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"Le roi qui avait perdu sa forme", Besomi Colette (France)
Au pays des Formes, ce matin, tout le monde est en émoi.
Dans la rue, les Formes s'agitent de partout. Certaines courent dans tous les sens en poussant des petits cris. En voilà deux qui roulent ... Et d'autres ici qui rampent ... Celles-là font de grands bonds ... On en voit qui grimpent les grands escaliers quatre à quatre ... d’autres qui dégringolent.
Toutes les Formes se pressent, elles gesticulent, elles se croisent en discutant vivement. Toutes se posent des questions et l’inquiétude semble très grande. Partout, on entend des parents angoissés qui appellent leurs enfants.
- Où es-tu, Margy Filiform ?
- Zarco le Fourchu, viens près de moi !
Que se passe-t-il donc dans ce pays aussi tranquille jusque là ?
C’est alors que, de Forme en Forme, la terrible nouvelle se répand.
- Notre Roi est malade !
- Notre gentil Roi ne va pas bien !
- Notre bon Roi n'est pas en forme !
- Notre cher Roi n'a pas la forme !
- Notre pauvre Roi n'a plus de forme !
Quelle catastrophe !
Au pays des Formes, où chacun a une forme, le Roi a perdu la sienne !
De bouche à oreille, de maison en maison, de rue en rue, la nouvelle arrive jusque dans la grande salle de réunions du Palais.
Les trois ministres du Roi ont pris place autour d'une grande table. Et, bien entendu, comme d'habitude, ils se disputent.
Ce ne sont pas de mauvais ministres, mais il suffit que l'un d'eux propose une idée nouvelle pour que les deux autres ne soient jamais d'accord avec lui. Ce qui donne toujours lieu à des réunions bruyantes et mouvementées.
Cachés derrière un gros pilier, Margy Filiform et Zarco le Fourchu suivent les débats.
- Il faudrait redonner une forme au Roi ! dit le Ministre des Transports.
- Oui, mais laquelle ? demande le Ministre de la Justice.
- S'il a perdu celle qu'il avait, c'est qu'elle ne lui convenait plus ! reprend le Ministre de la Guerre.
- Moi, je l'imaginerais bien rond, tout rond ! propose le Ministre des Transports qui, geste à l’appui, enveloppe de ses mains une grosse boule imaginaire.
- Ah ! Non ! Il vaudrait mieux qu'il ait une forme carrée ! crie le Ministre de la Justice avec un geste large qui dessine un quadrilatère parfait.
- Mais vous n'y pensez pas ! hurle le Ministre de la Guerre. C'est avec une forme de pointe qu'il aurait belle allure ! ajoute-t-il en levant les bras au- dessus de sa tête et en joignant les mains.
Alors, comme ils le font chaque fois qu'ils n’arrivent pas à s'entendre, ils décident d'aller voir le Magicien.
- Je suis là ! tonne le Magicien. Vous faites tellement de bruit qu'on vous entend à deux montagnes d'ici ! Je vous ai entendu discuter, ou plutôt vous disputer. L’un parle de boule, l’autre propose un cube et la troisième choisit une forme en pointe. Est-ce que vous arriverez un jour à vous mettre d’accord ?
Il pose un regard sévère sur les trois ministres.
- Je vous soumets une proposition : je vais donner au Roi, l'une après l'autre, la forme que chacun de vous a choisie et nous verrons bien laquelle lui conviendra le mieux.
C'est ce qu'il fit.
Pour commencer, il donna au pauvre Roi sans forces la forme d'une superbe boule.
Le monarque se retrouva ROND comme une orange, ROND comme une lune pleine, ROND comme la Terre.
Zarco le Fourchu le regardait d’un air songeur.
- Qu’est-ce que tu en penses, Margy Filiform ? Tu crois que ça va marcher ?
La fillette éclata de rire.
- Je pense plutôt que ça va rouler, Zarco le Fourchu. Regarde-le, il ressemble à un ballon de foot !
De son côté, le Ministre des Transports, lui, était ravi !
Transformé en boule, le Roi n'avait plus besoin de personne pour se déplacer, puisqu'il roulait tout seul ! Plus de carrosses à acheter, plus de cochers et de chevaux à entretenir.
Ainsi, le Ministre réalisait des économies considérables !
De plus, cette forme arrondie donnait au Roi un air de bonté que ses sujets aimaient bien. Il souriait toujours, avait une parole aimable pour chacun et surtout, surtout, il ne se mettait plus jamais en colère.
Quand elles le rencontraient dans la rue, les Formes allaient vers lui pour lui parler car elles savaient qu'il les écouterait.
Tout le monde trouvait cette nouvelle situation bien agréable, tout le monde y compris le Roi.
Margy Filiform et son ami Zarco le Fourchu, eux, estimaient que leur Roi était ridicule avec ces rondeurs. Ils se mirent à détester tout ce qui avait forme de boule et, lorsque sonnait l’heure de la récréation, ils embêtaient leurs petits copains qui jouaient aux billes dans la cour de l’école.
Le temps passa et, au fil des jours, on remarqua que le Roi avait de moins en moins l'allure d'un ... Roi.
En effet, il manquait d'élégance, surtout lorsque, après un bon repas, on le voyait enfler... enfler comme un ballon de baudruche prêt à éclater ! Sa couronne glissait sur sa tête devenue trop grosse, et ses beaux vêtements craquaient de partout !
En cachette, Margy Filiform et Zarco le Fourchu l’avaient surnommé le Roi Bouboule. Leur jeu préféré consistait à se placer derrière lui quand il descendait un escalier ou une rue en pente et, mine de rien, d’une petite pichenette dans le dos, ils l’envoyaient rouler et rebondir jusqu’à aller se perdre tout au fond du pays car il n'avait aucun moyen de s'arrêter tout seul.
Toutes les Formes devaient partir à sa recherche. Pour le ramener, elles se relayaient en le faisant rouler comme un tonneau.
Et quand elles arrivaient enfin au Palais, après des jours et des jours d'efforts, elles étaient épuisées. Et furieuses contre les deux chenapans.
Le Roi, lui, revenait tout crotté et les Formes avaient honte de le voir ainsi.
Le Magicien s'aperçut de la déception des Formes.
Il pensa alors qu'il était temps de donner au Roi une autre apparence. Un matin donc, le Roi, qui s'était couché rond comme une boule, se réveilla dans la forme d’un cube.
Un beau cube comme un dé à jouer, comme une belle meule de blé d’autrefois ! |
Ah ! Comme il était beau dans cette forme qui lui permettait de porter de beaux vêtements aux plis parfaits !
Le Ministre de la Justice avait bien raison de se réjouir de cette transformation.
En effet, le Roi, heureux de ses quatre faces identiques, décida qu'à partir de ce jour, ses sujets seraient tous égaux.
Il annonça solennellement qu'il n'existerait plus de différence entre les Formes. Désormais, elles seraient toutes considérées de la même façon.
C'est ainsi qu'au Pays des Formes, les malades guérirent comme par miracle, les vilains devinrent beaux comme des dieux, les pauvres virent leurs poches se remplir de pièces d’or.
C'était la belle vie !
Les Formes étaient heureuses, elles n’avaient plus de soucis d’aucune sorte. Les parents n'étaient plus obligés d'aller travailler. Petits et grands n'étaient plus jamais grincheux. Et Margy Filiform et Zarco le Fourchu, comme les autres enfants, n’allaient plus à l'école. A quoi bon étudier des leçons et passer des examens puisqu’il n’était plus nécessaire pour eux d’apprendre un métier ?
Tout cela aurait pu être parfait mais, à mesure que les jours passaient, les Formes se rendaient compte qu'elles n'avaient plus rien à désirer, plus personne à envier, plus rien à faire. Ne pas travailler les rendait mous et paresseux, ils étaient pâles et tristes.
Le Roi, lui, restait enfermé dans son palais, allongé sur son fauteuil. Il n'avait plus rien à décider : plus de lois nouvelles, plus de jugements nouveaux.
Margy Filiform et Zarco le Fourchu lui donnèrent le nom de Roi Fainéant. Chaque fois que le Roi apparaissait à une fenêtre du palais, ils passaient en s’étirant et en bâillant de façon grotesque et sonore.
Peu à peu, l'ennui et la paresse s'installèrent au Pays des Formes.
Le Magicien s'aperçut que les Formes avaient perdu leur gaieté et leur joie de vivre. Il décida alors qu'il était urgent de changer cette situation en donnant très vite une autre forme au Roi.
Et un matin, le Roi, qui s'était couché avec une forme de cube, se réveilla en forme de cône.
- Margy Filiform, regarde ! Il ressemble au chapeau de ton costume de fée ! s’esclaffa Zarco le Fourchu.
Pointu comme une flèche, pointu comme une épée, pointu comme une lance !
Ah ! Il avait fière allure, le Roi des Formes ! Il était mince, distingué et fier !
Ses sujets accouraient de toutes parts pour le photographier. Ils accrochaient son portrait dans leur salon pour l'admirer à tout moment.
Et cette fois, c'était le Ministre de la Guerre qui était heureux !
En effet, grâce à cette nouvelle forme, le Roi des Formes paraissait plus redoutable. Il faisait respecter son pays car tous les états voisins le craignaient.
Pour gagner ses faveurs, les roitelets des environs venaient lui rendre visite et lui offraient de magnifiques cadeaux. Ils arrivaient toujours accompagnés de la plus jolie de leurs princesses dans l'espoir que le Roi des Formes la choisisse pour épouse. Ainsi, ils deviendraient les alliés du plus puissant roi de ce monde, le Roi des Formes !
Cependant, au fil des jours, les Formes commencèrent à se lasser de cette nouvelle situation. Un peu partout, on parlait du Roi Bagarreur. C’était le surnom que lui avaient donné Margy Filiform et Zarco le Fourchu quand ils jouaient aux cowboys et aux indiens ou au gendarme et au voleur dans les jardins du palais.
Les Formes devaient toujours partir en guerre, aller à travers le monde pour conquérir de nouveaux pays. Elles n'aimaient pas cela, c'était fatigant et surtout, c’était très dangereux. D'ailleurs, on compta beaucoup de morts et de nombreux blessés dans ces combats lointains. Le malheur et la tristesse s’installèrent dans tout le pays.
Aussi, un matin, toutes les Formes ont décidé de se rassembler devant le Palais.
La colère monte. Tout le monde s'agite et gronde. De grandes banderoles s’agitent sur lesquelles on peut lire:
- Nous voulons un bon Roi !
- Donnez-nous un Roi juste !
- Nous exigeons un Roi en bonne forme !
De nouveau affolés, les Ministres appellent une fois de plus le Magicien à leur secours.
Avec sa sagesse habituelle, celui-ci leur dit :
- Ecoutons bien ce que veulent les Formes et nous verrons alors ce que je peux faire.
Il ajouta.
- Car c’est le peuple qui nous apportera la solution.
Des cris montent de la rue :
- Nous l'aimions bien quand il ressemblait à une boule !
- Effectivement, il était gentil, aimable et toujours gai avec chacun de nous !
- Oui ! Mais il n'était pas beau !
- Il est pas beau, le Roi Bouboule, il est pas beau ! scandent Margy Filiform et Zarco le Fourchu.
- Par contre, nous étions plus heureux quand il ressemblait à un cube !
- C’est vrai, car il était juste avec tout le monde !
- Oui, mais on s'ennuyait beaucoup !
- Oh ! Oui, bâillent en chœur Margy Filiform et Zarco le Fourchu.
- Avec sa forme de cône, il avait vraiment l'allure d'un Roi !
- Et notre pays était respecté de tous !
- Mais nous avons connu beaucoup trop de malheurs !
- Pan ! Pan ! Pan ! tire le fusil imaginaire de Margy Filiform et Zarco le Fourchu.
Consternés, les trois Ministres s'interrogent :
- Que faire ? Mais que faire ?
- Enfin, réfléchissez donc un peu ! leur dit le Magicien. Vous n’avez donc aucune jugeote ? C'est pourtant simple ! Puisque chacune des formes que j'ai donnée au Roi présente des avantages, il suffit de les lui redonner, mais les trois en même temps. Ainsi nous ferons plaisir à tout le monde !
Tout penauds, les trois ministres reconnurent cette évidence et applaudirent à la conclusion du Magicien.
Aussitôt dit, aussitôt fait !
La baguette magique caressa par trois fois le Roi endormi dans son grand lit. C'est alors que, en partie boule, en partie cube, en partie cône, naquit ce jour-là, pour le bonheur de tous ses sujets et pour la grande joie de Margy Filiform et de Zarco le Fourchu,
Le BON
Le JUSTE
Le PUISSANT
ROI
BONHOMME PREMIER !
"Le roi qui avait perdu sa forme", Besomi Colette (France) codoran@orange.fr |
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