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CONCOURS LITTERAIRES ET CONCOURS ARTISTIQUES
ECOLE DES BEAUX-ARTS, DU CINEMA ET DE LA CULTURE
Organiser des concours, décerner des prix et dispenser des cours dans le domaine des arts et de la culture. Tels sont les objectifs de la Fondation WORLD AND UNIVERSAL ACADEMY.
 
 
  
 
 

 
 

WUACADEMIA

 

"TROU DE VERRE", CADDOUX KASSANDRA (Suisse)

TROU DE VERRE

J'entrai doucement dans le bar sombre. Il était environ 2 heures. Le bistrot était plongé dans un brouhaha sous lequel on sentait le jazz qui s'échappait difficilement du piano. L'endroit était recouvert d'un nuage de fumée qui empêchait d'apercevoir le pianiste. Sur une table, deux hommes en costard cravate se bavaient dessus en débouchant leur douzième bouteille. J'avançai lentement entre les tables. Un verre tomba et deux hommes se fixèrent méchamment par-dessus la table. Je n'y fis pas plus attention. J'aperçus le piano, sa silhouette, ses mains glissant sur le piano ; c'était un beau piano girafe brun sur lequel il avait posé son verre d'alcool. Sa voix suave accompagnait la musique. Un poing partit et trois personnes se ruèrent sur les deux hommes qui se battaient. La mélodie semblait accompagner le combat et le pianiste poussa la voix ; elle devint un peu rauque. Il glissa ses mains sur les touches et on pouvait sentir la fin toute proche. Le piano se tut. La pianiste s'appelait Chris. Il prit la boisson qu'il avait laissée sur l'instrument et but lentement le liquide brunâtre. Il leva les yeux par-dessus son verre et m'aperçut. Je pus deviner un léger sourire sur ses lèvres. Il posa son coude sur les touches et deux notes s'en échappèrent. Sa chemise noire ne tenait plus qu'à deux boutons. Son sourire devint franc. Il posa le gobelet sur le plateau qu'une serveuse portait et se leva. Il jeta un coup d'œil autour de lui comme s'il cherchait quelque chose, s'avança, me passa à côté et sa main me frôla. Je le suivis. Il me tint la porte de sortie. Derrière nous, la bagarre devint plus violente, des verres se brisèrent. A côté de nous, il y avait un très vieux téléphone qui ne fonctionnait plus, une porte en bois et son carreau brisé. Chris regarda dehors. Il pleuvait. Il attrapa son blouson sur un vieux porte-manteau en bois foncé, le passa sur son bras et nous couvrit de la pluie. Nous sortîmes et allâmes vers une Jaguar flambant neuve qui attendait depuis un peu plus de trois heures. Chris ouvrit la porte arrière, me laissa entrer pour y pénétrer à son tour.
"- Chauffeur, rue d'Argentine, dit-il."
L'avenue se trouvait dans le 16e arrondissement de Paris, nous étions à vingt minutes de Versailles. Le chauffeur démarra. Chris passa doucement son bras autour de mes épaules. Dehors, les lampadaires illuminaient vaguement la route mouillée que la Jaguar suivait comme instinctivement. Doucement, il approcha ses lèvres de mon cou, y déposa un baiser si doux, si tendre qu'il me fit frémir. Il leva doucement ses yeux bleus vers moi et sa main se posa sur ma jambe. Il posa ses lèvres sur les miennes et ses mains…

Le juge frappa trois fois sur la table. Chris fut condamné pour abus sur mineure. J'aperçus sa femme s'enfuir en pleurant, tenant la main de sa fille et portant son fils. J'avais refusé de témoigner contre Chris. Je m'étais tu durant le procès, ils m'avaient même menacée de me condamner pour complicité. Comment réagir face à ceci ? J'aimais Chris de tout mon cœur, mais mon silence ne l'avait pas aidé. Il passa à côté de moi, les mains liées, le regard fixe. Je m'approchai de lui.
"- Je t'aime, Chris, murmurai-je.
- Oublie-moi, dit-il en détournant le regard.
Je pris son visage dans mes mains.
- Je t'aime, Chris. Comment veux-tu que je t'oublie ?
- Je vais passer dix ans en prison. Tu ne vas tout de même pas m'attendre ? murmura-t-il.
- Oui.
- Non ! coupa-t-il. Je t'interdis. Refais ta vie !
- Pas sans toi !
- Kay, arrête tes conneries, ordonna-t-il."
J'attendis un instant. Les policiers s'impatientèrent. Je me dressai sur la pointe des pieds et embrassa Chris laissant la salle sans voix. Je vis du coin de l'œil le juge se lever, mais il ne dit rien.
"- Mon nom ne changera pas, Chris. Appelle-moi quand tu sors. Il y aura une place dans ma vie pour toi.
Chris soupira, mais je savais qu'il aimait mon insistance.
- Dis-moi que tu m'aimes, murmurai-je.
- Je t'aime, dit-il."
Je passai mes bras autour de son ventre et posai ma tête contre sa poitrine. Un policier me saisit et m'obligea à reculer. J'attendis un moment, le temps que Chris sorte de la salle et mes larmes se mirent à couler. Je lançai un regard meurtrier à la concierge qui nous avait dénoncés et sortis. Mes parents me coururent après, mais je n'y fis pas attention. Je ne voulais pas leur expliquer. Qu'est-ce que je dirais ? "Papa, maman, j'aime Chris. Oui, je sais, je n'ai que 17 ans et lui 34, oui, il est mon prof de musique, il est marié, il a des enfants." Je savais tout ça. On en avait déjà parlé. Il ne nous restait qu'une année à patienter, mais non, on n'avait pas tenu. On s'était aimé et on s'était fait chopper. Quelle loi idiote. On est pourtant en France et on ne laisse même pas deux êtres s'aimer.

        11 années plus tard, Chris n'avais toujours pas appelé. Que lui était-il arrivé ? Ne voulait-il plus me voir ? Pensait-il que je ne l'aime plus ? Qu'importe, il ne reviendrait certainement pas. Il fallait que je cesse de penser à lui et que je me concentre sur l'expérience que j'étais en train de mener car, oui, j'étais devenue une physicienne ; je faisais des calculs, des analyses, des expériences qui, comme celle-ci, pouvait bien ou mal tourner. J'avais un coéquipier avec qui je m'entendais très bien. Il s'appelait Ulrich Webber. On s'était connu au moment où l'un des plus grands physiciens de notre temps cherchait deux apprentis. Chance ou compétences, il nous avait choisi Ulrich et moi. Ce grand physicien, vous le connaissez surement, c'était Rufus Zéphyr. Rufus avait un rêve, comme chacun d'entre nous. Sauf que son rêve, il y travaillait. C'était quelque chose de complètement irréalisable pour quelqu'un d'autre que Rufus Zéphyr. Il voulait ouvrir un trou de verre. Ce serait un trou dans l'espace temps qui, réglé comme il se doit, permettrait à quiconque de changer de lieu et de temps. Rufus avait fait maints calcules sur ce sujet et beaucoup de plans, de théories, d'essais. Il nous avait laissé toutes ses notes au moment de sa mort. Et aujourd'hui, on avait réussi à ouvrir un de ces trous de verre. Rufus était très proche d'y arriver, il lui manquait juste quelques réglages et un ou deux détails à peaufiner et c'était fait. Maintenant, on avait un trou de verre qui changeait d'époque, mais pas de lieu ; enfin quand je dis pas de lieu, c'est une façon de parler, il change de pays, mais reste sur Terre. A l'échelle de l'Univers, on considère qu'il ne change pas d'espace. Le projet de Rufus était mené dans une bâtisse en pleine campagne suisse. Il était 19h00 et on commençait sérieusement à ressentir la fatigue. Je me levai donc et voulus me verser un tasse de café, mais malheureusement, la cafetière était vide.
"- Bon, plus de café. Je vais vite en chercher, Ulrich, dis-je.
- Oui, je t'attends, répondit-il."
J'enfilai mon manteau, attrapai mon porte-monnaie et sortis de la ferme. La bise vint frapper mon visage. Je redressai mon col et allai prendre la voiture. Je partis pour la ville à quelques dizaines de minutes de là.

         Je regardai l'étalage. Des boîtes, pleins de boîtes, que des boîtes et encore des boîtes de café ; toutes différentes, toutes spéciales, "allégé", "déjà sucré", "avec lait", "sans lait", "noir", "chicoré"… C'est quand qu'il en fond au poulet dites-moi ? Je venais chercher du café pas faire de la lecture. Je finis par prendre la première boîte qui me passait sous la main et me dirigeai vers la caisse. Je posai le café sur le tapis roulant, sortis de la monnaie et attendis. L'homme devant moi cherchait de l'argent pour payer une canette. Après quelques minutes de recherches infructueuses, il dit à la caissière qu'il n'avait pas de quoi payer et qu'il était désolé. Alors, je sortis un peu plus de monnaies et payai sa boisson. L'homme se tourna vers moi et me remercia. Je sentis alors mon cœur exploser, je ne pensais pas qu'un cœur humain pouvait battre autant en si peu de temps. Je sentis mes jambes se dérober, mes mains tremblaient comme si j'étais atteinte de la maladie de Parkinson, je sentis mon visage devenir bouillant, mon ventre se contracter et mes oreilles sifflées. L'homme qui se tenait devant moi, c'était Chris. Allait-il me reconnaître ? Son visage n'avait pas changé, il ne s'attendait peut-être pas à me voir et donc pensait que j'étais simplement une fille qui me ressemble. Il ne dit rien. Il souriait ; un sourire d'une grande beauté. Il était toujours aussi beau, aussi attirant. Mais peut-être que, s'il ne me parlait pas, c'était parce qu'il ne voulait plus me voir. Peut-être qu'il ne m'aimait plus. Ceci expliquera pourquoi il est en Suisse et plus en France et pourquoi il n'est pas venu me voir. Il se retourna et s'en alla me laissant seule à nouveau. La caissière dut me secouer pour que je réagisse et que je lui tende la monnaie. Je pris le café et m'en allait. J'étais complètement bouleversée. Je ne pouvais pas conduire dans cet état, j'étais sûre de me prendre un mur. Alors, je m'assis sur le capot de la Fiat et attendit un moment dans le but de me calmer. Pourquoi l'avais-je laissez partir ? Je n'en sais rien, mais les regrets commençaient déjà à me ronger.

        J'étais rentrée en réussissant l'exploit de ne pas emboutir la voiture et m'étais ruée sur Ulrich pour lui raconter mon histoire. Ulrich savait tout depuis le début, je lui avais raconté mon aventure avec Chris, le procès et toutes les années qui avaient suivies. Il m'avait écoutée avec intérêt, il m'avait soutenue et prise dans ces bras. C'était sur son épaule que j'avais pleuré et c'était maintenant à lui que je racontai cette histoire. Il se leva et me demanda :
"- Mais pourquoi ne t'es tu pas jetée dans ses bras ?
- Je ne sais pas, quelque chose m'en a empêché.
- Kay ! dit-il.
- Je ne sais pas, insistai-je. Peut-être que j'avais peur qu'il ne m'aime plus. Je ne sais pas.
Ulrich soupira.
- J'espère simplement, que Dieu le remettra sur ton chemin… murmura-t-il. Maintenant, si tu permets, je vais essayer de stabiliser ce trou."
Oui, stabiliser, parce que ce trou nous était bien utile, mais on n'arrivait pas à le stabiliser. On pouvait en créer un de façon très simple avec un champ magnétique et quelques combines que je ne vous expliquerai pas maintenant car ce n'est pas la question, mais on n'arrivait pas à le stabiliser pour pouvoir envoyer une sonde et qu'elle puisse revenir. Parce que si de notre côté le trou était toujours ouvert, ce n'était pas de même de l'autre.

        Deux semaines plus tard, j'étais sur la route en direction de notre ferme. Je sortais du dentiste qui m'avait démoli la mâchoire à coup de burin et qui n'avait cessé de me poser des questions telles que : "Qu'y a-t-il de l'autre côté d'un trou noir ? Qu'est-ce que la théorie des cordes en deux mots ? Est-ce qu'un jour nous vivrons jusqu'à deux-cent ans ?" Mais pour qui me prenait-il ? Un prof à qui il pouvait poser toutes ses questions ou simplement Dieu ? Je parquai la Fiat et rentrai dans la ferme. C'est en pénétrant dans le labo qu'Ulrich me sauta dessus, plus excité qu'une enfant le jour de Noël et qu'il me dit :
"- Je l'ai eu, j'ai compris et j'ai stabilisé ce trou de verre !
- Comment as-tu fait ? demandai-je en laissant tout tomber sur place et en le suivant.
- J'ai réfléchi, ma jolie, dit-il avant de m'expliquer dans les détails."
Alors, je sortis une sonde qu'on avait gardée justement pour cette expérience ; c'était un petit robot sur roues muni d'une caméra et d'un micro. Nous la mîmes en marche et l'envoyâmes immédiatement dans le trou. Ulrich s'assit alors derrière l'écran et attendit. J'allai vers lui, posai mes mains sur ses épaules et croisai les doigts. Si aucune image ne s'affichait, on ne pouvait envoyer quelqu'un. Les secondes passaient et aucunes images n'arrivaient. Enfin, nous reçûmes quelque chose. Une image relativement nette et l'heure du robot affichée en bas de l'écran.
"-16h22, dis-je en regardant l'heure. Alors qu'il est 16h23. Le robot a mis une minute pour traverser le trou et son horloge s'est arrêter de tourner durant le trajet, continuai-je.
Je saisis le cahier de Rufus et notait à la suite de ce qu'Ulrich avait ajouté de l'expérience, les résultats obtenus. Je tournai quelques pages et regardai la fine écriture de Rufus.
- Il te manque ? demanda Ulrich.
- Bien sur qu'il me manque. C'est grâce à lui si on en est là. On réalise son rêve. J'aimerais tant qu'il soit avec nous aujourd'hui, répondis-je.
- Je sais, je ressens la même chose. C'est pour ceci qu'on ne peut s'arrêter là. Il faut que quelqu'un y aille, assura-t-il.
- L'un de nous deux ? proposai-je.
- Non, nous on reste ici et on gère. Il faut quelqu'un qui n'ait pas peur de l'inconnu, quoi que ce n'est pas si inconnu que ça puisqu'on voit sur l'écran qu'on est à peu-près en début des années Hippies, dit-il en regardant l'homme qui proposait un joint au robot.
- Donc on va en parler à la Communauté Scientifique ! dis-je en décrochant le téléphone.
- NON, hurla Ulrich en l'arrachant de ma main. Surement pas, tu es folle ? Rufus a toujours travaillé sur ce projet en cachette, tu crois que c'est simplement pour s'amuser ? Si la Communauté Scientifique apprend qu'on peut voyager dans le temps, ils vont s'en saisir et où va finir notre machine ? Chez les militaires ! C'est ce que tu veux ? demanda-t-il
- Non, bien sur que non, mais qu'est ce que tu propose ? questionnai-je.
- Une annonce dans le journal ! dit-il.
- Tu aurais presque pu paraître intelligent si n'avais pas dit ceci. Dans le journal…
- Oui, on met quelque chose du genre : "Si vous voulez vivre une aventure hors du commun et qui permettrait de faire avancer la science appelez-nous au…" Et on explique au gens seulement un fois qu'ils sont ici."

        Pour finir, après de longues discutions, nous fîmes mettre une annonce dans le journal. Ce qui porta ses fruits puisque six jours plus tard, nous avions cinq réponses ce qui nous suffisait amplement. Nous avions fait venir ces personnes et les avions installés dans notre ferme qui était quand même une belle, maison. Chris faisait partit de ces gens. C'était Ulrich qui l'avait eu au téléphone. Il arriva un samedi alors qu'il neigeait à gros flocons. Il entra dans la ferme ; c'était le dernier qu'on attendait. Je me levai et m'approchai de lui. Il y eut un instant d'hésitation et je le pris dans mes bras. Je caressai ses boucles brunes et savourai son odeur qui m'avait tant manquée. Puis, je reculai et Ulrich le salua d'une poignée de main. Il invita Chris à aller s'assoir. Alors, il expliqua :
"- Messieurs, Madame, bonjours. Si vous êtes ici c'est parce que vous avez répondu à notre annonce et nous vous en remercions. L'expérience à laquelle vous aller participée est une expérience que personne à par ce petit robot n'a faite.
Il posa la main sur notre sonde baptisée Sherlock.
- Nous allons tester les voyages dans le temps.
Cette phrase souleva un brouhaha parmi les invités.
- Sachez que nous ne vous enverrons jamais quelque part si nous le jugeons trop dangereux. Mais nous avons besoin de vous car nous ne sommes que deux scientifiques et si l'un d'entre nous s'en va on ne peut pas tout gérer seul."
Ces explications données, beaucoup de questions furent posées et Ulrich en eut pour près d'une heure de réponses. Et par-dessus cela, il avait réussit à convaincre ces personnes qu'ils ne devaient pas sortir de la ferme. Ulrich avait le caractère d'un battant. Quand il décidait de quelque chose tout le monde se pliait à sa volonté et si quelqu'un résistait, il trouvait les mots qu'il fallait pour le soumettre.

        Chris vint vers moi. On était seul dans une petite chambre. Mon cœur battait de plus en plus fort comme la première fois qu'on s'était embrassé ; d'ailleurs, ça ressemblait à une première fois. Il s'assit sur le rebord de la fenêtre et observa le ciel. Il resta silencieux comme s'il cherchait à me faire languir. Alors je lui dis tout bas de peur que les murs ne m'entendent :
"- Je ne veux pas que tu y ailles.
- Pourquoi ? Tu ami nous a assuré qu'il n'y aurait pas de problème ! répondit-il, un sourire en coin.
- Je sais, mais comme toutes les premières expériences, on ne sait pas vraiment ce qui va se passer. Pourquoi t'es-tu inscrit à ceci ? dis-je en restant à distance.
- J'ai reconnu ton numéro, murmura-t-il, mais c'est Ulrich qui a répondu.
Il y eut un moment de silence.
- Kay, au magasin…
Je ne pus le laisser terminer sa phrase. Je me jetai dans ses bras.
- Je t'aime Chris. Je t'aime."
Chris sourit. Il caressa mes cheveux puis mon visage et m'embrassa. Ça faisait si longtemps que je n'avais pu me ressourcer dans ses bras, contre son torse, sur ses lèvres. Nous étions seuls dans cette petite chambre. Dehors, la neige tombait à gros flocon et semblait couper tout les bruits venant des alentours. Nous passâmes la nuit ensemble et pûmes, enfin, s'aimer sans être des hors la loi.

        Chris sortit de la salle de bain habillé en Hippie. Le gros bandeau jaune dans ses cheveux, son t-shirt trois fois trop large et hyper-coloré et son pantalon rose me firent rirent. Chris secoua la tête et vint me prendre dans ses bras.
"- Je ne te plais pas ?
- Si, répondis-je, tu es très beau.
- Quand j'avais dix ans, mes parents s'habillaient ainsi, murmura-t-il."
Je ne pus m'empêcher de rire. Alors Chris me fixa. Je savais qu'il savourait ma peau pâle recouverte de tâches de rousseur, mes yeux verts et mes boucles couleur renard. Peut-être le faisait-il parce qu'il avait peur, peur de ce qui allait lui arriver, peur de l'inconnu, peur de l'ancien temps. Il m'embrassa et se tourna vers Ulrich.
"- Je suis prêt ! assura-t-il."
Ulrich lui fit signe en direction de trou de verre et Chris se dirigea vers lui. Il le passa et je sentis mon cœur exploser. J'avais peur, si peur qu'il lui arrive quelque chose. Je m'assis à côté d'Ulrich qui semblait étrangement calme.
"- Il t'aime beaucoup, me dit-il.
- Je sais. Moi aussi je l'aime.
- J'ai vu ! dit-il en s'appuyant contre le dossier de la chaise. Je ne l'imaginais pas si vieux, ajouta-t-il.
- Il n'est pas vieux ! assurai-je.
- Combien avez-vous de différence ? demanda-t-il presque comme un reproche.
- 17, répondis-je.
Ulrich se tut et attendit, les yeux braqués sur la pendule. Puis, il regarda l'écran et murmura :
- On va avoir une image.
Ce qui ne tarda pas, très vite, nous pûmes voir une ruelle sombre sur l'écran. Puis Chris tourna la caméra vers lui.
- Coucou, dit-il en regardant dans l'objectif. Il doit être deux heures du matin, il y a tout le monde qui dort, je vais aller voir s'ils ont un petit place pour moi à l'hôtel.
- Dis-moi, Chris, comment tu te sens ? demanda Ulrich en réglant la couleur de l'écran qui était un peu trop vert.
- Tu te prends pour un psy où quoi ? demanda-t-il avant de répondre : Je me sens très bien.
- Que s'est-il passé lors de ton voyage ?  continua Ulrich en ouvrant le journal de Rufus et en inscrivant les réponses de Chris.
- Rien ! dit-il après un court instant.
- Comment ça rien ? demanda Ulrich.
- Je n'ai rien ressenti, c'est comme si j'avais pris une porte, je n'ai même rien vu, sauf la pièce où vous êtes un instant et l'instant suivant cette petite rue.
- D'accord, murmura Ulrich en écrivant. Regarde ta montre et dis-moi quelle heure il est.
- 13h 12, dit-il. 
- Il est 13h 13 ici, remarqua mon coéquipier. Chris, il t'a fallu une minute pour traverser le temps.
- Alors, comment ça se fait qu'il n'y ait pas de décalage quand on parle ? demanda Chris.
- Heu… Ulrich s'arrêta net. Je ne sais pas. Avoua-t-il après un court instant. Je vais réfléchir à cette question. Dit-il. Maintenant, tu vas…
L'image se brouilla subitement et nous perdîmes le contact avec Chris. Je me mis à paniquer et voulus le faire revenir, mais Ulrich me menaça de fermer le trou de verre si j'allai le rejoindre.
- Il sait ce qu'il a à faire. N'ai pas peur, ce n'est pas comme si on l'avait envoyé à l'époque des hommes de Cro-Magnon."

Ulrich avait réussi à me convaincre de ne pas allez chercher Chris, mais nous eûmes très vite un autre problème. L'un des autres participants avait vu la scène et voulait s'en aller. Nous ne pouvions le garder enfermer. Bien qu'Ulrich ait tenté de mantes négociations, l'homme s'en alla. Mais que Louis Adams s'en aille ne fut pas le pire, le cauchemar commença quand il alla parler à l'un des représentants de la Communauté Scientifique et que ce dernier envoya une équipe de scientifiques dans le but de prendre le projet en main.
"- Hors de question ! s'opposa Ulrich.
- Cette expérience est dangereuse ! assura l'un des scientifiques. Laissez-nous prendre soin de terminer le travail du professeur Zéphyr.
- Il faut que je te le dise en quelle langue ? Hors de question ! s'énerva Ulrich.
- Nous ne pouvons pas vous remettre une expérience en court, dis-je.
- La Communauté Scientifiques n'en a pas été informé…
- Parce qu'il faut vous informer de tout ce que l'on fait ? Même quand on teste un nouveau papier toilette ? se moqua mon partenaire.
- Ecoutez-moi, monsieur, soyez un peu coopératif…
- Non ! dit-il avec fermeté. Non je ne serais pas coopératif parce que je connais mes droits et les vôtres. Reprendre notre expérience ne fait pas partie de vos droits.
- Ecoutez, monsieur, je vous pire de sortir de notre propriété ! lui ordonnai-je avec plus de diplomatie qu'Ulrich.
- Madame…
- Mademoiselle, corrigea Ulrich. Elle vous à dit : DEHORS !
- Monsieur…"
Ulrich s'énerva. Il attrapa le représentant et le jeta hors de la ferme sous les yeux ébahis de nos participants et de l'équipe scientifique. Puis il se tourna vers ces derniers qui n'eurent pas besoin d'invitation pour prendre la porte. J'approchai Ulrich, posai mes mains sur ses épaules et lui dis tout bas :
"- Wow quel homme. Ils ne vont pas revenir de sitôt.
- Ne crie pas victoire trop vite, dit-il, ils vont revenir, c'est sûr, mais avant cela, il faut ramener Chris."
Il se dégagea de mes mains et alla s'asseoir devant son ordinateur. Ulrich avait une volonté de fer bien plus forte que moi et j'admirai cela en lui.

"- Bon, maintenant j'en suis sûr, le problème ne vient pas de chez nous, annonça Ulrich en se levant de sa chaise. J'ai tout vérifié, ce doit être la caméra qui n'a pas aimé le voyage.
- Dans ce cas, pourquoi Sherlock est-il revenue indemne ? demandai-je en lui tendant une tasse de café.
- Je ne sais pas, murmura-t-il en s'asseyant à côté de moi sur le canapé.
Il posa sa tasse par terre, puisque nous n'avions pas de table basse et passa son bras autour de mes épaules.
- Ma petite Kay… murmura-t-il."
Le silence prit sa place dans la pièce. Nous n'étions que les deux ; tout le monde était parti se coucher puisqu'il était passé minuit. Soudain, l'écran devint noir et des flocons s'agitèrent. Ulrich sauta du canapé et se rua vers l'ordinateur. Je me levai à mon tour et allai le rejoindre d'un pas rapide puisque j'avais compris, tout comme lui, que Chris avait réparé la caméra. Son beau visage apparut à l'écran. Mais il paraissait un peu différent. Je ne pus dire en quoi, mais il avait quelque chose de changer.
"- Hello, désolé, je ne sais pas ce qui s'est passé, mais la caméra s'est éteinte… dit-il rigolant.
- On a remarqué, murmurai-je.
- Mais dit-donc, Kay, tu es très jolie sous cet angle.
- Tu changes de sujet, lui fis-je remarquer.
- Chris, coupa Ulrich, est-ce que c'est ta caméra qui a planté ou est-ce le trou ?
- Je n'en sais rien du tout, Einstein, j'espérais que tu puisses répondre à cette question, répondit Chris."
Ulrich soupira, un souffle profond qui me rappelait celui de Rufus. Je m'étais souvent demandé pourquoi Rufus nous avait choisi nous. Ulrich, je pouvais comprendre, il était bosseur, bien plus que moi, il avait une tête à réfléchir, il sacrifiait tout pour la physique. Mais moi pas, je n'ai rien fait pour être prise. C'est Rufus qui était venue me chercher.
"- Attends, Ulrich, j'ai de la peine à t'entendre, dit Chris en secouant légèrement la caméra.
- Moi je t'entends bien, répondit le scientifique.
- Quoi ? hurla-t-il comme si nous étions sourds.
- Je dis qu'on te reçoit bien.
- Ok, dis-moi, tu as encore besoin de quelque chose ?
- Non, normalement pas, répondit-il."
C'est à cet instant que tout coupa à nouveau. Chris ne nous entendait plus et l'image devint blanche puis, plus rien.
"- Merde, murmurai-je. Chris…"
Je fondis alors en larmes. J'avais si peur pour l'homme que j'aimais. Ulrich me prit doucement dans ses bras et me consola quand, j'entendis la voix douce et mélodieuse du professeur de musique.
"- Tu n'aimerais pas plutôt te consoler dans mes bras ? me demanda-t-il en posant la caméra sur la table."
Il était revenu par le trou de verre sans même qu'on s'en soit aperçu. Je me jetai dans ses bras et l'embrassai. Je compris enfin ce que je lui trouvais de changé : il avait l'air plus vieux, plus fatigué.
"- Dis-moi, combien de temps as-tu passé là-bas ?
- Une année, murmura-t-il.
- Une année, répétai-je dans le seul but de me convaincre.
- Kay, Ulrich, écoutez-moi, dit-il soudainement très affolé. Vous devez passer de l'autre côté du vortex.
- Quoi ? demandai-je sans comprendre cette soudaine lubie. 
- Je t'en supplie, murmura-t-il. Quel jour est-on ? Quelle heure il est ?
- On est le 23 octobre et il est 1h34, répondit Ulrich. Pourquoi ?
- 1h34, 1h34… Non…
Il se mit à marmonner et à injurier comme s'il venait de perdre quelque chose de très important.
- Kay, passe ce trou, je t'en supplie, dit-il en me prenant dans ses bras.
- Chris, je ne peux pas partir…
- Maintenant ! hurla-t-il à s'en briser la voix."
Je fis un pas en arrière. Mais je compris très vite la raison de son énervement. Deux hommes entrèrent dans la pièce. Ils étaient vêtus entièrement de blanc, portaient des chapeaux melons et tenaient chacun dans leurs mains gauches un pistolet.
"- Les mercenaires de la Communauté Scientifique… murmura Ulrich. On a dû découvrir quelque chose de très important pour qu'ils soient là.
- Raison de plus pour ne pas le leur donner, lui répondis-je.
- Kay Mac Carthaigh et Ulrich Webber ? interrogea le premier.
- Oui, dis-je en faisant un pas.
- Nous vous prions de nous remettre le projet sur lequel vous travaillez, continua le second. Ou nous serons contraints d'utiliser la force !
- Attendez, il n'existe aucune loi qui nous oblige à remettre le projet entre les mains de la Communauté Scientifique… intervins-je, mais en vain car les deux hommes braquèrent leurs armes sur mon visage."
Je vis Chris tressaillir. C'est une très étrange sensation que de sentir la mort si près de nous et de savoir qu'on pourrait se sauver facilement en donnant le dossier sur lequel on travail. Pourtant, on ne le fait pas. Allez savoir si cet acte est du courage ou de l'idiotie. Alors, le premier de ces deux hommes m'ordonna de nouveau de lui remettre le projet, ce que je refusai une seconde fois. A cet instant, tout alla à une telle vitesse qu'il fut difficile de tout graver dans ma mémoire. Un des hommes me tira dessus, mais Chris s'interposa. La balle se logea dans sa poitrine. Ulrich avait reculé par sursaut et avait appuyé sur l'ordinateur, ce qui avait envoyé une onde électromagnétique dans le trou de verre et le fit changer de destination. Je tirai Chris vers le bureau où nous étions protégés. Il me dit qu'il avait su ce qui allait arriver et qu'il avait prévu quelque chose pour qu'ils ne nous suivent pas Ulrich et moi. Il ouvrit sa chemise et j'aperçus une bombe faite à la main. Il fit promettre à Ulrich de m'emmener dans le trou et de s'occuper de moi. J'embrassai Chris, refusant de partir, mais Ulrich me tira et me fit passer le vortex qui se referma quelques dizaines de secondes après notre passage. La douleur que je ressentais à cet instant était insoutenable, j'avais vraiment cru que je n'y survivrai pas. Je venais de perdre l'homme que j'aimais plus que tout au monde.

        Nous étions arrivés dans une petite, quelques années auparavant. Nous avions tout de suite compris que nous devions nous faire relativement discrets. Nous nous installâmes dans une ferme abandonnés - à croire que nous étions abonnés aux fermes - et nous commençâmes à vivre comme dans les années 1600. Nous travaillâmes discrètement sur la réouverture d'un trou de verre. Maintenant qu'Ulrich savait comment faire, il devait simplement recréer l'expérience sans ordinateur.

        Un lundi, alors que j'allai au marché chercher de quoi manger, je me retrouvai face à une scène que je ne pus ignorer. Un soldat tenait fermement la main d'un petit garçon sur un mur de pierre, l'épée levée, prêt à la lui couper. A leurs pieds, les deux pommes que l'enfant avait probablement volées. Je m'approchai d'eux et intervins, expliquant au soldat que ce n'était qu'un enfant et que je lui les payais ces deux pommes s'il y tenait tant. Il me répondit d'un ton froid de ne pas me mêler des histoires de la justice, que ce n'était pas la place des femmes. Je ne dis rien de plus tenant l'enfant par la main. Le soldat prit mon argent et laissa l'enfant par je ne sais quel miracle. Je ramenai le petit Tristan, chez nous et lui expliquai qu'il ne devait plus jamais voler. Alors, il me raconta qu'il avait perdu sa mère à la naissance de son deuxième petit frère ; ils étaient trois enfants et leur père était en prison à attendre l'exécution d'un crime qu'il n'avait pas commis. Je lui promis donc que j'allai aider son père.

        Deux jours plus tard, au alentour de 23h00, je me retrouvai alors devant la prison avec deux bonnes âmes que je ne connaissais que depuis deux heures en guise complices. J'avais en tête de faire échapper le père de Tristan. Pour ne rien cacher, ce fut une très belle réussite jusqu'au moment où, par je ne sais quelle inattention de mon ange gardien, un garde me mit la main dessus. J'avais juste eu le temps de dire au père de Tristan dans quelle taverne se trouvait son fils avant de me faire assommer par un coup de matraque. A mon réveil, le chef de ces lieux vint vers moi et voici les mots qu'il m'avait crachés au visage :
"- Tu veux jouer la maligne, sorcière ? N'use pas de tes charmes, ils ne fonctionneront plus. Demain, sur la place publique, je te ferai pendre haut et court devant le peuple français, qu'ils comprennent que les chiennes dans ton genre n'ont pas leur place en France !"

        Le lendemain, juste après avoir aperçut Ulrich au coin de la rue, horrifié par ce qu'il allait voir et dans l'incompréhension totale puisque je ne lui avais pas fait part de mon plan d'évasion du père de Tristan, je fus pendue sur la place publique. Je suis donc décédée une première fois. Née en 1991, morte en 1612.

        Après ma mort, Ulrich rentra et regarda le trou de verre qu'il avait pu ouvrir quelques minutes avant ma pendaison. Puis, soudain, il eut une idée. Etrangement, il ne la régla pas avant ma condamnation ; il repartit pour le vingt-et-unième siècle, peu après que Chris fut mis en prison pour avoir eu une aventure avec moi, écolière de 17 ans. Il alla chercher Chris par je ne sais quel tour de magie. Et lui expliqua longuement notre étrange et complexe histoire.
"- Laisse-moi récapituler. Tu es un scientifique qui vient du futur. Tu me sors de prison pour que j'aille, par l'intermédiaire d'un moi futur qui est entrain de mourir je ne sais pas trop où, sauver Kay qui est pendue en place publique au dix-septième siècle et que je revienne tranquillement dans ma cellule. Tu m'excuse, mais j'ai beaucoup de peine à y croire.
- Je sais, c'est difficile, mais, s'il te plaît, fais-moi confiance.
- Je ne crois pas, non, répondit-il.
- Dans ce cas, fais-le pour Kay ! insista Ulrich.
- Dis-moi, pourquoi ne l'as-tu pas sauvée, toi, de sa mort ? questionna-t-il.
- Tu m'as déjà regardé ? Je suis faible, trouillard et…
- C'est bizarre, je ne te crois pas, coupa Chris.
- Chris, est-ce que tu aimes Kay ? demanda soudainement Ulrich.
- Oui ! répondit-il. Mais… je ne suis qu'un prof de musique…
- Je t'en supplie, aide-la !

 

        Il faut croire que ces mots avaient convaincu Chris car, juste après avoir vu Ulrich au coin de la rue, le bourreau passa d'un geste assuré le sac sur mon front puis, s'écroula. Il me suffit de me baisser pour faire glisser le sac et un bras m'attrapa fermement par la taille et me tira sur un cheval noir. Le bourreau et l'un des policiers étaient morts. L'homme derrière moi fit galoper le canasson et nous disparûmes de la place publique. Je ne savais pas qui était cet homme voilé jusqu'aux yeux. Dans ma tête, imaginer que c'était Chris m'était impossible ; Chris était mort, je m'étais fait, avec peine, une raison. Nous étions dans un grand champ quand Ulrich arriva et montra le chemin de la ferme à mon sauveur. Je n'avais pas desserré les lèvres car, d'un côté, je savais que j'allai me faire enguirlander par Ulrich et de l'autre parce que je doutais de l'identité de cet homme. Arrivez chez nous, mon héros ôta son masque : C'était bien Chris. Je me tournai vers Ulrich, espérant une explication et j'aperçus le trou de verre derrière lui.
"- Kay, Chris… j'avais besoin d'une aide plus jeune… ça devient difficile à expliquer, tenta-t-il.
- Tu es allé chercher Chris à l'époque où j'étais encore gamine ? demandai-je, une pointe de fureur dans la voix.
- Ou…non, ce n'est pas tout à fait ça… répondit-il. Disons que je suis allé demander l'aide du Chris que tu aimais quant tu avais dix-sept ans pour sauver le Chris qui vient de notre époque à nous.
- Quoi ? criai-je.
- Arrête de hurler Kay, c'est bien comme ça, intervint Chris.
Je me tournai vers lui et il posa ses mains sur mes épaules.
- Tu es très belle, murmura-t-il.
- Tu vas rester ? demandai-je presque désespérément.
- Oui, me répondit Ulrich.
- Mais comment est-ce possible, si on change… dis-je sans savoir comment terminer ma phrase.
- Oui, si on change ? demanda-t-il.
- Si on change le passé…
- Le futur, Kay, le futur, dans l'absolu, c'est notre futur, donc…
- Oui, mais qu'importe où on se trouve dans le temps, c'est notre passé, si on change notre passé ceci va avoir des répercussions sur nous, expliquai-je.
- Tu as raison, mais qu'est ce qu'on change puisque j'ai été cherché Chris au moment où nous sommes partit pour le dix-septième.
- Ça devient compliqué cette histoire, murmura Chris.
- Est-ce que ça va changer notre futur ? demanda Ulrich comme s'il savait déjà la réponse, mais qu'il voulait me l'entendre dire.
- Non, tu as raison, ça ne devrait rien changer.
Il y eut un moment de silence.
- Tu sais, Kay, ce n'est pas ton numéro que j'ai reconnu dans le journal. C'est que, je savais que tu allais mener cette expérience. Je savais où je devais me rendre. Je pense donc que de toute façon ceci devait se passer, avoua Chris."
Je poussai un long soupire et me blottis dans les bras de l'homme que j'aimais essayant de remettre mes idées en ordre.

        Quelques mois plus tard, nous aménagions la ferme en petit bar qui devint très vite populaire. Ulrich travaillait toujours sur ces trous de verre cherchant je ne sais trop quoi que Rufus voulait savoir. Mais au fond de nous, nous savions que nous allions vivre au dix-septième siècle ; c'était maintenant notre présent.

        Un jour de mai, alors qu'il faisait beau et chaud, j'achetai du pain au boulangé du village d'à côté. Un homme arriva vers moi, je n'y fis guère attention au premier abord, mais quand je baissai les sur ses pieds, je ne pus m'empêcher de lui dire légèrement amusée :
"- Pas mal les Nike.
- Merci, me répondit-il étonné.
- Tu sais, si tu veux passer inaperçu, tu devrais peut-être changer de chaussures, lui fis-je remarquer.
- Vous êtes bien Kay Mac Carthaigh née le 13 octobre 1991 ? demanda-t-il.
- Si je te dis non, qu'est-ce que tu fais ? répondis-je.
Il me regarda la bouche ouverte comme une carpe ne sachant s'il devait le prendre au sérieux ou pas.
- Tu es là pour me tuer ? demandai-je alors.
- Non, juste vous mettre hors d'état de nuire, me répondit l'inconnu. 
- D'accord, dis-moi, tu ne veux pas qu'on parle de ceci devant un bon verre de whisky ? dis-je.
- Pardon ? me demanda-t-il.
Alors, j'ouvris grand les yeux et hurla en regardant derrière lui :
- Mon Dieu !"
L'homme se retourna et avant qu'il ait comprit qu'il n'y avait personne, j'avais disparu. Je rentrai rapidement chez moi, pénétrai dans le bar, embrassai Chris et m'assis. Il me servit un vers de Rhum alors que je lui racontai mon histoire. Ulrich assistai à mon récit dans la cage d'escalier. Il devenait de plus en plus froid et distant. Les bras croisés, le visage dur et les yeux vides d'expression, il me fixait. Ses cheveux brun-gris étaient longs et sa barbe pouilleuse. Ulrich regarda par la fenêtre et nous fit signe de monter et disant :
"- On a de la visite."
Deux hommes entrèrent dans notre bar à l'instant où nous montâmes dans la pièce où était le trou de verre. Nous entendîmes les deux gars tirer sur les clients et les cris de ces derniers.
"- Quelle bande de monstres, murmurai-je en pensant à la femme et à ses trois enfants qui venait tous les jours ici.
- Chris, j'ai réglé le trou, vas-y ! ordonna Ulrich.
Chris ne se fit pas prier, il passa sans faire attention à ce qui se passait en bas.
- Kay, à ton tour, dit-il.
- Ulrich, il va falloir le fermer…
- Je m'en charge, vas-t-en ! lança-t-il avec froideur.
- Ulrich, murmurai-je en m'approchant de lui. Je ne peux pas te laisser là, tu es mon meilleur ami, je t'en prie.
- Vas-t-en, je t'ai dit ! hurla-t-il.
- Ulrich, suppliais-je, mais il me saisit par le bras et me lança dans le vortex."

Au moment où j'arrivai de l'autre côté, j'atterris dans les bras de Chris et le trou se referma immédiatement. Alors, je me tournai vers l'endroit où s'était trouvé le trou quelques secondes auparavant et dis comme si je parlai à Ulrich :
"- Espèce, d'idiot. Comment je fais maintenant pour venir te chercher ? Il n'y a que toi qui sais comment ouvrir ce vortex. Tu ne m'as jamais expliqué comment faire et je ne connais que le début des calculs. Je ne suis que la deuxième, moi, je n'ai toujours été que la deuxième. C'est toi qui méritais de devenir comme Rufus, pas moi."
Pendant ce temps, Chris fit un tour d'horizon. Nous étions dans un grand hall abandonné. Deux trois cadavres de voitures jonchaient le sol et quelques rats avaient fait de cet endroit leur demeure. Chris me tira hors de ce lieu et m'emmena dans un petit café ou tout le monde nous regardait d'un mauvais œil ; il est vrai que nos tenues n'étaient pas très appropriées. Chris me parlait, tentait de me rassurer, mais je ne l'écoutai pas, je ne pouvais pas écouter. Je pensais à Ulrich et me demandai pourquoi cet endroit. Je regardai par la fenêtre, je regardai les gens passer. Je portai la tasse de café à mes lèvres et bus lentement une gorgé quand je le vis. Je recrachai le liquide et Chris me demanda si je m'étais brûlée.
"- C'est lui, dis-je sans voix."
Je sortis en courant du café et me jetai dans les bras d'un homme qui ne me connaissait pas du tout : Rufus Zéphyr. Il n'avait pas changé ; il était grand, roux, avait une certaine noblesse dans ses gestes et paraissait froid et distant. Il referma doucement ses bras sur moi sans comprendre. Puis, il me repoussa lentement. Chris nous rejoint. Rufus me murmura :
"- Excusez-moi madame, vous voulez l'adresse d'un spécialiste ?
C'était son humour froid et légèrement gore, mais je le connaissais et je savais qu'il ne fallait surtout pas se vexer.
- Non, c'est bon, merci. Je l'ai trouvé le spécialiste, lui dis-je en le tirant dans le café et en l'asseyant à la table que je venais de quitter. "
Il me fallut une heure à expliquer mainte fois mon histoire et le visage de Rufus était resté impassible tout le long. Je lui parlai d'Ulrich, de moi, de mon voyage dans le temps et des trous de verre.
"- Ulrich a pu ouvrir ces trous de verre car il s'est basé tes notes, sur ton rêve. Si tu n'avais pas tant voulut découvrir le secret de ces trous, si tu n'avais pas bossé aussi ardûment dessus, Ulrich n'aurait jamais pu le faire. Il a réalisé ton rêve, expliquais-je. Il a trouvé comment les programmer et choisir l'époque et le lieu où il veut aller.
Puis, il regarda pour la première fois Chris et me dit :
- Je ne me suis jamais intéressé aux trous de verre.
- Pardon ? demandai-je la voix brisée, choquée par cette réponse.
- Mais ton histoire m'intéresse beaucoup, continua-t-il.
- Vous pouvez juste me dire la date ? coupa soudainement Chris.
- 4 juin 92, répondit Rufus au moment où je posai les yeux sur le bas du ticket de caisse où était inscrit le nom du "Petit Lait".
J'explosai de rire, un rire froid. Les deux hommes me fixèrent se demandant quelle était la cause de cette hilarité.
- Vous êtes sûr qu'elle n'a pas besoin d'un médecin ? demanda Rufus en se penchant vers Chris.
- Ulrich, tu es un génie, murmurai-je.
- Et maintenant, elle parle au fantôme, continua Rufus.
- Tu as raconté tellement de fois que ton intérêt pour les trous de verre venait d'une rencontre dans un café qui s'appelait le "Petit Lait" le 4 juin 1992. Tu l'as dit tellement de fois que je l'avais oublié, mais Ulrich, lui, s'en est souvenu.
Rufus poussa un long et profond soupire, paya et se leva.
- Où vas-tu ? demandai-je.
- Tais-toi et viens avec moi, murmura-t-il."
Il venait d'accepter.

        Chris était assis sur une chaise à jouer avec un aimant tandis que Rufus et moi étions entrain de travailler sur ces trous de verre. Je connaissais un partie des calculs ce qui nous aida beaucoup, mais une autre partie restait toujours inconnu. Je recouvrai le tableau d'équations tandis que Rufus travaillait sur des blocs de feuilles. C'était sa façon de bosser. Il ne salissait le tableau que quand il était sûr d'avoir la réponse. Je lui avais répété que c'était une idée stupide puisqu'en 2010 nous allions avoir des gros problèmes de déforestation, mais il s'en fichait totalement. Il me répondit qu'il pouvait au moins contribuer à quelque chose de temps en temps. Puis, il lança ses papiers au travers de la pièce et alla chercher quelque chose à manger. J'abandonnai à mon tour. Je m'assis sur les genoux de Chris et passai mes bras autour de son cou.
"- Je t'aime, Chris.
- Je sais, murmura-t-il. Dis-moi tu n'aurais pas envie de venir te promener avec moi ?
- Maintenant ? demandai-je.
- Oui, maintenant, nous serons de retour avant Rufus, ne t'en fais pas, répondit-il.
- D'accord."
Je pris mon sac et nous sortîmes. Nous nous promenâmes un moment dans les rues. Puis, nous parlâmes des enfants de Chris quand un gamin passa en courant et vola mon sac. Ni une ni deux, Chris rattrapa le garnement et récupéra mon sac. Je le rejoignis et entendis l'enfant dire :
"- C'est un monsieur qui m'a donné 20 livres pour que je prenne le sac d'la dame et que j'mette cette enveloppe dedans. Je n'voulais pas l'voler."
Chris le lâcha et me tendis l'enveloppe. Le gamin partit au pas de course. J'ouvris la lettre et sortis le cahier de Rufus dans lequel se trouvait la solution de l'ouverture des trous de verre, mais ce n'était pas l'écriture d'Ulrich : elle ressemblait étrangement à celle de Rufus mais cette possibilité était inconcevable. J'oubliai cette idée idiote et rentrai.

        J'ouvris un vortex réglé sur le moment où Ulrich se retrouvait seul au dessus du bar. Je promis à Chris que je ne faisais que l'aller-retour et partis. J'arrivai devait Ulrich et lui dis :
"- Oui, je sais, je viens de partir, au fait ça fait bientôt trois mois que je suis partie, viens avec moi."
Ulrich ne discuta pas et me suivit. Nous étions de retour dans le bureau de Rufus et nous fermâmes ferma le trou. Je tendis à Ulrich le papier où il y avait les explications pour ouvrir les trous.
"- Tu reconnais cette écriture ? lui demandai-je.
- On dirait celle de Rufus, me répondit-il.
- J'ai pensé à la même chose.
- C'est possible que la lettre vienne du futur ? demanda Chris.
- C'est même probable, répondit Ulrich."
Un silence s'installa un moment puis, je pris Ulrich dans mes bras. Il parut surpris.
- Ça fait du bien de te revoir, lui murmurai-je.
- Merci, répondit-il.
- Au fait, les gars du futur qui nous ont retrouvés au dix-septième, ils peuvent nous retrouver ici aussi… fis-je remarquer.
- Oui, répondit Ulrich.
- Dans ce cas, il faut qu'on s'en aille, je refuse de mettre Rufus en danger, dis-je en ramassant mon sac.
- D'accord, mais quand ? interrogea Ulrich.
- Tout de suite, répondis-je.
- Non, mais je veux dire je le règle sur quelle date ? corrigea-t-il.
- Notre présent. C'est probablement là, qu'ils ne penseront pas à venir nous chercher.
- J'ai rien compris, annonça Chris. Pourquoi fuit-on ? Et qui fuit-on ?
- Il y a des personnes du futur qui veulent tuer Kay, on ne sait pas pourquoi, expliqua Ulrich.
- Comment vous savez qu'ils viennent du futur ? continua Chris. Je sais que je pose plein de questions, mais je suis prof de musique, moi, pas scientifique.
- Les Nike qu'ils avaient au pied n'étaient pas encore sorties et leurs flingues faisaient un étrange bruit de laser, tu sais comme dans ce film, la guerre des étoiles… expliquai-je en prenant une feuille et une plume.
- Kay, le trou est ouvert, annonça Ulrich.
- Je le fermerai, je veux juste laisser un mot à Rufus, dis-je."
Les deux hommes passèrent le vortex et j'écrivis :
       
Mon cher Rufus,
Nous avons finit par trouver le moyen d'ouvrir le trou de verre. Je te prie de nous pardonner de partir aussi brusquement, mais surtout, ne nous oublie pas. Nos chemins s'entremêleront étrangement dans un futur proche, nous nous reverrons, mais je ne te reconnaitrai peut-être pas. Sache que je t'aime énormément, Rufus.
A bientôt.
                Kay

Je programmai la fermeture du trou et allai rejoindre Ulrich et Chris après avoir savourer une dernière fois l'odeur de Rufus qui embaumait les lieux.
        J'arrivai chez Ulrich dans notre présent. Chris se laissa tomber sur le canapé et demanda :
"- Alors, c'est finit ?
- Surement, répondit Ulrich.
- Peut-être, mais il ne faut surtout pas oublier ce qui s'est passé. Et surtout, il faut se dire que les hommes qui nous cherchent peuvent très bien finir par nous retrouver, dis-je.
Chris ferma les yeux et murmura :
- Merci, Rufus.
Ulrich et moi, nous nous retournâmes en même temps.
- Pourquoi Rufus ? lui demandai-je.
- Hé ben, dit-il en hésitant, si Rufus ne vous avait pas pris sous son aile, on n'en serait pas là.
Je vis Ulrich baisser les yeux et il me demanda de sortir. Je lui obéis. J'avais confiance en lui. Ulrich prit une chaise et s'assit face à Chris.
- Dis-moi la vérité, Chris.
- Je ne vois pas de quoi tu parles, se défendit-il.
- Ecoute-moi bien, je n'ai pas découvert comment ouvrir les trous de verre, j'ai reçu un lettre qui m'expliquai comment faire.
- Tu te l'es surement envoyer à toi même pour x raisons, répondit Chris.
- Dis-moi Chris. Dis-moi ce qui s'est vraiment passé. Autrement je le découvrirai, dit Ulrich.
Chris se redressa et murmura :
- Rufus est venu vers moi un jour. Je ne le connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Il m'a donné un nom, celui de Kay. Il m'a dit que cette fille allait être mon grand amour et que pour elle je devais tout larguer. Il m'a également donné une lettre que je devais envoyer à une date précise à un endroit précis. Je l'ai fait. Je suis tombé amoureux de Kay. J'ai tout perdu pour elle. Et j'ai envoyé la lettre. Et voilà où on en est.
- Je ne comprends pas, répondit-il. Rufus ne sait pas ouvrir les trous.
- Dit-moi, comment est-il mort ? Et qu'est ce qui t'a dit juste avant ?
- Il a été porté disparu et m'a dit que je devais travailler sur ce sujet et sur aucun autre. Que je devais réaliser son "rêve", répondit Ulrich.
- N'as-tu pas l'impression que celui qui est à la base de tout ça c'est lui ? demanda alors Chris.
Ulrich ne répondit rien, il réfléchit. Soudain, il lança :
- Dans ce cas, il est probable que Rufus soit encore vivant.
- S'il te plaît, Ulrich. Ne raconte jamais cette histoire à Kay. J'ai rien choisi dans ma vie. J'ai fait ce que Rufus m'a demandé de faire. J'ai eu en lui une confiance aveugle, expliqua-t-il. Je ne le regrette pas, mais c'est Rufus qui a dicté ma vie."
Chris vint me rejoindre et laissa Ulrich seul. Il m'embrassa et me tira dans une petite chambre.

          Mon histoire aurait pu se terminer sur cette joyeuse note. Mais ce ne fut pas le cas. J'étais enceinte de huit mois et je me promenais avec Chris quand un vieil homme alla rendre visite à Ulrich.
"- Bonjour, Ulrich, dit le vieux. Tu ne me reconnais pas, ce n'est pas grave. Je suis Ulrich Webber dans quelques années. Puis-je entrer ?"
Ulrich le laissa entrer et lui servit une tasse de thé dans le salon.
- Mon petit, je sais que tu aime Kay, puisque je l'aime tout autant que toi, lança le vieux Ulrich en sirotant son thé.
- Qu'est ce que tu me fais là ? demanda Ulrich. C'est quoi ça ? Tu viens me torturer ? Kay est avec Chris, elle est enceinte et elle finira sa vie avec Chris. Point barre !
- Ne tire pas de plans sur la comète, s'il te plaît.
Ulrich voulut dire quelque chose, mais le vieil homme le coupa :
- Tais-toi et écoute-moi. Rufus est dangereux. A travers les voyages temporels, il ne voit que le moyen de devenir le maître du monde, comme dans les dessins animés.
- Je ne comprends rien, annonça Ulrich.
- Quel mot tu ne comprends pas ? demanda son ainé.
- Je comprends tous les mots, mais je ne peux pas croire que Rufus…
- Donc tu comprends ! Je ne te demande pas de croire pour l'instant, je te demande de comprendre ! assura le vieux. Maintenant accroche-toi bien parce que ce que je vais te dire est assez difficile à entendre. Rufus est en réalité le fils de Chris et Kay.
- Quoi ? hurla Ulrich. Sors d'ici, je ne veux plus te voir ! ordonna-t-il.
Mais le petit vieux ne bougea pas. Il continua son récit :
- Tu te souviens des hommes qui pourchassaient Kay ? En réalité leur travail est de tuer le couple pour que Rufus ne vienne jamais au monde. Pour que ce fou ne voie jamais le jour ! Mais Rufus a toujours un coup d'avance et est assez malin pour faire croire que ce n'est pas lui, mais toi où Kay qui m'empêchez de mener à bien cet acte.
- Super… murmura Ulrich sans voix.
- Les gens qui pourchassent Kay et Chris sont sous ma direction, nous sommes des résistants, des terroristes si tu veux. Notre monde est une dictature et l'Adolf Hitler de notre futur est Rufus. Pour se sauver, il a amené la lettre à Chris et s'est assuré que tout se passe comme il l'espérait.
- Et que dois-je faire ? demanda Ulrich.
- Le seul moyen est que Kay et Chris ne soient jamais ensemble. J'ai essayé beaucoup d'autres solutions moins dures, mais elles ont toutes échouées et aujourd'hui, je suis trop vieux pour le faire moi-même, mais j'ai besoin de quelqu'un de confiance. Toi ! expliqua-t-il.
- Ça veut dire que je dois tuer Chris ? demanda Ulrich.
- Oui, répondit le vieux.
- Juste après que Rufus lui ait donnée la lettre ? demanda le jeune scientifique.
- Ça aurait pu être une solution, mais de toute façon Chris et Kay allaient se rencontrer. Non, ce n'est pas à ce moment que tu dois y aller, c'est après que Chris et Kay aient couché ensemble pour la première fois.
- Je ne sais pas quand c'était, s'indigna Ulrich.
- Moi je sais quand ça s'est passé, écoute-moi…"

        Au même moment, alors que j'étais avec Chris dans un restaurant, Rufus profita de son absence pour venir me parler.
"- Bonjour, Kay.
- Bonjour, Rufus. Tu viens du futur ? demandai-je en posant ma main sur la sienne.
- Oui, répondit-il avec froideur. Ecoute-moi, je vais te dire un secret. En réalité, je suis ton fils, maintenant, j'ai huit mois et…
- Wow ! Doucement, c'est assez dur à avaler ça, lui fis-je remarquer.
- Je sais, pardonne-moi d'y aller aussi franchement, mais je dois le faire. Ulrich a l'intention de tuer Chris et moi par la même occasion, expliqua-t-il.
- Quoi ?
- Il est jaloux de l'amour que tu nous porte, continua-t-il.
Chris vint s'asseoir et ne fit même pas attention à Rufus. Il posa les plateaux sur la table.
- Tu dois faire quelque chose Kay, sinon tu nous perdras tous les deux ! insista-t-il.
Ne pouvant en supporter plus, je me levai, sans doute dans le but de fuir, mais Chris me rattrapa et me murmura que je pouvais avoir confiance en Rufus. Puis, il m'obligea à me rasseoir.
- Kay, tu as déjà vu la façon dont il vous regarde quand vous vous embrassez ? continua Rufus. C'est plus de la simple jalousie, c'est de la haine. Je sais quel jour il a choisi pour tuer Chris. Votre première fois.
- Tu veux que je crapahute dans le temps, puis dans un bistro enceinte jusqu'au fond des yeux ? Et qu'en plus je m'entrepose entre mon fiancé et mon meilleur ami ? C'est dément ton histoire, fis-je remarquer.
- Je peux le faire pour toi, si tu veux, dit-il.
- Tu veux que je te donne l'accord de tuer mon meilleur ami ? m'indignai-je. 
- Kay, c'est notre amour qui est en jeu, intervint Chris.
Je poussai un long soupire et acceptai à condition qu'il ne fasse rien qui ne soit pas nécessaire.
- Je veux que tu me ramène Ulrich. Je veux lui parler.
- Tu es sûre ? demanda-t-il.
- Oui ! assurai-je.
Alors, Rufus se leva en souriant, ce qui ne lui ressemblait pas, et partit.

        Le vieux ouvrit le trou de verre et Ulrich traversa le vortex. Il arriva dans le bar où j'allai rejoindre Chris quelques minutes plus tard. Il jouait et chantait du Jazz. Un nuage de fumée planait dans la pièce. Ulrich savait qu'il devait attendre que je sorte avec Chris et que nous soyons seuls. Alors, il s'assit à une table et demanda un thé froid. Il ne voulait pas boire d'alcool, il avait trop peur de rater sa cible. Il resta seul et silencieux à observer cet homme qui ne savait même pas qui il était et qui ne se doutait pas qu'il était là pour l'assassiné. Puis, quelqu'un s'assit face à lui. C'était Rufus, mais Ulrich ne le remarqua pas ; il me regarda entrer dans le bar. J'étais jeune, dix-sept ans à peine et je ne voyais même pas ces hommes qui ne m'intéressaient pas. J'étais obnubilée par Chris. Ulrich posa enfin les yeux sur Rufus et sursauta ce qui fit tomber son verre. Ils ne se dirent rien. On aurait dit deux chiens qui se respectent. Même dans leur regard, il n'y avait aucune haine. Quel lien pouvait-il bien avoir entre eux ? Puis, enfin, Ulrich desserra les lèvres :
"- Que fais-tu là ?
- Devine ! répondit-il."
Ulrich nous observait attentivement. Il regarda les manières de Chris, son regard noir, ses lèvres sur le bord du verre et la douceur de ses gestes ; il savait se faire désirer. Nous passâmes à côté des deux scientifiques et, quand Ulrich se leva pour nous suivre, il se prit le poing de Rufus dans la figure. Trois personnes se jetèrent sur eux pour les empêcher de se battre. Je sortis avec Chris et Ulrich fut pris d'une colère noire. Il se dégagea de l'étreinte des hommes et assaillit Rufus de coups. Quand une main l'arrêta net : la mienne. Il me regarda un moment, penaud. Il ne bougeait pas comme s'il tentait de s'effacer. Je l'aidai à se lever malgré mon gros ventre et laissai Rufus se débrouiller en dépit des coups qu'il avait pris. Soudain, comme s'ils avaient retrouvé leur langue, ils se mirent à parler tout deux en même temps ; l'un soutenait que Rufus était un dictateur et l'autre le niait en disant qu'Ulrich voulait juste me pourrir.
"- Taisez-vous ! ordonnai-je.
- Kay, je t'en prie… tenta Ulrich.
- Tais-toi ! répondis-je. Asseyez-vous !
Il leur fallut quelque secondes pour réagir, mais ils finirent par obéir. Ulrich n'avait qu'une idée en tête, tuer Chris. Il ne tenait pas en place et essayait sans cesse de parler de lui.
- Est-ce que tu m'aime Ulrich ? demandai-je.
Il ne répondit pas tout de suite. Autour de nous, les gens étaient repartit à leur beuverie et le silence se dissipa.
- Oui, avoua-t-il après quelques secondes.
- J'ai une autre question. Que ferais-tu si c'était moi qu'il fallait tuer ?
- Je ne sais pas, murmura-t-il.
Je posai ma main sur celle de Rufus et sur celle d'Ulrich et dis tout bas de façon à ce que les deux hommes furent obligés de se baisser :
- Je vous aime tous les deux. Je ne peux pas choisir un côté, laissez l'un vivre et pas l'autre ou encore donner raison ou tors à l'un de vous deux. C'est pourquoi j'ai bien réfléchi et j'ai trouvé une solution.
Les deux hommes étaient en haleine.
- Je vais garder mon enfant et Chris reste avec moi.
Rufus eut un sourire triomphant.
- Mais, Rufus, tu ne seras jamais scientifique, tu ne gouverneras rien d'autre que ta chambre. Et Ulrich, je compte sur toi pour que personne ne vienne modifier passer ou futur dans le but de me faire changer d'avis. Ai-je été bien claire ?
Le sourire de Rufus avait disparut. Il se leva d'un coup, mais je le rattrapai par le bras. Je me glissai doucement dans ses bras et lui murmurai :
- Merci, Rufus, merci d'être mon fils, merci de m'avoir mise au courant et merci d'être là. Je t'aime tant.

        Quelques années plus tard, j'épousai Chris. Ulrich était le parrain de notre fils. Quant au Rufus que j'avais toujours connu, il était partit du bar et personne ne le revit. Mais des nos jour, il y a dans nos livres d'histoire, un fameux poète mélancolique qui n'y était pas avant. Les livres racontent que ce poète a toujours été seul dans sa vie et qu'il mit fin à ses jours après avoir écrit un poème très connu parlant du plus grand manque de sa vie : sa mère.


"TROU DE VERRE", CADDOUX KASSANDRA (Suisse) kassy.caddoux@bluewin.ch 

 
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