"Le cacatoès de Kolewo", Emma Deleury (France)
Le cacatoès de Kolewo
J'étais à Koléwo lors de ce qui fut sans doute la dernière fête du Calmir.
C'était quelques années avant que l'île ne fût rayée de la carte ; avant la grande vague.
Je faisais alors des relevés topographiques pour le compte de l'IMSTI, l'institut mondial de surveillance des terres inondables, qui, comme vous le savez, travaille à la modélisation de la carte du monde, selon diverses hypothèses sur la montée du niveau des océans.
Les Amarcos, poussières d'îles plates dans l'océan Indien, sont bien sûr en première ligne des tributs à payer au Dieu Progrès, et donc j'y fus envoyé en mission avec une petite équipe internationale.
Notre camp de base était situé à Balmor, la plus grande des Amarcos, la seule à être habitée.
Chaque jour nous partions sur un petit bateau à moteur étudier un îlot. Johana et William, nos biologistes, prélevaient des échantillons de plantes et d'invertébrés ; Karl, qui était aussi notre marin mécanicien, prenait des photos. Et moi je faisais les relevés de terrain, à l'aide de mon laser scanner 3 D.
Notre séjour fut très agréable ; nous avions pris la précaution de choisir la saison sèche, et en ce début Mai il ne faisait pas trop chaud.
Nous logions dans un petit hôtel sur pilotis tenu par un couple de Chinois souriants et discrets.
La campagne touchait à sa fin, il ne nous restait plus qu'un îlot à visiter, quand, au cours de qui devait être la dernière soirée, Johana et William furent pris de vomissements et d'une forte fièvre. Zhou Lei, notre hôtesse, comprit aussitôt :
-" c'est la dengue" dit elle, " le lit, une semaine !!!".
Pour avoir moi-même contracté la dengue le mois précédent, je compatis au sort de mes deux collègues ; en outre c'était un bien ennuyeux contre temps puisque notre vol à Djakarta- Paris était réservé pour le surlendemain.
Karl et moi décidâmes néanmoins de terminer notre mission. Le matin suivant, comme les autres jours, nous embarquâmes au lever du soleil, et mimes le cap sur Koléwo, la plus lointaine et la plus grande île des Amarcos, après Balmor.
A peine étions nous arrivés que Karl s'effondra, couvert de sueur. Je l'installais du mieux que je pus, tout grelottant, sur les filets à plancton, au fond du bateau, et lui dis que, renonçant aux relevés précis, j'allais au moins faire rapidement quelques photos avant de repartir.
Des îles que nous avions étudiées, Koléwo était la seule à être couverte d'une sorte de couronne de jungle dense ; j'y pénétrai avec prudence, conscient du fait que s'il m'arrivait un accident, Karl ne me serait d'aucun secours. Pressé de repartir, je mitraillais tout ce que je voyais.
Soudain, il me sembla entendre quelque chose, comme un doux roulement de tambour. Etait- il possible que des habitants vivent encore sur ce caillou perdu ? Le chemin de sable déboucha sur un lagon d'un émeraude intense tandis qu'au large la mer virait au marine pour prendre un éclat métallique vers l'horizon .
Une vingtaine de personnes étaient assises sur le sable, fixant un jeune homme et deux jeunes filles qui se tenaient droit dans l'eau parfaitement transparente qui leur arrivait au menton.
Je sentis alors quelque chose sur mon épaule et me retournai vivement. Près d'un hibiscus, un vieil homme habillé de blanc, un turban jaune sur la tête, et dont un œil était à demi fermé, me faisait signe de le suivre, ce que je fis ; nous arrivâmes dans le cercle. Le vieux faisait force gestes en répétant "calmir, calmir" et je compris qu'il voulait que je rejoigne les jeunes gens dans l'eau. Mais je préférai m'asseoir avec le groupe. Un homme tapait doucement sur une sorte de tambour selon un rythme entêtant comme les bruits du cœur.
Soudain le tambour s'arrêta, trois grosses mouettes à queue noire qui survolaient la scène s'abattirent comme des pierres, alors qu'au même moment les trois jeunes gens plongeaient dans la mer. Je n'en crus pas mes yeux, je crus, je vous jure que je l'ai cru, que la mer s'était figée, le ressac comme suspendu un instant, avant de reprendre son incessant battement.
Je mis ces étranges impressions sur le compte du soleil de plomb qui me tapait sur le crâne.
Tous s'étaient levés et congratulaient le trio qui sortait de l'eau en riant, les mouettes à nouveau se disputaient sur le sable. Puis ils se mirent à danser et chanter, s'offraient des couronnes de fleurs, formant une scène paradisiaque.
Je serais volontiers resté plus longtemps parmi eux, mais il me fallait ramener au plus vite mon compagnon malade…
Je vous fais grâce des détails sur la fin de notre expédition. Je m'étonnai cependant auprès des hôteliers que personne ne nous ait dit que Koléwo était encore habitée.
-"Bah, me dirent ils, ce ne sont qu'une poignée de sauvages, bientôt eux aussi partiront sur la grande île…"
Quand j'évoquai le Calmir, nul ne put me dire de quoi il s'agissait.
Vous savez ce qu'il advint des Amarcos. Le tsunami les détruisit, accomplissant en quelques heures une échéance de toutes façons inéluctable. J'ai eu l'occasion de les survoler cet automne, quelques taches plus sombres signalent encore leur emplacement ; Balmor émerge encore mais rien n'y a été reconstruit.
Rentré en Europe, le souvenir du Calmir me poursuivait.
Aidé par ma femme Irène, qui venait d'obtenir une chaire d'ethnologie à l'université de Genève, j'ai fait de nombreuses recherches. L'an dernier nous sommes tombés sur un mémoire consacré aux "traditions des peuplades lointaines" écrit par Lord Swimperley (1723-1792), professeur au Royal College de Bringston ; nous apprîmes que Lord Swimperley, lui-même grand navigateur, était l'ami du Capitaine Clerke, un des proches compagnons de James Cook. Quelle ne fut pas ma joie de lire le mot "Calmir" dans un manuscrit qu' Irène avait "épluché" pour moi :
"une légende vivace dans toutes les îles et sur les côtes des océans Indien et Pacifique prétend qu'il existe un instant chaque année où le temps s'arrête. Cet instant est repérable à par des signes : la mer calmit subitement, le vent tombe, faisant s'affaisser les voiles des navires, les oiseaux quittent leur trajectoire et percutent les vitres ou les murs, ça et là on parle aussi d'un "rayon vert" annonciateur que de nombreux peuples anciens ont cherché à capter en dressant des mégalithes ou des temples …"
Lord Swimperley illustrait son propos par des cartes et des images réalisées à la pointe sèche par des dessinateurs des expéditions Cook. Mon excitation redoubla lorsque je poursuivis ma lecture :
"selon un récit recueilli par le Capitaine Clerke, se plonger dans la mer au moment exact du Calmir vous garde toute la vie à l'âge que vous avez.
La plupart des initiés choisissent de passer leur vie à l'âge de 20 ans …"
-"Quelle délicieuse légende" dit Irène." Remarque qu'on en trouve de très comparables chez tous les peuples, ça et là on parle de vallées où le temps est suspendu ; cela me donne une idée pour l'article que je dois écrire pour - International Review of Ethnology -"
-"Attends un peu" lui dis-je, " je peux te passer les photos que j'ai prises à Koléwo."
Je sortis les albums, que je feuilletai avec mélancolie, en pensant que tous ces gens, ces lieux, n'étaient plus que souvenir.
"Koléwo… ah nom d'un chien, tu vois, tu vois ! " m'exclamai-je, au comble de l'excitation, " il n'y a que des jeunes ! que des jeunes gens, et des enfants !"
-"une photo ne prouve rien" me dit Irène en riant," d'ailleurs ne m'as-tu pas dit que c'était un vieux qui t'avait invité à entrer dans l'eau ?"
-"Que ne l'ai-je fait ? "plaisantai-je, ''peut être mon dos ne me tourmenterait-il pas autant aujourd'hui ! Je l'ai pris en photo, ce vieux, près de l'hibiscus où il m'a interpellé, attends je vais le trouver…. "
Mais j'ai eu beau chercher, je n'ai trouvé qu'une photo d'hibiscus sur lequel était perché un grand cacatoès blanc à crête jaune, dont un œil était bizarrement fermé.
Emma Deleury
elire@cegetel.net |