"Demain", Cendrine Druesnes (France) cendrine-druesnes@orange.fr
Demain
Marie est jolie. Ni belle, ni torturée.
Marie a trente ans. Ni fraiche, ni décrépie.
Marie a divorcé. Divorce passable, sans saleté, ni coup ravagé. Une déchirure convenable, médiocre.
Elle vit avec son petit prince blond au gout de blé. Elle vit pour son elfe au regard bleu, à la bouche pleine de nuages.
Marie enseigne l’amour des mots à ses élèves, dans une salle où dansent les vieux fantômes des poètes amusés.
La nuit, au cœur de la bâtisse, entre les pupitres des sixièmes, les spectres lettrés jouent à la marelle du ciel et de la terre, du tableau vers la lune.
Sa passion. Capter les regards des élèves amusés par sa frénésie de prof envolée, donner le goût du papier moisi, la manie du crayon qui crisse, du mot qui soulage, du mot passeur d’âme, des lignes de rêve...
Marie a le cœur qui vibre : l’un d’eux a les yeux perdus sur une phrase oubliée, les autres mêlent leurs voix à celle du poète disparu.
Les enfants ! Les seuls à avoir compris qu’il est temps de cesser de comprendre, juste vivre au rythme des rires, des larmes, des cascades de la vie.
Marie collectionne les tourbillons enfantasques, les lumières qui rigolent, les mots qui sonnent juste. Halo de sa vie, encore si peu ternie. Boulimie vampirique de rires chiffonnés, d’espièglerie mutine, de diablotins innocents.
Un mal d’enfant malsain, trop sain ? Oh... juste le temps de l’oubli du gouffre de sa jolie vie, des affres de son ventre minuscule. Entre les doubles croches de sa classe et les blanches sereines de son prince... des pages à emplir, sur la partition de sa vie ordinaire.
Du matin au soir, elle savoure les plaisirs miniatures et grandioses de son chemin : elle marche le cœur ébloui, sous l’allée de lauriers blancs, la main scellée à celle de son Petit Lou, la bouche coulant de chansons jolies et de moutons à dessiner. Elle laisse à l’école des anges Petit Lou courant, hurlant, riant. Elle continue son chemin, devant la gare, la main libre, effleurant tous les matins le fameux mur amoureux et lamentablement lamento, mur plein de cœurs médiocres unissant deux initiales banales, regorgeant de petits mots impudiques destinés aux amoureux présumés... L’âme ironique, la main dédaigneuse... qui rêverait de crier au mur des lamentations de taire les cœurs déchirés, de cacher la peine exhibée... Passage obligé devant le temple de l’amour prohibé...
Toujours elle refuse et crache le secret espoir d’un joli mot qui ne serait que pour elle, qui saurait chavirer son âme figée. Puis, elle marche, sourit à la boulangère au blanc tablier tous les matins, fait un signe au vieux Georges assis derrière son journal plein de café chaque matin, inspire l’odeur familière des arbres vivants et entre dans le collège pour répandre ses sourires, recueillir les saluts bruyants de ses élèves galants.
Bonheur lisse. Journées d’huile, nuits sans vague. Elle en oublie le défilé des journées qui se suivent. Coma bienheureux.
Ce matin, débauche de printemps dans la ville : le ciel appelle, l’odeur fleurie couvre les erreurs de la ville, les oiseaux grisés s’obstinent en folie dans les châtaigniers et lauriers qui osent se côtoyer.
« Regarde petit Prince, comme il est bon de vivre dans ce pays doux, écoute, inspire, sens. La poésie de la nature qui reprend ses droits sur la ville. Prends. » Il sait. Il sait sentir. Il sait recevoir. Puis il court, rit, hurle, dans la cour des anges déchaînés.
Matin pas comme les autres.
Ce matin, Marie a volé un bulletin, un billet décoloré. Elle a oublié de retenir sa main. Trahison du secret espoir ! Voleuse ! Voleuse un instant, honteuse un autre, troublée toujours.
Les mots que le message lui apporte, bouteille à la mer... rêve secret, rêve trop facilement accordé...Ce mot. Le mot. Tombé d’un étrange athanor...
« Rêve de miel, rivage de sel... »
Bouleversement. L’écriture est adulte. Le prénom est Pierre. Ses mots simples rêvent de miel. Oh ! Une adresse.
Bouleversement. Remords. Douces, douloureuses palpitations. Marie avait oublié.
Elle avait pourtant dû vibrer pour son mari. Peut-être. Beau mec. Irréprochablement correct. Costume classique taillé sur mesure pour sa vie irréprochablement gérée. Belle maison, belle situation, belle voiture, belle famille. Parfaite pour les photographies immuables de famille, celles qui nourrissent les cadres merisiers vernis, sur les buffets merisiers vernis. Elle faisait des envieuses, des envieux, Marie, avec son homme irréprochablement correct, président directeur général d’une fabrique de chaussures haut de gamme. Elle vivait dans un luxe gluant, dans les vêtements les plus chers de la ville, cachée sous le parfum le plus lourd et les coiffures soignées. Elle vivait dans un rythme inchangé, une rengaine confortable. Le coup classique. L’amoureuse de la nature, des lettres, des coups de sang, étouffée par le poids d’un quotidien trop pas assez.
Une cage dorée ? Un cœur... qui bat de l’aile, hein...
Alors, il était une fois, un mari qui ne pouvait tolérer la pâleur de sa femme, jurant devant son ego d’homme public irréprochablement correct, respectueusement remarqué. Départ du riche mari. Dans la générosité. Silence. Respect. Absence de douleur manifestée. Rien. Plus rien. Nul besoin de se protéger de la douleur lorsqu’on n’aime plus.
Tout lui semblait si loin. Ou rien ne lui revenait. Ni l’immense lit mutique, ni la cuisine blafarde de marbre. Lassitude sans parfum. Elle ne cherchait pas même à se souvenir. A quoi bon ?
Marie avait oublié, penchée sur sa vie qui sourit, tapie avec les enfants du monde, de la ville, de sa planète, de sa bulle... Dans le monde de Marie...
Alors cette crispation du ventre, ses tempes rougies, ces rêves de miel... Tout lui chantait en secret qu’elle était en vie. Envie. Envie de répondre. Trouver le mot juste. Celui qui, dans sa fulgurance, donnerait envie. Envie de mots. Envie. Elle cherche. Elle sourit. Se revoit avant l’époque des ailes brûlées, rédiger des cœurs dans le dos de ses prof, sur une ruine de papier. Espérer la réponse à ce qu’elle fait voler. Rêver si fort. Trembler si fort. Ah... Oui, elle veut encore. Comment répondre ? Trouver l’envol. L’envol. Oui, le vol... Sur une feuille pâle, quelques mots épars...
« Rêve d’un vol, à la croisée des chemins ... Marie, 41 rue des Clos» Les jours s’enchainent dans un hors temps. Jours de silence. Le message vieillit dans la poche de Marie.
Puis, un soir solitaire sans amertume. Lou est avec papa.
Solitude bienheureuse, non... pas malheureuse.
Marie se rend 31 rue Prévost, repère les boites à lettres, coffres des hasards, tremble follement.
Elle ne veut pas le voir. Qu’elle ne le rencontre pas ! Pas ainsi. Ou pas du tout.
Ah. Pierre... Elle glisse le message transparent. Elle file, livide. Evanescence. Elle ne sait même pas le nom du rêveur. Retour précipité et si trouble qu’elle ne se souvient même plus des ruelles empruntées. Etrange promenade de la rêveuse solitaire.
Solitude de sa nuit trop longue, trop émue. Elle ne se reconnaît plus. Elle va jusqu’au miroir observer qui elle est, se joue des moues amusées, surprises, surprenantes... Elle se dévêtit, enfile un déshabillé simple, satin crème. Un tour dans la chambre de Lou. Rien ne semble bouger depuis quelque temps. Tiens même Doudou se maintient fièrement sur l’oreiller, parfaitement au centre. Tapis impeccable. Voitures muettes. Etagères en vacances. Ambiance surnaturelle ? Tiens, tiens...
Deux êtres immergés dans leur bulle, sous marin de tendresse.
On frappe.
Terreur. Maire ne répond pas. Elle ne peut pas. Elle a mal. Mal de se taire. Est-ce lui ? Qui d’autre ? Il a lu son message ? Pourquoi venir si brutalement ?
Elle ne peut pas. Elle regarde sa pendule de fer forgé une fois, une nouvelle fois. Le temps s’est figé ! Que faire? Elle n’ose pas respirer. Ne pas faire de bruit. Oublier. Ne plus être.
Est-il parti ? Le rêveur de la nuit ? Ah, peut-être était-ce sa femme ! Une épouse jalouse. Marie n’avait pas même songé à la vie d’un rêveur de miel. Dans une vie rongée, il aurait pu libérer son espoir sur un papier orphelin du mur lamento. Et...
Marie suffoque sous le poids des réflexions phœnix. Qu’a-t-elle fait ? Comment a-t-elle pu ? Donner l’adresse de son monde bien à elle... Marie perdue, au milieu des heures enchaînées.
Silence. Un papier improvisé derrière la porte, glisse sous la porte. Marie ne le saisit pas. Pas encore. Souffle retenu. S’il était encore là... Envie d’ouvrir. Mais retenue. Les minutes sont longues. Ou ne passent plus ? Hors temps. Lumière étrange. Vive.
Marie ose respirer. Elle prend le billet, tremblante. Des larmes plein la gorge, les yeux brouillés, elle lit « Je reviendrais... je reviendrai, je reviens. »
Lumière encore plus violente. Elle va défaillir, mourir !
Marie passe du hall à la cuisine, de la salle d’eau à la chambre, se regarde, sans y croire... Se regarder, se reconnaître, s’interroger, se retrouver, se perdre... Il ne reviendra pas. Revient-il ?
Elle ouvrirait si seulement elle avait pu le voir, l’observer un peu. Elle regrette le judas que le vieux concierge lui conseillait. Oh ! Qu’importe ! Son image a-t-elle une importance ? Marie n’est pas du genre à…
Et puis, elle ne connaît même pas le son de sa voix. S’il était fou, malade, moche, méchant, marié, enfant, vieillard... Qu’importe ! Elle lui offrirait un thé, une discussion badine...
De toute façon, le concierge aux grandes moustaches, M’sieur Bas devait certainement épier le moindre bruit de sa locataire protégée... Elle crierait, se débattrait...
Ah... On frappe.
Marie ouvre. Son cœur va lâcher...
« Bonsoir.
- Tu es jolie. »
Lumière violente. Marie ne gère plus ses émotions. Elle se sent partir... L’héroïne de la maitrise parfaite a perdu son brevet. Non. C’est pas le moment. Elle ne va pas tolérer l’appel de son corps traitre palpitant, se laisser choir, au seuil de sa porte, au seuil d’une aventure... Marie serre les poings.
Pierre. Son regard est immense et bleu acier. Une allure sure. Fort, il entre. Trouble souriant. Des secondes interminables. Sourires. Gêne.
Il l’enlace, il l’embrasse. Il sait. Morsure inconnue et enivrante. Frisson perdu. Marie envolée, se libère. Elle se rend compte de sa nudité. Elle, si pudique, ennemie intime de l’impudeur. Lui, ému devant elle déjà dévoilée. Leurs corps se collent comme s’ils s’étaient toujours attirés. Leurs bouchent se mêlent comme si elles savaient déjà leurs saveurs. Elle le dévoile. Précipitation maladroite mais savoureuse. Ses mains savent déjà son corps blond, ses formes musclées, sa douceur. Marie reconnaît le gout de sa peau, la cambrure de ses reins. Ah ! L’impression terrifiante du déjà vécu. Une autre vie ?
Lui, absorbe le parfum patchouli, la rondeur de ses seins, le galbe de ses hanches mères. Vampirisme sensuel, vampirisme déroutant. L’un et l’autre sous la force de l’inconnu, le sang aux tempes, les regards révulsés, les cheveux mêlés.
Ils n’osent se parler, rompre la magie d’un duo charmé. Aucune envie de la discussion empruntée : âge, profession, loisirs, famille. Carte d’identité inadaptée.
Et pourtant, Pierre dit ses ailes arrachées, la mort de sa femme-ange, ses envols, sa passion. Pierre clame sa déchirure, les souffrances qu’il a jetées sur mille femmes. Il se dit démon. Pas de remords facile. Pas de regret débile. Pierre est beau, mystérieux, profond et si intense. Il a peur de faire mal et ses paroles coulent, vraies.
Magie d’une rencontre ? Marie livre sa vie, son ivresse, sa passion, sa folie. Elle le lie autant qu’il la lie. Défi. Elle refreine... Si elle était celle qui...
Journée comme elle ne se souvenait plus. Entre grignotages caloriques, confidences trop intenses et un amour si intime ! Marie sait le corps de Pierre comme si elle le portait en elle depuis toujours. Elle oublie sa pudeur maladive. Tellement vraie. Elle vole !
Le départ de Pierre est presque gêne. Il part. Sans promesse. Une envie de se revoir. Mais pas de promesse.
Marie retournée efface les traces de ses bouleversantes heures avant ... un retour brusque vers son quotidien d’amour. Les jours volent au rythme du cœur, du corps, des pulsations de Marie. Fantôme heureux qui passe évanescente devant la gare, sourire vrai, reconnaissance. Elle veut chanter plus fort que les oiseaux. Elle est si légère. Elle se sent vivre. Ou plutôt, entourée de lumière, portée par l’air, envahie de soleil. Les mots de Pierre reviennent sans cesse. Il lui écrit ce qu’elle rêvait de lire. Ils s’attendaient.
Simplement pour renaitre à l’amour, malgré les ailes brulées. Elle qui souriait, amère devant l’envol des couples trop enlacés, elle qui jetait du sable aux yeux des amoureux excités ...
Un gout de miel, de sel. Après des années vides, un trou béant au cœur, ils vibrent !
Marie revoit Pierre. Ils se cherchent sans cesse. Ils se retrouvent. La gêne a disparu. Ils déjeunent d’une pomme au sommet d’une montagne. Marie chante les mains dans la terre. Pierre détaille le goût du soleil. Marie chante les verts explosant de joie. Pierre caresse l’écorce des chênes. Ils font l’amour, ivres de bonheur simple. Explosion animiste. Marie rit en retirant les brindilles des vêtements de son homme, Pierre recoiffe les cheveux de son amoureuse, mêlés à la mousse.
Que de lumière ! Marie va défaillir. Son âme déborde... Elle tombe, ne retient plus rien. Cette fois, les poings serrés n’y feront rien. Haut le cœur, comme éveillée en plein rêve. Chute brutale.
Brouhaha. Lumière. Trop. Marie scille. Elle perçoit des bribes de phrases... Elle comprend. Elle s’est évanouie. Elle n’arrive pas à ouvrir les yeux mais s’en veut d’avoir interrompu son déjeuner sur l’herbe...
Marie comprend. Elle est à l’hôpital. Sa maman lui sourit. Papa repousse Martine, lui dit d’aller doucement. Prends ton temps... Ca fait longtemps...
Temps, longtemps... Marie n’a plus le temps. Elle veut voir Pierre. Elle veut le présenter à ses parents, à son enfant. Ses trésors réunis !
Marie ne comprend plus, elle est enfermée dans une masse dure, elle souffre. Elle entend les bruits agaçants des machines bipeuses et menteuses de l’hôpital... Un homme s’avance. Pierre, Pierre ! Martinez, chirurgien anesthésiste. Vous savez où vous êtes ? Oui, Marie le sait ! Vous souvenez-vous de l’accident ?
Vaguement... Le souvenir revient... Le bus qu’elle n’a pas vu, en traversant, à la gare. Les freins, les cris, Monsieur Georges s’était relevé derrière sa tasse...
Vous vous réveillez d’un coma de huit jours, vous avez la clavicule, le col du fémur et une jambe cassés. Prenez votre temps pour parler. Dites-moi votre nom...
Tout s’emmêle. Et Pierre ? Son Pierre, le rêveur de miel ?
Marie aux frontières de la mort n’a pas vu sa vie défiler ! Elle a juste rêvé. Rêvé d’une rencontre trop parfaite. Ah ! Elle sourit. Sourire amer mais regorgeant d’espoir. L’espoir d’une rencontre. L’envie. Marie sourit. Elle est en vie.
« Marie, je vis. »
Silence. Elle songe.
Pierre... Demain.
"Demain", Cendrine Druesnes (France) cendrine-druesnes@orange.fr |