice, c’est moi.
Avant que d’arriver à la capitale où ma princesse allait passer le restant de sa vie, nous devions faire une halte pendant deux jours. Pour une question de calendrier, nous devions en effet arriver officiellement dans sa nouvelle famille le surlendemain matin seulement, car la date était faste selon les prédictions des astrologues. Mais, dans son impatience, ma princesse me demanda d’aller jusqu’à notre destination afin de voir de mes propres yeux l’homme qu’elle allait épouser, à savoir : le prince héritier.
Je partis donc et comme la distance était relativement courte, je parvins à la capitale sans peine. Je m’enquis du chemin pour atteindre le palais et réussis à y pénétrer. L’effervescence était telle que personne ne fit attention à moi, tout le monde étant occupé à préparer le mariage. Et c’est là qu’après d’innombrables questionnements, j’aperçus le prince à qui ma princesse allait être unie. J’eus un choc qui me pétrifia : ce prince était aveugle.
Comment allais-je annoncer la catastrophe ?
Ainsi ma princesse avait été trompée et toute sa famille avec elle, moi comprise, car je l’avais éduquée pour le titre ultime ; mais jamais elle ne serait reine, car, depuis la nuit des temps, aucun roi ne pouvait être aveugle et aucun aveugle ne pouvait être roi. Je connaissais, comme tout le monde, la dramatique histoire de ce souverain obligé d’abdiquer, parce qu’il avait perdu la vue à cause d’une maladie contractée pendant une épidémie étrange sans doute envoyée par les dieux.
Malgré mon désarroi, j’arrivai à revenir vers ma princesse et, au prix d’un effort immense, je lui annonçai ce que je considérais comme la plus terrible des vérités. « Votre prince est aveugle, ma princesse ! » Je ne pus retenir mes larmes.
Et les autres dames de compagnie eurent toutes un mouvement d’effroi avant de se mettre à sangloter.
La princesse resta silencieuse un moment puis elle alla vers un coffre. Elle sortit un foulard de velours noir. Elle se tourna vers nous et, avec un sourire très doux, elle me tendit le tissu. « Nourrice, bande-moi les yeux. » Tandis que la stupeur nous gagnait toutes, je bredouillai : « Pardon, ma princesse ? » Elle réitéra son ordre, le bras tendu, immobile et toujours souriante. Comme j’hésitai, elle m’encouragea par ces mots qui résonneront toujours dans mon cœur : « Toute épouse doit partager la vie de son maître, n’est-ce pas ? C’est ce que tu m’as appris pendant des années. »
Je dus donc obéir et m’approchai d’elle pour nouer ce bandeau de velours noir. Elle retint ma main, oh ! juste un léger moment, pour jeter un dernier regard circulaire sur tout ce qui l’entourait puis me dit enfin : « Va, nourrice ! ». Je plaçai donc le tissu fatal qui lui barre désormais son si beau visage.
Lorsque j’eus fini, je ne pus rester debout et m’agenouillai à côté d’elle, je lui pris sa main et lui demandai sa bénédiction. Elle me caressa les cheveux. C’était la première fois de toute mon existence de nourrice. Je lui demandai à nouveau de me bénir. Les autres dames suivirent mon exemple. Elle s’écria : « Mais enfin, quelle folie vous prend donc toutes ? Je ne suis pas une sainte ! – Vous êtes plus que cela, princesse ! S’il vous plaît, bénissez-nous.» Elle soupira et nous donna finalement sa bénédiction, puis elle dit : « Il n’y a rien que de normal dans ma conduite. Mon époux est prince, je suis princesse. Il serait mendiant, je serais mendiante.»
Les premiers moments furent inconfortables. Nous étions crispées, essayant de devancer ses moindres gestes. Cela dura toute l’après-midi et au début de la soirée, elle nous rassembla et nous fit des remontrances : « S’il vous plaît, pas de commisération. Les aveugles n’en ont surtout pas besoin. Le monde ne m’est pas devenu hostile, il m’est juste étranger et, comme pour les étrangers, il convient d’apprendre à communiquer avec lui, car je suis sûre qu’il va m’apporter des richesses. Je ne vois plus, la belle affaire ! J’entends, je sens, je touche, je devine. Oui : je devine ! Tout désormais a pris des dimensions nouvelles et une intensité incroyable. » Et se tournant vers une demoiselle, elle l’appela par son nom et la gronda gentiment : « Veux-tu bien sécher tes larmes, ma belle ! Ton khôl déteint sur ta joue. » J’étais surprise, car c’était exact et moi, avec mes yeux, je ne l’avais pas remarqué ! Puis se tournant vers moi, elle confia : « Nourrice, jamais je n’avais imaginé que tes cheveux étaient aussi lisses et aussi lourds ; il m’a fallu tout à l’heure les toucher de mes doigts pour comprendre à quel point ta chevelure était belle et luxuriante. » Je tentai de sourire, tandis qu’elle poursuivait : « Tu vois, je ne me sens pas du tout handicapée, comme on pourrait le croire. J’ai l’impression qu’au contraire, je l’étais lorsque justement je ne portais pas de bandeau. Maintenant le monde résonne si fort, si fort… » Et se tournant vers les autres : « Soyez donc en paix, toutes, votre princesse est heureuse, comme jamais elle ne l’a été. Et que je meure, si je mens ! »
Personne ne mourut.
Evidemment, tout ne se passa pas sans quelques réglages, selon son propre terme. Les miracles sont devenus rares et on n’apprend pas une langue étrangère en quelques heures. La princesse nous demandait de la laisser se cogner aux meubles, car elle voulait, disait-elle, éduquer ses pas et rendre ses pieds plus « intelligents ». Elle s’activait d’abondance : « Je n’ai que deux jours. »
Nous avions surtout peur qu’elle ne se fît mal, ou qu’elle passât la porte et ne s’égarât sur le balcon. Mais elle nous rassura en nous sermonnant : « Mais enfin, mesdames, à quoi sert le vent ? Je vous le demande. Quand on s’approche d’une ouverture, l’air n’est plus le même, et dans l’air, savez-vous, il y a une foule d’indices - des parfums, des bruits, une façon de couler, velouté ou rêche - qui vous renseigne sur votre situation exacte. Cessez donc d’appréhender pour mon sort. Votre princesse vit normalement et même au-dessus de la normale. »
Peu à peu, nous nous décontractions. La princesse nous étonnait sans cesse par sa facilité à s’adapter à sa nouvelle façon de vivre. Après le souper, elle me prit par la main et me dit : « S’il te plaît, nourrice, lis-moi un conte de fées. Cela, je ne peux vraiment plus le faire. Mais quelle importance ! Il y a tant de peuples qui ne connaissent pas l’écriture ou la lecture… Encore que… » Elle ne finit pas sa phrase et se redressant soudain : « Donne-moi un papier, nourrice, et de quoi écrire. » Je lui fournis un papier et un morceau de charbon taillé qu’elle prit en-tre ses doigts fins de princesse et elle se mit à tracer des dessins puis des lettres et des mots fort correctement alignés, à ma grande stupeur. Elle s’écria : « Pour la lecture… ah ça ! Pour la lecture, ça m’est impossible… pour le moment… mais je suis certaine que quelqu’un me trouvera bien un moyen pour me la rendre tout à fait possible. » Elle leva les bras au ciel et éclata de rire. « A part ça, nourrice, tout le reste me deviendra familier. » Et plus sérieusement « Il est vrai que je bénéficie d’une expérience préalable de voyante ! J’ai hâte de rencontrer mon époux pour lui demander comment il a fait, puisqu’il est aveugle de naissance ! Comment il « voit » les formes qu’il sent, comment il se représente un arbre, le ciel, la terre, le monde quoi ! Nous allons passer des moments prodigieux, tous les deux ! A nous raconter le monde… j’aurais l’impression de le refaire avec lui !» Et elle riait de ce rire enfantin que j’ai toujours adoré.
La nuit, je ne pus dormir. Et certainement les autres dames non plus. Au matin, nous avions toutes des yeux fatigués et la mine terne. Ma princesse, elle, rayonnait. Elle avait passé une nuit excellente, pleine de rêves satinés et elle chantait doucement. On servit son repas. Je lui versais le thé et, avant que je ne lui aie donné la tasse, elle me pria de rajouter davantage de lait. « Il est trop fort, ton thé ! Je n’ai pas besoin d’être par trop excitée ce matin, nourrice ! »
J’étais perplexe. Comment avait-elle su que son thé était trop fort, car, effectivement, je l’avais dosé de façon fort à bien nous réveiller ?
Je n’étais pas au début de mes surprises. Durant toute la journée, elle réapprenait à vivre, comme elle disait. Et elle était une très bonne élève, ma foi ! Elle parvenait à s’approprier le monde - oui : se l’approprier ! - d’une façon tellement intense que j’avais, comme les autres suivantes, l’impression, moi, d’être incomplète. Elle parvenait même, par exemple, à jongler avec une petite balle, sans la faire tomber plus souvent que moi.
Comme je m’extasiais, elle me fit part de ses réflexions. « Tu sais, nourrice, que mon oncle était maître d’armes, maître-archer exactement. Et sais-tu que je l’ai surpris un jour en train de s’entraîner dans l’obscurité totale et toutes ses flèches touchaient leur but. » Et puis encore : « Te souviens-tu de Daghan ? » Evidemment, je me souvenais : c’était un moine légendaire qui fut atteint en pleine force de l’âge par la cécité. Il avait fondé une école d’arts martiaux dans son monastère et, lorsque la guerre contre les barbares du nord arriva, il avait conduit des troupes à la bataille et s’était battu lui-même les sabres dans ses mains. On disait qu’il sentait le vent que produisait la moindre respiration, le plus infime mouvement de l’adversaire, et voyait – voyait – d’où venait le dan-ger et où porter le coup. Ses exploits sont dans le cœur de notre peuple.
Plus la journée avançait, plus cette petite princesse que j’avais vue naître, si fragile, si peu assurée, prenait de l’assurance vis-à-vis de son destin. J’étais de plus en plus persuadée qu’elle serait plus qu’une princesse, plus qu’une reine. Elle était prête à devenir l’épouse de ce roi aveugle dont elle changera le destin. J’en étais certaine. Certaine.
Mais c’est lorsque, à la fin de l’après-midi, au moment où le soleil commençait à décliner irrésistiblement, dans un ciel stupéfait d’incandescences et de fragrances, elle se mit à jouer sur sa fidèle vina à elle offerte par un vieux maître de musique - aveugle, lui aussi - que je fus littéralement subjuguée ! Sous ses doigts, les cordes frémissaient d’un manière inouïe. Et elle, ma princesse, derrière l’instrument sublimé, était totalement transfigurée : son bandeau accentuait sa beauté profonde et son teint avait pris la splendeur des aurores de l’automne. Ce n’était plus ma princesse que j’avais devant moi, c’était une souveraine, une vraie, une déesse, une vraie, qui me foudroyait d’un ravissement tel que je dus fermer les paumières. Et pour quelques instants divins, dans cette obscurité divine où elle m’avait conviée, je fis l’expérience moi aussi d’un univers absolument insoupçonné.
Quand je rouvris les yeux, ce fut pour me laisser éblouir par l’hibiscus du jardin proche dont le rouge intense incendia mes pupilles.
J’étais certaine que cette fleur venait d’éclore à entendre ce que je venais d’entendre.
Certaine.
FIN
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