|
 |

|
| |
, FORMOSE Aurore (France)
NARCISSE
Je regarde autour de moi et m’aperçois qu’une obscurité opaque s’est déversée dans le salon. Curieux, il me semble que la clarté du jour agressait mais pupilles il n’y a pas deux minutes.
Combien de temps suis-je resté amorphe dans ce fauteuil ?
Mon corps ankylosé me donne la réponse, alors que je me redresse lentement et passe une main lasse dans mes cheveux. Je suis un peu sonné, comme si je venais d’être tiré de mon sommeil. Au fond c’est un peu cela ; retour brutal dans le monde sensible sans accord préalable, brouillard persistant, amertume sous-jacente, sensation de perte injustifiée et envie de repartir aussitôt…tous les symptômes d’un réveil digne de ce nom.
Mes yeux sont les premiers à se ressaisir et partent à la recherche de l’heure, qu’ils dénichent dans le coin inférieur droit de l’ordinateur portable posé sur la table basse.
Je note vaguement que, contrairement à moi, celui-ci ne s’est pas mis en veille.
Serait-il plus optimiste que je ne le suis ?
21h32.
Je fais mine d’ignorer la page blanche centrale qui me nargue par sa frustrante vacuité et attrape le paquet de cigarettes qui git plus loin. Je me renfonce dans le canapé et tâte mes poches à la recherche d’un briquet.
Des pas se font entendre dans le couloir et, une poignée de secondes plus tard, la porte d’entrée s’ouvre. Tiens voilà mon briquet. Merci lumière artificielle.
Les pas s’arrêtent brusquement et un profond soupir retentit, avant que la porte ne grince sinistrement et ne se referme dans un claquement sec.
Un courant d’air glacial…Ma femme est de retour.
Après un nouveau soupir, plus résigné que le premier, elle semble se ressaisir et appuie sur l’interrupteur. Je ferme les yeux sous la violence de l’assaut.
Les hostilités sont lancées.
Elle vient se placer devant moi et attend que j’ouvre les yeux pour se décider à parler.
Toujours la même rengaine, les mêmes mots, les mêmes virgules, les mêmes exclamations.
Toujours ces mêmes points sur des i usés.
Elle commence par me reprocher mon état végétatif, mon côté « vampire », mon oisiveté. Puis elle me demande si j’ai fait les diverses tâches édictées par le post-it déposé par ses soins je ne sais où mais apparemment bien en évidence.
Sûrement le machin bleu vif près de la cafetière.
Elle n’attend pas mes réponses. Elle aussi connait le scénario sur le bout des doigts.
Trois, deux, un…et son regard se pose sur mon écran et la fenêtre ouverte qui résume ma journée. Une moue réprobatrice déforme ses lèvres mais elle décide d’en rester là.
Elle doit être fatiguée.
Elle enlève élégamment son manteau haute couture et je constate que j’ai décidément une femme magnifique. Pur constat. Froid, impersonnel, presque extorqué par mes nerfs optiques à mon âme d’esthète.
Mon regard glisse sur son corps longiligne, se heurte à son goût vestimentaire impeccable, caresse ses courbes douces, remonte jusqu’à sa chevelure implacablement disciplinée, détaille la bouche pulpeuse, les traits fins, la peau pâle, le nez mutin, les grands yeux noirs.
Oui vraiment, j’ai une femme splendide.
Nul doute qu’elle aurait pu servir de modèle aux sculpteurs grecs de l’Antiquité dans leur recherche de perfection formelle. C’est là que le bas blesse; comme ces sculptures ma femme manque de vie, de passion. Plastique idéale, intellect incisif mais regard étrangement froid, sans fond.
Je vis avec une caryatide.
Elle disparait derrière le minibar et revient avec deux verres de cognac.
Elle m’en tend un. Ma main s’en saisit par automatisme. Je le pose sur la table sans y toucher. Je n’aime pas le cognac.
- Si on allait au restaurant ce soir ?
Je ne réponds pas. Voilà donc la cause de sa soudaine magnanimité. J’ignore pourquoi les femmes aiment tant aller ingurgiter des mets sans substances dans des endroits étouffants et sous les regards compassés d’inconnus autosuffisants. A croire que leurs organismes digèrent mieux la nourriture dans une ambiance clinquante et superficielle.
Je regarde la page blanche qui se dresse entre nous et accepte sans broncher, d‘un vague hochement de tête.
Je crois que moi aussi je suis fatigué.
Elle fait semblant de ne pas remarquer mon manque d’entrain, m’embrasse au coin des lèvres et file rapidement se changer par peur que je ne change d’avis.
Quant à moi, je regrette déjà ma capitulation hâtive. Je ferme mon ordinateur, embarque mon paquet de clopes et mon briquet et sors sur la terrasse. La connaissant, elle en a pour une bonne heure. Je m’appuie sur la rambarde et allume une cigarette dont l’embout rougeoyant vient percer les ténèbres de la nuit sans lune.
Je tire une latte et pousse un infime soupir de bien être.
Fumer m’apaise. J’en allume une autre.
Au bout de seulement une demi-heure, ma femme réapparait dans un tourbillon entêtant de parfum et de cosmétique. Parfaite.
Je m’aperçois que je crève d’envie de ravager son maquillage sophistiqué, de foutre le bordel dans ses cheveux lissés, de révolutionner son odeur aseptisée.
Mes mains en tremblent presque.
Mes doigts serrent si fortement la cigarette que je sens celle-ci se tordre.
Ma femme sonde le salon à ma recherche. J’ignore si c’est la fumée ou l’embout rougeoyant qui attire son attention mais elle finit par m’apercevoir et vient troubler ma tranquillité.
Elle me dévisage en silence, et me reproche tout aussi bruyamment ma tenue négligée.
Mais elle ne dit rien, se contentant de lancer un « on y va ?» d’un enthousiasme forcé.
Je baisse les yeux sur ma cigarette pour voir où elle en est.
Tordue. Usée. Foutue.
Je réponds qu’on peut y aller.
Nous nous installons dans la voiture et elle se met tout de suite à babiller sur sa journée au bureau. Alors qu’elle boucle sa ceinture, je revois l’adolescente qu’elle a été faisant le même geste mais dans la Chevrolet que j’avais à l’époque. Je revois son regard rieur, ses vêtements baba cool…sa crinière indomptable.
J’ai mal aux doigts.
Des souvenirs de notre première rencontre m’envahissent. Je me revois, adossé contre une voiture garée de travers dans une rue sombre et déserte. Je revois cet homme au trois quart bourré trainant derrière lui une jeune femme en pleurs. Une jolie femme. Du moins c’est ce que je présumai d’après les parties de son visage qui n’étaient pas couvertes d’hématomes ou de sang. La main de l’homme enserrait très fort son poignet. Il la traitait de pute, lui gueulait d’avancer et d’arrêter de chialer. Je me souviens qu’ils sont passés devant moins, que j’ai voulu allumer une clope mais que je ne trouvais plus mon briquet.
Soudain, une tornade brune a traversé la rue et s’est jetée sur le « couple ». Intéressant.
La nouvelle venue hurlait à l’ivrogne de lâcher « cette pauvre femme » sinon elle appellerait les flics.
- Je vous ai dit de la lâcher ! Mais bon sang lâchez-là, espèce de salopard !
Elle faisait figure de brindille face à la carrure de yeti de son opposant. Captivante.
L’homme l’a violemment repoussée en lui disant d’aller se faire faire foutre, qu’il faisait ce qu’il voulait, que c’était sa femme putain de Dieu.
Il l’a littéralement jetée à terre et a repris le poignet de sa sanguinolente épouse avant de disparaitre avec elle au coin de la rue.
Je revois l’air hébété de celle qui devait devenir ma femme, ses poings serrés sur le bitume, les larmes de rage mouillant ses yeux d‘airain. Je me souviens de m’être calmement avancé vers elle, mon regard accroché au sien, de m’être penché sur son corps crispé, et de lui avoir demandé si elle avait du feu.
- Excusez-moi, mais auriez-vous du feu, s’il vous plait ?
Ses yeux se sont agrandis de stupeur, sa bouche s’est ouverte démesurément avant qu’elle ne se relève violemment et me saute au visage toutes griffes dehors.
- Ordure ! Salop ! Salop !
Elle s’est mise à me cogner avec dix fois plus de violence qu’elle n’en avait mis pour frapper l’ivrogne mais je finis par l‘immobiliser. Nos souffles anarchiques s’emmêlaient, mon corps bloquait le sien contre un mur, son regard haineux me transperçait, me lacérait. Grisant.
- J’ai pourtant dit « s’il vous plait »!
A ces mots, elle a recommencé à se débattre mais je n’eus aucun mal à la maitriser cette fois-ci. En désespoir de cause, elle s’est mise à m’agonir d’injure, à me cracher sa haine, sa rancœur et son impuissance au visage. Acide.
- Ordure ! Comment as-tu pu rester là à regarder ?! Salop ! Salop !…
J’ai attendu qu’elle se lasse pour prendre la parole et lui dire que je n’avais nullement l’intention et encore moins l’envie de me faire reconfigurer le visage pour une femme qui ne ferait sans doute jamais rien pour échapper à la tyrannie de son gars.
- Cette femme n’a à aucun moment appelé à l’aide. Elle ne se débattait même pas. Vous êtes bien naïve ou bien égocentrique de croire que vous auriez pu l’aider. Il y a des gens qui aiment leur bourreau. Si vous les croisez n’essayez pas de jouer au redresseur de tors, passez votre chemin.
Mes paroles lui ont fait l’effet d’un uppercut dans l’estomac, tout son être en a tremblé et s’est étrangement relâché.
Je l’ai libérée et elle s’est éloignée à grands pas, raide et vacillante comme une allégorie de la justice ployant sous le poids du réel.
- Ca ne va pas ?
La voix de ma femme me ramène brutalement au présent. Son air interrogateur me fait comprendre que ça doit faire un bon bout de temps que je la fixe en silence.
J’avise ses cheveux tirés, son visage fardé, sa bouche framboise et son solitaire autour du cou. Insipide.
Je me ressaisis et mets le contact.
Où diable est passée cette adolescente pleine de morgue et d’idéaux ?
Est-ce moi qui l’ai faite disparaitre ?
Je lui jette un dernier regard. Plus aucun souvenir ne vient se superposer à cette incarnation de femme fatale accomplie, qui a troqué son âme fut un temps contre les breloques qu’elle porte autour du cou. Je regarde le diamant qui étincelle à sa main droite et suis pris d’une pulsion soudaine de l’y déloger, de hurler que ce n’est pas à elle que j’ai passé la bague au doigt, que ce n’est pas une caryatide que j’ai épousé mais une furie. Que c’est une imposture. Une putain d’imposture.
J’attache ma ceinture et démarre. Mes doigts serrent le volant avec violence.
Mes jointures deviennent blanches.
J’ai mal à l’annulaire.
A peine avons-nous passés la porte du restaurant que déjà j’étouffe.
De nombreux regards se posent sur nous et j’ai horreur de ça. Je ne peux m’empêcher de grincer des dents et la main de ma femme presse mon bras pour m’enjoindre à bien me tenir. Un serveur guindé nous informe qu’il reste des tables de libres, que nous avons beaucoup de chance car c’est plutôt rare de réussir à en avoir une sans l’avoir réservée au préalable.
J’ai soudainement envie de rire.
Nous nous installons près d’une baie vitrée et il me semble que je respire un peu mieux. Ma femme, très à l’aise, jette des regards alentours, parfaitement consciente que certains hommes la déshabillent du regard. Elle semble aux anges. Sulfureuse.
Un serveur vient rapidement nous apporter le menu. Je n’ai pas faim.
Ma femme parle affaires tous au long de l’apéritif. Apparemment elle bosse actuellement sur un contrat juteux. Dehors le vent se lève et je ferme les yeux pour entendre le bruissement des arbres à travers les bribes de conversations parasites.
- Tu m’écoutes ?
J’ai toujours trouvé cette question absurde. Quand on la pose c’est bien parce que l’on se rend compte que l’on cause dans le vide non ?
- Evidemment.
Évidemment. Les gens se satisfont trop facilement des réponses hypocrites.
Ma femme ne fait malheureusement pas exception à la règle.
- Oh ! Est-ce que je t’ai dit que j’ai revu Clément hier ? Il m’a demandé de tes nouvelles. Ca lui ferait vraiment plaisir que tu l’appelles tu sais ?
Je sens mon corps se crisper et me ressers un verre de rouge.
Clément, le gars qui bosse pour une agence de mannequin et qui m’avait embauché il y a quelques années. Encore aujourd’hui je me demande comment j’ai pu accepter et une envie de vomir me noue les tripes en repensant à cette période de ma vie.
Une période tellement cliché, pitoyable que je jurerais presque que ce n’est pas moi qui l’ait vécue. Deux ans auparavant, mes parents mourraient dans un stupide crash alors qu’ils se rendaient à Tokyo pour s’accaparer un morceau du marché japonais. Leur firme nous revenait brutalement à mon frère et à moi sans que je ne l’aie jamais souhaitée. Je venais tout juste d’avoir mon bac. Il me brûlait encore l’égo et mon seul projet dans l’immédiat était de me noyer dans l’alcool pour ne pas penser que je devrais bientôt rentabiliser ce foutu papelard.
Le syndrome du gosse de riche désœuvré. Un putain de cliché vous dis-je.
Mon frère ainé, quant à lui, était diplômé d’une école de commerce et c’est tout naturellement qu’il a repris l’affaire et m’a racheté mes parts, me laissant une fortune si importante qu’elle en devenait presque écœurante. Oh je ne crache pas dessus. Elle m’a permis de m’installer dans un appartement grand standing, de boire des alcools de meilleure qualité et en plus grande quantité…
C’est à cette époque là que j’ai revue ma future épouse.
Je sortais d’un énième bar, la démarche incertaine et l’esprit éparpillé. Ne voulant pas particulièrement rentrer chez moi, je décidai d’aller faire un tour dans le parc un peu plus loin. J’avais à peine parcouru une dizaine de mètres que je me heurtai à quelqu’un arrivant en sens inverse. Malgré un état d’ivresse avancé, j’eus le réflexe d’empêcher l’inconnu de tomber.
- Je suis désolée, je ne regardais pas où j’allais…
Pas si inconnue que ça. J’ai aussitôt reconnu les grands yeux noirs. Long silence gêné. Apparemment elle se souvenait de moi également.
- Vous !
Presque un murmure. Rien d’agressif. Un simple constat légèrement étonné.
- Moi.
Elle s’est ressaisie et s’est écartée de moi. Puis elle s’est mise à rire. Un rire bref mais sincère, dénué de toute rancœur. Dieu qu’elle était belle avec ses mèches sombres qui s’échappaient de son bonnet et lui balayaient le visage.
- Je ne pensais vraiment pas vous revoir.
- Je pensais que vous vous mettriez en colère si par malheur nous étions amenés à nous recroiser.
Ma réplique l’a laissée pensive. Puis elle a sourit et secoué la tête.
- Ca vous dirait un café ?
J’avoue que sa proposition m’a scié. Je me souvenais avec une acuité étonnante de son regard haineux lors de notre première rencontre. Un tel changement de comportement était…sidérant.
Je me suis empressé d ‘accepter.
Nous avons siroté un café infâme deux pâtés de maisons plus loin. Elle m’a raconté qu’elle faisait des études d’art, qu’elle vivait loin de ses parents et avait du mal à boucler ses fins de mois mais que, dans l’ensemble, sa vie lui plaisait pas mal.
Je suis tombé fou amoureux de ses gants troués, de sa façon de soupirer de bien être en buvant ce café immonde juste parce qu‘il avait le mérite de la réchauffer, de ses mèches rebelles qu’elle ramenait vaguement en arrière avec ses doigts.
Sans coquetterie, juste par pragmatisme.
Voyant que je ne faisais pas mine de parler de moi, elle s’est mise à parler de rien, de tout.
- T’aurais pas une cigarette ?
Je lui en ai tendue une. La voir porter à sa bouche une de mes cigarettes avait qu’elle que chose d’infiniment intime. Excitant.
J’en ai également allumé une pour me donner contenance et nous nous sommes longuement dévisagés dans un silence paisible.
Quelques siècles plus tard, on a échangé nos numéros. Avant de se quitter, elle m’a dit que j’avais raison ; elle avait revue la femme battue de l’autre fois, avait tenté de lui parler mais celle-ci l’avait, en terme courtois, hargneusement sommée de se mêler de ses affaires, « je ne vois pas de quoi vous parlez », et lui avait presque craché au visage.
Alors que n’importe qui aurait eu des raisons d’être en colère, Abigail semblait seulement triste en racontant cela. Sincèrement triste.
Je me suis surpris à aimer son regard tourmenté presque autant que ses gants troués.
Nous avons commencé à nous fréquenter, à coucher ensemble, puis elle est finalement venue s’installer chez moi. Elle a eu l’air surprise en découvrant mon appartement.
Je ne lui avais jamais laissé supposer que j’étais un gars friqué et, les premiers temps, elle en était plutôt mal à l’aise. Moi, rien que le fait de la voir poser sa veste bon marché sur le dossier d’une chaise de créateur me donnait envie d’elle.
Je lui ai demandé de devenir ma femme un jour de neige, dans le brouillard d’un parc silencieux, sur un banc glacé alors qu’elle soufflait sur mes mains nues pour les réchauffer, les frictionnait de ses mains couvertes par ses gants troués.
Notre vie commune a commencé dans une ambiance bohème, l’argent en plus.
Je ne saurais dire quand le changement s‘est opéré, si j’ai fait semblant de ne pas le voir. Toujours est-il qu’un jour elle m’a demandé ce que je comptais faire de ma vie. Question somme toute banale et légitime s’il n’y avait eu comme un air de reproche dans sa voix.
- Il y a-t-il seulement quelque chose que tu aimes faire ?
- Ecrire.
Le Verbe s’est échappé de ma bouche sans que je puisse le retenir.
J’ai passé ma main dans mes cheveux d’un air penaud, presque coupable. Elle a haussé les sourcils, réprimé un grognement de mépris et m’a calmement fait remarquer que ce n’était pas un métier, comme on explique à un gosse que les manèges ne fonctionnent pas la nuit.
Je lui ai dit que je connaissais la rengaine, que j’avais simplement répondu à sa question mais que j’aurais apparemment mieux fait de m’abstenir histoire de m’épargner un énième regard condescendant.
Le sien m’a blessé plus que tous ceux que j’avais reçus auparavant réunis.
On n’a plus abordé le sujet.
Peu après, elle abandonnait ses études d’art pour le commerce.
A croire que l’argent la corrompait à petits feux.
Abigail commençait à disparaitre et je n’ai rien fait pour l’en empêcher.
Quand à moi, je me plaisais apparemment sur la case départ.
Un jour elle m’a présenté Clément, un gars qu’elle avait rencontré par intermédiaire.
Celui-ci m’a longuement détaillé, très longuement, professionnellement, avant de me proposer de devenir mannequin.
Apparemment j’en avais tout à fait le physique et l’allure.
Depuis toujours on me répète que je suis beau, je le lis dans le regard des femmes, et même des hommes parfois. S’ils savaient comme je n’en ai rien à foutre.
J’ai refusé.
A chaque fois qu’il nous rendait visite, Clément réitérait sa proposition, patient, tenace. Quand ma femme s’est mise à me prendre la tête chaque soir en rentrant de ses cours comme quoi je ne faisais rien de ma vie, me complaisait dans mon mal de vivre et chérissait mon état végétatif, j’ai fini par accepter.
Juste pour qu’elle se taise.
Juste pour ne pas la détester.
J’ai tenu un peu plus d’un an avant de tout envoyer balader. J’étais pourtant très demandé, voyageais beaucoup, gagnais une fortune…
Mais cette vie me foutait la nausée.
J’ai dit merde.
J’ai pris mon courage à deux mains et me suis lancé dans l’écriture, malgré les regards déçus dont ma femme me couvrait. Mon premier recueil de nouvelles fut un véritable succès et pour la première fois de ma vie j’entrevoyais la fin de mon errance, un point rougeoyant dans les ténèbres.
Le second fut refusé, ainsi que le troisième, le quatrième…
Rebonjour obscurité, comme tu ne m’avais pas manqué.
Mais je ne veux pas en rester là. Je ne le peux pas.
Pas après avoir vu ce putain de point rouge.
Alors je sors de moins en moins et passe mes journées à combattre le vide intersidéral de l’écran de mon ordinateur, à flatter les touches du bout des doigts, à me torturer les méninges, à invoquer ma muse.
En vain.
Mais je n’abandonnerais pas, je ne me renierais plus jamais, je…
- n’appellerais pas Clément.
Clair, sec, concis. Ma femme perd son sourire de façade et se saisit brutalement de son verre de vin qu’elle finit d’une traite. Elle ingurgite le liquide écarlate tellement rapidement qu’une goutte s’échappe de la commissure de ses lèvres et lui glisse sur le menton.
Dans un flash, je vois une goutte de sang et non de vin dévaler son visage.
Je m’imagine que mon refus de me plier à ses exigences est en train de la tuer.
Je finis à mon tour mon verre, beaucoup plus calmement. Flegmatique.
Le reste du repas se déroule dans un silence à couper au couteau.
De retour dans notre appartement, ma femme va directement se coucher, sans un mot.
Je prends une bière dans le réfrigérateur et vais m’installer dans le salon.
Cette soirée a été un véritable fiasco. Mais bon, c’était couru d’avance.
Mes yeux se posent sur l’ordinateur fermé qui semble m’attendre patiemment.
Je l’ignore.
J’allume la télé et zappe un moment.
Je n’arrive pas à me concentrer. Mes yeux passent sans cesse de la télé à l’ordinateur.
De dépit, je finis par éteindre la première et prendre le second sur mes genoux.
Je l’ouvre et me retrouve à nouveau face à une page blanche.
Dieu, que je La hais.
Je sens une rage sans nom m’envahir et une envie viscérale de pulvériser l’écran me saisit. Pourtant mes doigts vont rejoindre le clavier, mus par une volonté propre.
Je ferme les yeux et tente d’endiguer la haine qui me submerge. Rien à faire.
Mon sang bout littéralement, pulse violemment contre mes tempes, me laboure la cervelle.
Aussi, plutôt que de lutter vainement, je capitule et me laisse totalement envahir par ces sentiments ravageurs trop longtemps refoulés. Je les accueille. Je les matérialise.
A nouveau, la vision de cette goutte de sang passant les remparts bombés des lèvres de mon épouse vient se cristalliser sur mes paupières closes.
Je dirige toute ma rancœur, tout mon désespoir, toute ma haine dans cette infime goutte écarlate.
Mes yeux se rouvrent, mes doigts se mettent en branle sur le clavier froid.
Mes mains ne flattent plus les touches : elles les dominent, les martyrisent, les forcent à ployer.
Un sentiment d’excitation nouveau parcourt mes veines tandis que mes yeux balaient l’écran au fil des lignes qui le pervertissent, lui font perdre son insupportable virginité.
J’écris sur cette vision, sur cette goutte de sang bientôt rejointe par une autre et encore une autre, jusqu’à ce qu’un véritable flot d’hémoglobine jaillisse de la gorge pâle de ma femme.
Je la tue.
A chaque page, je la tue.
Longuement, patiemment, vicieusement.
Encore et encore je la tue.
Quand la vague de haine reflue une éternité plus tard, j’éteins l’ordinateur et m’endors presque aussitôt, vidé.
Le lendemain, je me réveille avec un sévère mal de tête.
Je me lève péniblement et vais dans la cuisine.
Ma femme est déjà là, adossée au plan de travail.
Je sens ses yeux me fixer tandis que je remplis un verre d’eau pour faire passer un cocktail de comprimés.
- Tu n’étais pas obligé de dormir sur le canapé tu sais ?
Je me retourne vers elle. Ses yeux sont légèrement gonflés, preuve qu’elle n’a pas bien dormi. Elle ne supporte pas que je dorme volontairement loin d’elle.
- Je ne voulais pas dormir sur le canapé. Je m’y suis endormi par mégarde c’est tout.
Ce n’est pas tout à fait faux après tout.
Elle hoche la tête, finit son café, m’embrasse rapidement, lance un « à ce soir » timide et part travailler.
Après son départ, j’erre un peu dans la cuisine, prends ma tasse de café, deux croissants, le journal et retourne m’installer dans le salon.
Rien d’intéressant à la une.
Je délaisse rapidement le journal et grignote pensivement un croissant.
Mon petit déjeuner vite expédié, j’allume mon ordinateur pour consulter mes mails.
À nouveau, rien d’intéressant.
Je soupire et ouvre machinalement mes dernières pages Word.
Mon sang se fige quand plusieurs pages noircies apparaissent là où je m’attendais à une blancheur immaculée.
Les évènements de la veille me reviennent soudainement en mémoire.
Je relis mes pages et suis pris de nausée.
Est-ce vraiment moi qui ai écrit ça ?
Est-ce moi ai tapé ses mots regorgeant de haine, ces phrases pleines de noirceur, ces scènes sanglantes et violentes ?
Je suis prise d’un haut le cœur qui manque de me faire régurgiter ce que je viens d’avaler et m’empresse de supprimer ces pages que je trouve abjectes.
Malgré cela, la bile continue d’affluer dans ma gorge.
Je passe une main tremblante dans mes cheveux humides de sueur.
Je ferme brutalement l’ordinateur.
Je le regarde comme si c’était lui le monstre et non moi.
« Ok. Calme-toi. Respire. Ca ne veut strictement rien dire. Tu t’es juste défoulé, il n’y a rien de mal à cela ». Pourtant un sentiment de mal-être s’empare de moi.
Bon sang, j’ai l’impression d’être un meurtrier.
Mes mains tremblent de plus en plus fort et je suis presque surpris de ne pas les voir maculées de sang.
On sonne à la porte et je sursaute violemment.
Je vais ouvrir dans un état second et me retrouve face à Ethan, l’une des rares personnes que je considère comme un ami. Il perd aussitôt son sourire en me voyant.
- Eh ! Ca va ? T’es livide mec.
Je ne réponds pas et recule pour le laisser entrer. Il referme doucement la porte tandis que je vais dans la cuisine me passer de l’eau sur le visage.
Je retourne dans le salon et vois qu’Ethan se tient toujours debout près de la porte d’entrée.
- Heu…il était prévu que je passe te chercher et qu’on aille rendre visite à Théo, mais si ça ne va pas on peut remettre ça à une prochaine fois.
Merde j’avais oublié. La culpabilité vient s’ajouter au magma de sentiments qui m’obstrue la cage thoracique.
- Non, non ca va aller. Je vais prendre une douche et on y va.
Il hoche la tête, pas convaincu.
- Tu…tu as écrit ces derniers temps ?
A ces mots, mon cœur a des ratés. Je secoue la tête de gauche à droite peu sûr de ma voix et cours presque m’enfermer dans la salle de bain. Je me déshabille rapidement et entre dans la cabine. Je laisse une eau brûlante dévaler mon corps et ferme les yeux, ayant trop peur de la voir se teinter de rouge. Du sang de ma femme.
Nom de Dieu ! Je devrais être capable de distinguer la réalité de la fiction non ?
Pourquoi alors cette envie viscérale d’appeler ma femme, d’entendre sa voix ?
Merde ! Ce n’est qu’une histoire après tout ! Une putain d’histoire ! Je ne l’ai pas tué.
Je sors de la douche, hagard. Je m’habille, tremblant.
Je tente tant bien que mal de me ressaisir, assis sur le bord de mon lit, le visage entre mes mains.
Soudain une brusque angoisse me saisit. Ethan a l’habitude de fouiller dans mon ordinateur pour lire se que j’ai pu écrire. Ca ne me plait pas franchement qu’il le fasse mais il est le seul a avoir toujours cru en mon talent d’écrivain, le seul qui adore mes nouvelles, alors je trouve presque normal de le laisser faire.
Ce pourrait-il qu’il…
Je bondis littéralement sur mes jambes et me précipite dans le salon.
Ethan est bel et bien posté devant mon ordinateur, ses yeux parcourant avec avidité les phrases interdites.
Je hurle et me jette sur lui. Trop surpris pour réagir, il me laisse empoigner brutalement les pans de sa veste et le forcer à se mettre debout.
- Non mais qu’est-ce que tu crois faire bordel ?
Je le secoue violemment. Il n’avait pas le droit. Il n’avait pas le droit de lire CA.
Ethan se ressaisit et reprend rapidement le dessus. Il est beaucoup plus fort que moi.
Il l’a toujours été le salop.
- Putain mais ça ne tourne pas rond chez toi ! Qu’est-ce qui te prend ?
Il semble furieux à son tour et je sais qu’il n’hésitera pas une seconde à me mettre son poing dans la gueule s’il estime que je le mérite.
- Tu n’avais pas le droit de lire ça, t‘entends ? Tu n’avais pas le droit…
Je me répète inlassablement, ma voix se faisant de plus en plus basse, mon corps tremblant de plus en plus. Il me relâche et je m’écroule sur le divan.
- Qu’est-ce qui t’arrive bon sang ?
Je ne réponds pas. Je suis limite hystérique et je le sais. Je ne voulais pas qu’il sache. Je ne voulais pas que quelqu’un sache que je suis capable de la tuer, même par écrit.
Je sens Ethan pousser un profond soupir et s’asseoir à côté de moi.
- Je suis désolé d’avoir lu ton texte sans ton accord. Mais merde je le fais tout le temps ! Pourquoi tu te mets dans un état pareil ?
Je ne sais pas pourquoi? Ce ne sont que des mots. Des mots écrits sous l’emprise de la colère. Pourquoi ais-je l’impression d’avoir trahi ma femme ?
- Ok. Tu n’as visiblement pas l’intention de me dire ce qui cloche alors laisse moi te dire un truc : tes trois textes là, ils sont supers. Plutôt gores c’est vrai. Ca change de ce que tu écris d’habitude. Mais, franchement, c’est extra. Ce n’est pas juste sanglant, c’est sacrément psychologique et prenant. Même si on sait que cette femme va se faire buter par son mari, on ne sait jamais comment, quand et pourquoi. Vraiment c’est vachement bon. Je ne savais pas que tu étais capable de monter des scénarios pareils, aussi tordus et angoissants. C’est sidérant ce que tu nous as fait là !
Je sens mes yeux s’écarquiller de stupeur.
Il trouve ça bon.
Il n’a pas compris.
Il n’a pas compris que ce n’est pas n’importe qu’elle femme qui se fait « buter », que le mari c’est moi.
Il ne peut pas le savoir.
Cette pensée m’apaise un peu. Je retrouve peu à peu mon calme. Ca pourrait être n’importe quelle femme après tout. Personne n’est censé savoir qu’il s’agit de la mienne, que je suis un assassin d’un nouveau genre.
Ethan semble voir que j’ai repris mes esprits et me presse amicalement l’épaule.
- Excuse-moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je crois que je suis un peu sur les nerfs…
Excuses classiques mais ça passe.
- Pas grave. Ca arrive aux meilleurs d’entre nous.
Ethan n’est pas du genre à se prendre la tête, ce que j’apprécie beaucoup. Il n’est pas non plus du genre à vous bombarder de questions quand il est manifeste que vous n’avez pas envie d’y répondre, chose que j’aime encore plus.
- Bon, on peut y aller ?
Je ne rentre chez moi que quelques heures plus tard.
J’ai le bourdon.
Ca me fout toujours le moral à moins trente de voir Théo.
Je n’ai jamais supporté de voir un mourant.
Je me sers un verre de lait et me décide enfin à affronter mes nouvelles.
Je relis les pages honnies calmement, objectivement et je dois dire qu’elles sont effectivement plutôt bonnes.
J’entends une clef qui tourne dans la serrure et éteins l’ordinateur.
Je me tourne vers ma femme qui vient d’entrer et une vague de soulagement pur me traverse. Je ne peux m’empêcher de la rejoindre et de l’embrasser à pleine bouche, de la toucher, de la serrer contre moi, de glisser mes mains sous son chemisier pour toucher sa peau.
Une peau chaude, tendre, vibrante. Une peau vivante.
Ma femme ne proteste pas. Ca fait un bail qu’on ne fait plus l’amour mais elle ne se pose pas de question.
Au contraire, elle se laisse complètement aller à mon étreinte, s’agrippe à mes épaules.
- Je t‘aime, tu le sais ça ? Hein, tu le sais ?
Nous n’atteignons pas la chambre.
Une fois calmés, nous nous retrouvons dans la cuisine pour manger un morceau.
Elle me narre sa journée et pour une fois je l’écoute vraiment, tout simplement heureux d’entendre sa voix.
- Tu as écris aujourd’hui ?
Je sais qu’elle ne pose la question que par politesse et que je pourrais facilement nier.
- Oui.
Elle semble surprise. Une pointe de culpabilité vient me vriller les côtes mais je m’empresse de l’étouffer.
- C’est génial ! Sincèrement, je suis heureuse pour toi.
Menteuse.
- Merci.
Le silence s’installe. La trêve est terminée. Pourquoi faut-il que les moments agréables ne soient que des parenthèses exigües et trop vite refermées ?
Je me demande si je dois envoyer mes textes à ma maison d ‘édition.
Je doute qu’elle accepte de publier ce genre de nouvelles.
Je vais sûrement essuyer un refus catégorique.
Encore.
Pourtant je les envoie et vais me coucher auprès de ma femme.
Pardon.
Je sais que même s’ils sont publiés tu ne les liras pas parce que tu n’as jamais eu envie de lire le moindre de mes textes. Même mon recueil qui a connu un gros de succès tu ne l’as pas lu, même si tous nos amis t’en parlaient.
Mais même si je suis sûr que tu ne liras jamais ces textes, je te demande pardon.
Parce que je t’ai tuée mon amour.
Et parce que je recommencerais peut-être.
Je me sens mal. Tout ce que je désire à présent c’est dormir.
Sombrer dans une bienfaisante torpeur.
Retrouver le temps où mes veines débordaient d’encre et ma plume de vie.
Croire qu’oublier mon calvaire un court instant m’est permis.
Pauvre esprit naïf ! A peine ais-je passé la porte que mes illusions vont s’écraser sur le sol, rejoignant les débris miroitants de bouteilles de cognac délaissées qui y déversent leurs ultimes amertumes. Je passe une main lasse sur mon visage alors que les effluves d’alcool me donnent la nausée, ravivant ma migraine bien au-delà des limites du supportable.
Je retire ma veste et la jette sur le canapé encombré, lance mes chaussures dans un coin de la pièce et vais me servir un cocktail de comprimés coupé avec un peu d’eau.
|
| |
Je n’ai pas la force d’aller me doucher.
Je me contente de me passer de l’eau froide sur le visage. Je me saisis d’une serviette à l’aspect douteux et y plonge mon visage trempé d’eau et de reliquats de sueur.
Je sais qu’Elle est là.
Sa présence hante chaque recoin de l’appartement.
Je repose la serviette et me dirige lentement vers la chambre. Très lentement.
Comme pour retarder l’inévitable affrontement.
Mon souffle s’accélère alors que je saisis la poignée et pousse la porte, le dernier rempart entre moi et mon démon.
- C’n’est pas gentil de m’avoir fait attendre, amour !
Je me fige d’horreur alors que je la vois adossée à la tête du lit, son corps fin et dénudé glissé entre les draps. Sur le mur au-dessus d’elle sont inscrites nos initiales entrelacées dans un cœur atrophié et dégoulinant.
En voyant l’état les draps, je comprends immédiatement que c’est son propre sang qui a servi d’encre pour cette ignoble pantomime.
- Qu’as-tu fait ?
Ma voix n’est qu’un murmure se noyant dans l’atrocité ambiante.
Elle se contente de me regarder avec douceur, comme si elle me pardonnait gracieusement mon ingratitude.
Je réitère ma question dans un hurlement et me précipite vers elle. Je m’assois sur le bord du lit et parcours rapidement du regard son buste dénudé à la recherche d’entailles, que je découvre finalement blotties aux creux de ses poignets.
- Pourquoi trembles-tu ? C’est toi qui voulais que je meurs non ?
Elle lève la tête vers le mur sanguinolent et sourit.
- Ca te plait ? C’est joli non ? J’aime comme mon sang fait vibrer ton prénom, mon poète.
Je la considère avec stupeur, comme si je la voyais pour la première fois.
Et c’est peut-être le cas.
- Tu es complètement fêlée.
Son sourire s’élargit à ces mots. Elle s’approche jusqu’à se coller à moi et noue ses bras ensanglantés autour de mon cou, me murmurant à l’oreille de sa voix sulfureuse ;
- Bienheureux les fêlés car ils laissent passer la lumière.
Elle rit doucement, se recule et plonge son regard dans le mien avec un sourire moqueur qui fait bouillir le sang dans mes veines. Elle doit le sentir car elle passe soudain une main qui se veut apaisante sur mon visage, le maculant par la même de son essence poisseuse.
- Allons, amour…Tu ne peux nier que tu m’as toujours trouvée…éblouissante.
Je me saisis brutalement de sa main qui me touche et enserre violemment sa gorge de ma main libre. La surprise la fait hoqueter, mais son regard embrumé continue de me narguer, de me défier alors que son sourire s’agrandit.
Je ferme les yeux.
Je ne veux plus voir ses airs victorieux alors que je suis censé avoir tout pouvoir sur elle à cet instant.
Je veux avoir l’illusion que je pourrais véritablement la tuer.
Je sens sous mes doigts l’anarchie qui agite ses veines, la douceur et la chaleur de sa peau opprimée, son souffle brisé qui vient caresser mon rictus haineux, son sang qui s’écoule plus rapidement de son poignet meurtri et vient lécher mon avant bras, son corps qui s’affaiblit, la vie qui le quitte.
Dieu que c’est grisant.
Elle pose sa main libre sur mon bras meurtrier, y enfonçant ses ongles acérés moins pour me faire lâcher prise que pour me faire souffrir en même temps qu’elle.
Pour me faire comprendre que nos corps à corps tiennent plus de la haine que de l’amour ces derniers temps.
- J’adore quand tu me touches, amour.
Sa voix n’est plus qu’un murmure rauque et douloureux, cependant chaque voyelle me glace comme un séjour en enfer, chaque consonne me ronge comme le plus puissant acide.
J’ouvre les yeux et lui hurle de la fermer, tandis que ma main se resserre autour de sa gorge et que mes doigts s’enfoncent dans son poignet.
Je ne supporte plus son sourire méprisant, son regard dédaigneux, son ton sarcastique quand elle m’appelle amour comme le faisait autrefois Abigail.
Un fugitif éclat de peur traverse ses yeux noirs mais son rictus refuse de délaisser ses lèvres, qui ne laissent plus filtrer qu’un infime filet d’air.
Voir ne serait-ce qu’une seconde de la peur dans ses pupilles inflexibles est des plus jouissifs. Tellement jouissif.
J’ai de plus en plus conscience de la douceur de la peau que je maltraite.
Soudain, mon corps me trahit. Ma rage se mue en désir, ma haine en désespoir.
Ma main quitte sa gorge pour glisser sur son corps, caresser le renflement chaud de son ventre. Mes lèvres heurtent brutalement les siennes, nos dents s’entrechoquent avec violence alors que mes doigts progressent en territoire ennemi jusqu’au rempart des draps rouges.
- C’est ça, gémit-elle faiblement contre ma bouche. Tue-moi !
Ses mots me font l’effet d’un coup de poignard dans les tripes et je me recule brusquement, la rejetant sans douceur, envoyant sa tête heurter le mur profané par ses soins.
Nos respirations saccadées se mélangent, nos regards s’affrontent, le sien vacillant sous une ivresse mortuaire.
Mes yeux plongés dans les siens, je sais que se sera notre dernier affrontement.
Car tout va prendre fin cette nuit.
Je me lève et vais m’installer dans le fauteuil en cuir qui fait face à notre couche.
- Tu n’obtiendras plus rien de moi. Pas la plus petite mort.
Ma voix est parfaitement calme, sereine. Elle ne le sait pas encore mais elle vient de détruire la dernière parcelle d’humanité en moi. A cet instant précis ne subsiste que l’écrivain, le poète. Un poète qui se grise de ce pure instant de poésie offert par sa muse agonisante, dont les râles résonnent sur un rythme binaire qui tient de la perfection et qui se traduisent à ses oreilles en de sublimes vers gorgés de sang.
- Je vais rester là et de te regarder mourir, regarder ta lumière s’éteindre à petits feux.
Ses yeux s’écarquillent un instant et, pour la première fois, s’y lit une tristesse infinie.
- C’est toi qui dois me tuer. Comment deviendras-tu un grand écrivain si tu refuses de me tuer. Tu étais beaucoup moins lâche dans tes nouvelles. C’est pour toi que j’ai fait ça, bon sang. Alors tue-moi. TUE- MOI !
Je me réveille en sursaut, le corps pris de tremblements, le visage en sueur.
Par Lucifer, c’était quoi ce rêve ?
A côté de moi, ma femme s’agite et cherche à tâtons l’interrupteur de sa lampe de chevet.
La lumière douce qui envahit la chambre ne parvient pas à chasser les vestiges de mon rêve macabre. Je sens une main se poser sur mon épaule dans une tentative pour m’apaiser et bondis hors du lit.
Sa main me brûle.
Son regard inquiet me détruit.
Sa voix ne me parvient qu’au travers d’un brouillard confus.
- Pardon.
C’est tout ce que j’arrive à dire avant de me précipiter dans les toilettes pour y déverser mon dégoût de moi-même.
Le lendemain, j’ai beaucoup de mal à émerger.
J’ouvre les yeux péniblement et rencontre le regard de ma femme. Allongée sur le ventre, la tête entre ses bras pliés, elle m’observe en silence.
Moi qui avant lisais en elle comme dans un livre ouvert, j’avoue être incapable de dire à quoi elle pense à cet instant précis.
Son visage est totalement neutre.
Froid.
J’aimerais qu’elle me parle. Bon sang, j’aimerais tellement qu’elle dise quelque chose, n’importe quoi. Qu’elle m’oblige à parler, à me confier à elle.
Abigail sentait toujours quand j’allais mal. Elle crevait ma bulle à l’aide de phrases en apparence anodines mais qui faisaient immanquablement voler en éclat mon détachement feint. Elle était capable de dédramatiser toutes mes angoisses, comme je relativisais tous ses drames.
Pourquoi ma femme est-elle si silencieuse ?
- Tu devrais prendre des cachets si tu dors mal…
Je ferme les yeux, ravalant ma déception.
- Je n’en ai pas besoin.
Elle se redresse et hausse les épaules.
- C’est toi qui vois.
Elle quitte la chambre.
J’ai reçu un message de mon éditeur.
Il a adoré mes nouvelles.
Apparemment la littérature « underground » fait fureur et il se dit prêt à publier un nouveau recueil si je lui fais parvenir encore quelques nouvelles du même genre.
J’hésite à accepter. Pour moi ces nouvelles sont des erreurs, des anomalies dangereuses. Je n’ai aucune envie d’imaginer d’autres scénarii de ce genre.
Je ne sais même pas si j’en suis capable.
Et, pour être honnête, je ne veux pas le savoir.
Le silence m’oppresse.
Ma femme est sortie faire les boutiques avec des amies.
J’ai besoin de prendre l’air.
Je prends une douche, enfile un jean et un col roulé et sors.
Je suis surpris par la clarté du jour, par l’agitation qui règne dans la rue.
Bon sang, on dirait un ermite qui vient enfin de se décider de quitter sa grotte.
L’air frais me fait du bien.
J’achète un beignet et un café puis me dirige vers le parc.
J’ai toujours aimé cet endroit.
Je longe un petit lac et donne la moitié restante de mon déjeuner aux canards.
Soudain, de l’autre côté de la berge des rires se font entendre.
Je m’apprête à continuer mon chemin quand du coin de l’œil je crois reconnaitre le manteau blanc de ma femme.
Je tourne la tête.
C’est bien elle.
Elle est en compagnie d’un type que j’ai croisé à plusieurs reprises en allant la chercher à son boulot. Nathan Benway, un truc dans le genre.
Ses bras enlacent sa taille fine. Il l’embrasse.
Je vous l’ai déjà dit ; ma vie est une suite de clichés merdiques.
Je voudrais pouvoir dire que surprendre la femme avec son amant me déchire le cœur. Par l’enfer, comme j’aimerais pouvoir le dire.
Mais ce serait un mensonge.
Je ne ressens rien, m’y à part une curiosité malsaine ; je ne peux m’empêcher de les observer, de les détailler.
Je souris, d’une façon sincère et dégagée pour la première fois depuis longtemps.
Je vais même jusqu’à éclater de rire quand je me suis suffisamment éloigné du lac pour ne pas être reconnu.
Je me sens bien. Mieux que bien ; je me sens vivant, vibrant.
Envolée ma culpabilité, bonjour inspiration.
J’ai beaucoup de chance ; un lac est un endroit idéal pour commettre un meurtre.
L ‘après-midi touche à sa fin et j’ai une nouvelle de plus à soumettre à mon éditeur. Elle est encore meilleure que les précédentes.
Plus longue. Plus languissante.
J’ai hâte de la faire lire à Ethan. Il va l’adorer.
Ma femme rentre en début de soirée avec milles paquets en main.
- Salut, tu as passé une bonne journée ?
Elle s’approche de moi et m’embrasse sur les lèvres.
- Excellente.
Oui, elle n’imagine même pas à quel point ma journée a pu être excellente.
Je lui souris. Elle semble surprise mais me retourne un sourire, un peu crispé.
Quoi mon cœur, tu n’es pas contente de me voir si heureux ?
Ca faisait si longtemps…
Je la suis dans la cuisine.
- Et toi, ta journée ?
Je souris intérieurement quand je la vois se figer un dixième de seconde.
Pas de chance ma belle, mes yeux d’écrivain sont à présent de la partie.
- Bien, bien…J’ai trouvé des trucs vachement sympas.
Je hoche la tête.
Une de ses mèches n’est pas tout à fait tirée en arrière. C’est infime mais je me demande si ce sont les doigts de ce Nathan qui sont la cause de cette rébellion inattendue. Nathan…Je souris.
- Ca te dérange si je passe te chercher au bureau demain ?
A l’air qu’elle affiche soudain, il est clair que oui. Mais elle se reprend rapidement.
- Non. Bien sûr que non, au contraire !
En ce moment, je bénis sa lâcheté, sa fourberie.
Sans le savoir, sans même le vouloir, elle est devenue ma muse.
Mon héroïne principale.
Je vais l’user jusqu’à la corde.
Comme prévu, je vais la chercher à son boulot le lendemain soir.
Ca fait bien un quart d’heure que j’attends, adossé contre ma voiture.
J’ai oublié ma veste mais l’excitation me tient chaud.
Au bout de quelques minutes, je la vois sortir en compagnie de Nathan.
Ils se serrent cordialement la main. Il y a au moins un mètre qui les sépare.
Je me retiens d’éclater de rire et vais à leur rencontre.
- Salut chérie ! Bonsoir Nathan !
- Heu…C’est Gillian… Bonsoir.
Il a l’air gêné. Sa main tremble légèrement quand il serre la mienne.
- Oui Gillian, pardon. Je n’ai pas la mémoire des prénoms.
On discute quelques instants dans une ambiance crispée.
Je suis le seul à être parfaitement détendu.
Je suis le maître du jeu.
- Dites, ca vous dirait de venir diner chez nous ? J’ai commandé quelques plats chez le traiteur et, comme d’habitude, j’ai exagéré…
Nathan…enfin Gillian lance un regard furtif à ma femme et je le sens prêt à refuser.
- Ca ne te dérange pas, hein chérie ?
Ma femme répond que non, ça ne la dérange absolument pas, au contraire.
Méfie-toi mon cœur, cette réplique pourrait bien causer ta perte.
- Parfait ! On y va ?
Le diner est plutôt silencieux. Je les observe, me délecte de leur gène, de leur envie d’être ailleurs. Je ne fais rien pour les mettre à l’aise. Au contraire, c’est à peine si je réponds aux questions de Gillian, ce qui oblige ma femme à développer mes réponses à ma place pour briser les silences gênants qui s’en suivent.
Ils sont plutôt beaux tous les deux.
Je me demande si ma femme a envie de lui en cet instant.
Même si je suis là.
Encore plus parce que je suis là.
Je me demande si elle m’en veut d’avoir amené son bout de paradis dans notre enfer.
Le vin coule à flot. Je les ressers sans arrêt dans l’espoir qu’ils se détendent et se mettent à envoyer des signaux moins subtils.
J’ai mis en place mon scénario, mais les acteurs ne se montrent pas très coopératifs.
Pour l’instant du moins.
Ma femme est splendide comme toujours. Elle porte une des robes qu’elle s’est achetées la veille. Une superbe robe blanche.
J’aime le blanc. Il forme un contraste délicieux avec sa peau mâte.
Le blanc met en valeur toutes les couleurs, y compris le rouge.
Surtout le rouge.
- Ma femme a laissé entendre dernièrement qu’elle travaillait sur une affaire alléchante… Vous êtes de la partie ?
Gillian gigote sur son siège. Bon sang qu’est-ce que tu lui trouves ?
Ce type a peur de son ombre.
- En effet. Nous…nous travaillons ensemble.
Pour reprendre contenance, il se saisit de son couteau et tranche la chaire tendre de son filet d’agneau d’un geste brusque qui envoie quelques gouttes de jus rougeâtre tâcher la nappe. Le couteau en l’air, il se répand en excuses.
Je ferme les yeux. J’y suis presque. Mon imagination s’emballe déjà.
Tes excuses n’effaceront pas ton crime. Ton couteau ne te sauvera pas.
Les voix se font lointaines, le tintement des couverts s’estompe, un point rouge apparait derrière mes paupières, un flash…
Une main chaude posée sur mon poignet me force à rouvrir les yeux.
- Tu ne te sens pas bien chéri ?
Je prends la main de ma femme et la caresse doucement.
- Un léger vertige. Rien de bien méchant. Ne t’inquiète pas, tout va bien.
Je sens le métal froid de mon couteau sous nos mains liées.
Tout va parfaitement bien.
A la fin du repas, Gillian s’esquive rapidement. Je le laisse dire au revoir à ma femme en toute tranquillité. Je lui dois bien ça. Après tout, à son insu, il m’a été très utile.
Je vais prendre une douche.
Mes mains me démangent tellement j’ai envie de jeter sur une feuille les magnifiques visions que j’ai eu ce soir. Elles me brûlent presque. Quelle sensation extraordinaire. Je ne m’en lasserais jamais, prenant plaisir à la faire s’éterniser.
Je sors de la cabine, enroule une serviette autour de mes hanches et fais face au miroir qui mange presque la totalité du mur au-dessus du lavabo.
J’enlève la buée qui le recouvre en faisant de grands gestes de la main sur sa surface et me retrouve brusquement face à mon reflet.
Mon cœur manque un battement.
Je ne peux m’empêcher d’avancer la main vers cet autre que je sais être moi.
Depuis quand ais-je un tel regard ? Depuis quand est-ce que je ressemble à ça ?
C’est absurde mais j’ai soudain l’impression que, si j’achève mon geste et touche le miroir, mes doigts ne rentreront pas en contact avec une surface lisse et froide, mais avec un visage chaud et bien vivant.
Je baisse mon bras.
J’aime ce que je vois. Tel Narcisse découvrant son reflet pour la première fois je m’éprends de cette présence en face de moi.
Pour la première fois de ma vie je me trouve beau. Pour la première fois, je suis en accord avec moi-même.
Mon moi et mon ça se sont réconciliés, mon surmoi les a enfin libérés de sa tyrannie.
Je suis allé de l’autre côté du miroir.
Je contemple mon âme plus intimement que Dorian Gray.
Nous nous sourions, heureux de nous être retrouvés ; l’enfant perdu et l’écrivain brimé.
Jamais je ne le laisserais repartir.
Jamais je ne permettrais au monde de me l’enlever, de l’enterrer à nouveau aux confins de l’être insipide que j’étais avant.
J’en mourrais s’il venait à disparaitre.
Seuls des coups donnés à la porte finissent par m’arracher à ma contemplation.
Je reprends brusquement ma respiration. Je suis essoufflé, comme si j’avais gardé la tête sous l’eau pendant plusieurs minutes. Le changement de milieu est brutal. Sentir aussi brutalement de l’air dans mes poumons est douloureux. .
J’enfile rapidement un caleçon et vais ouvrir la porte.
- Tu en as mis du temps ! Tu es sûr que ça va ? Je te trouve bizarre ces derniers temps.
Je lui souris et pose ma main sur son épaule. Mes doigts me démangent à nouveau. Je les laisse se promener le long de sa nuque fragile, l’enserrer doucement.
J’embrasse ma femme sur le front et retire ma main.
Je vais dans le salon tandis qu’elle s’enferme dans la salle de bain, visiblement perplexe.
Mon recueil est un triomphe. A un point que ça en dépasse même toutes mes espérances et celles de mon éditeur, qui m’enjoint à continuer dans ce style.
Sans problème.
Cependant, il me faut une matière nouvelle pour mon prochain livre.
Les personnages risquent de lasser sinon. Surtout celui de ma femme.
Oui, il faut qu’elle change, qu’elle perde son imperturbabilité, sa froideur.
Tiens là voilà qui rentre justement.
Elle a apporté des plats de chinois pour le repas de ce soir.
Je meurs de faim…
Nous nous installons sur dans le salon, sur le sol, devant la table basse.
Je la regarde piocher avec appétit dans un plat de nouilles.
- Tu ne manges pas ?
Je hoche négativement du chef.
Mes yeux suivent attentivement le mouvement de ses baguettes.
- Je sais que tu as une liaison avec Gillian.
A ces mots, ses yeux s’écarquillent démesurément, son souffle se bloque et ses mains laissent échapper les baguettes qui rebondissent sur le sol dans un claquement sec.
Je les ramasse et fait glisser mes doigts sur leurs surfaces lisses, sur les bouts légèrement effilés.
- Et bien ? Tu ne dis rien ?
Je relève les yeux vers elle. Elle tremble. Elle est perdue, bouleversée.
Ses yeux s’emplissent de larmes. J’ignorais que les caryatides pouvaient pleurer.
J’en serais presque ému si j’étais capable de l’être.
Je porte à mes lèvres un rouleau de printemps. Délicieux.
- C… c…com ?
Tiens la voilà qui bégaie à présent. Je n’en demandais pas temps.
- Comment ? Tu veux que je répète ou tu veux savoir comme ça se fait que je sois au courant ?
Les larmes dévalent à présent librement son visage.
- Je vous ai surpris dans le parc il y a un mois. Ne va surtout pas croire que je te suivais, c’est par pur hasard que je suis tombé sur vous.
Le hasard fait bien les choses tu ne trouves pas?
- Ce n’est…je… ce n’était qu’un flirt. Je n’ai jamais couché avec lui.
Étrangement je la crois. Elle ne sait pas mentir quand elle se retrouve acculée.
N’est pas un menteur accompli qui veut.
- Oh je vois ! Et je présume que c’est censé atténuer ta trahison ?
Le mot me semble un peu fort, mais j’imagine que c’est celui qu’emploierait n’importe quel mari cocu normal.
- Non ! Bien sûr que non. Je… Je ne sais pas quoi dire. Je m’en veux tellement ! Je ne voulais pas te faire de mal. Je te le jure !
Mais tu ne m’as pas fait de mal, amour. Bien au contraire ; tu m’as permis de naitre.
- Pourtant tu m’en as fait. Beaucoup.
Elle éclate en sanglots et se répand en excuses lamentables et bruyantes. Elle me supplie de lui pardonner entre deux hoquets, son maquillage ruisselant sur ses joues, se mêlant aux larmes et à la morve. Elle n’a soudainement plus rien d’insipide.
Suis-je fou de la trouver belle plus belle que jamais ?
- Cesse de pleurer. Après tout c’est toi qui a raison. Peut-être que nous devrions aller voir ailleurs histoire de donner un nouveau souffle à notre couple.
Une réplique merdique que j’ai dû entendre dans un des feuilletons à la con dont raffolait ma mère, mais qui apparemment fait mouche.
Ma femme s’arrête instantanément de pleurer. De l’horreur pure est lisible dans ses prunelles noyées de détresse.
- Ne….ne fais pas ça. Je t’en prie ! Ne fais pas ça !
Sa voix tremble atrocement. On dirait une petite fille qui a « un gros chagrin ».
Je la laisse à genoux près du divan et vais me coucher.
Je fais en sorte de me lever avant elle le lendemain.
Mon absence va accentuer son mal être. Elle va se demander où je suis et surtout avec qui. D’ailleurs il va sûrement falloir que je fasse semblant de m’intéresser à une femme de notre entourage histoire de matérialiser son angoisse, de lui donner un nom, des courbes à haïr. Je fais un tour dans le parc et regarde qu’elle femme serait susceptible de me plaire aux yeux de ma femme. Cette jeune femme blonde aux courbes généreuses moulées dans un tailleur gris clair ? Non, plutôt la jolie brune dont seuls les magnifiques yeux verts émergent de son épaisse écharpe.
Oui, celle-ci fera l’affaire.
Ce n’est pas la première fois que je la croise. Elle habite sûrement le quartier.
Parfait.
Je vais m’asseoir à ses côtés et fais mine de regarder les moineaux qui sautillent prêt de nous.
- Excusez-moi ? C’est vous ? C’est bien vous n’est-ce pas ?
Je me tourne vers elle et vois qu’elle tient mon dernier bouquin dans ses mains.
C’est presque trop facile.
- Oui c’est bien moi. Vous avez l’œil ! La photo n’est pas des plus récentes.
Elle sourit et nous nous mettons à parler de mon livre. Je me rapproche d’elle.
Son parfait est divin mais je regrette qu’il ne soit pas plus prononcé histoire de laisser une empreinte plus marquée sur mes vêtements. Ma femme repère l’odeur d’un parfum de femme à milles lieux à la ronde, allant même souvent jusqu’à en citer la marque. Le portable de Madeleine, c’est le nom de la brune, sonne et elle me dit qu’elle doit partir. Je me lève en même temps qu’elle, l’enlace brièvement -ça devrait suffire - et lui propose d’aller boire un café un de ses jours.
Rendez-vous est pris demain, même endroit.
Je peux rentrer chez-moi.
De retour chez moi, je suis surpris de voir ma femme dans la cuisine, le visage étrangement serein et heureux, un doux sourire aux lèvres.
Elle ressemble tellement à Abigail ainsi.
Je ne comprends pas ce qui se passe. Ma femme devrait être anéantie.
Elle ne devrait pas être aux anges. Elle n’en a pas le droit. Elle n’a pas le droit de redevenir aussi subitement la femme que j’ai aimée plus que ma vie.
Elle semble soudain se rendre compte de ma présence et me rejoint sur le pas de la porte. Ce regard… Bon Dieu, j’ai cru que je ne le reverrais jamais. Pourquoi ?
Pourquoi réapparais-tu, Abigail, au moment où j’ai tiré un trait sur toi ?
- Je suis enceinte.
Mon cœur s’éteint.
- Qu…quoi ?
- Je suis enceinte. Nous allons avoir un bébé.
Ses mots m’anéantissent. Je ne veux pas y croire. Pas maintenant.
Pourtant son sourire ne ment pas.
Son regard ému ne peut pas mentir.
Je ne peux m’empêcher de tendre la main vers son ventre plat.
Mon enfant est là.
Je me recule brutalement.
Tout est fini. Je suis fini. Jamais, je ne pourrais tuer la mère de mon fils.
Jamais je ne pourrais tuer Abigail.
Je cours vers la salle de bain, la peur au ventre.
Il n’est plus là. Il est parti. Il ne reste plus que moi, moi et mon air perdu, déboussolé.
Abigail m’a suivi.
- Qu’est-ce qui te prend ?
Elle a peur. Ma réaction l’effraie. Pardon. Je ne peux pas. Je ne peux plus. Pardon.
Je la repousse plus violemment que je ne l’aurais voulu.
Pardon.
J’attrape ma veste et m’enfuis tant que j’en ai encore la force.
Je sais que si je me retourne, je serais prêt à tout abandonner pour Abigail.
Mais je n’en ai plus le droit.
Je n’en ai plus le pouvoir.
Je suis fini.
Tout est fini.
Pardon.
J’ai retrouvé ton cadavre à l’aube. Dans la cour du bâtiment désaffecté qui jouxte notre immeuble.
Le silence n’est jamais aussi assourdissant qu’à ce moment-là de la journée, avant que la lumière, semblant porter en son sein les rumeurs cacophoniques du monde, ne perce les ténèbres, qui elles bercent nos chimères et notre solitude.
La quantité d’hémoglobine contenue dans un corps humain semble assez dérisoire en termes de chiffre mais est ahurissante quand elle s’improvise flaque écarlate sur le bitume déjà assez sombre car teinté de rosée.
Je reste étrangement calme, monstrueusement détachée et la seule pensée qui me traverse l’esprit concerne les angles étranges que tes membres ont adoptés.
Combien d’os, de nerfs de ligaments brisés, rompus, déchirés pour ces innovations gestuelles ?
Mon regard se promène calmement sur ton corps fêlé pour finalement atteindre ton visage déformé par un rictus qui ne peut être humain. Tes lèvres largement entrouvertes sur un cri sans fin laissent s’écouler un long filet de sang qui vient lécher ton menton, se perdre dans tout cou pour finalement goutter sur le sol.
Comme tu devais être beau.
J’imagine sans peine ton doux regard humide et résigné fixé en contrebas, tes longues mains tremblantes empoignant la rambarde, ton souffle anarchique s’échappant de ton sourire désespéré, l’adrénaline suffocant ton esprit tandis que ton corps bascule lentement en arrière, tes yeux toisant la lune au-dessus de toi alors que tu t’éloigne de sa lumière dans un substitut de couloir post-mortem, les esquisses de regret naissant furtivement au creux de ton âme déchue tandis que l’implacable pesanteur accélère ta course vers l’abysse, le son mâte de ton corps embrassant l’asphalte, les craquements secs de ton fragile squelette qui se brise sous l’impact, tes organes qui implosent, instaurant une sublime anarchie dans ton néant intérieur.
Un pur moment de poésie.
Beaucoup plus sublime que tout ce que tu aurais pu tirer de ta plume, poète maudit.
Je m’accroupis près de toi et caresse doucement ta joue, enroulant une mèche de tes cheveux autour de mes doigts.
Et puis mes yeux sont soudain happés par les tiens.
J’ai toujours pensé que le regard d’un mort s’ouvrait sur l’infini, l’absolu mais le tien semble fixer quelque chose avec désespoir.
Que regardes-tu bel ange ?
Je me retourne et avise qu’un pan réfléchissant de l’immeuble nous renvoie notre image. C’est ton reflet que tu regardes, n’est-ce pas ? Me vois-tu seulement moi ?
Alors que je me relève tes yeux m’appellent une nouvelle fois. Un écœurant gargouillis s’échappe de ta gorge d’où le sang surgit brusquement dans un flux abondant et je comprends avec horreur que tu n’es pas mort.
Tu auras donc même manqué cela, ange maladroit.
Ton corps se crispe, se tend alors que des larmes rougeoyantes s’écoulent sur ton visage et que tu continues d’émettre des aberrations sonores de ta gorge obstrué.
Pourtant pas un instant tu ne consens à lâcher ton reflet des yeux.
Ô mon beau Narcisse, c’est lui qui t’as tué n’est-ce pas ?
Tu t’es perdu de l’autre côté du miroir.
Je me relève.
Je me passe une main sur le ventre.
J’ai naïvement cru que cet enfant allait nous permettre de nous retrouver.
Mais nous étions trop loin déjà pas vrai ? Moi charmée par une vie que je n’aurais jamais cru pouvoir avoir et toi par celui que tu as découvert dans le miroir.
Nous nous sommes détruits sans nous en apercevoir.
Nous nous sommes tués.
Ma main serre mon ventre. Le diamant à mon annulaire ne brille plus. Seules les larmes qui dévalent mes joues ont un éclat particulier.
C’est aujourd’hui que je m’en rends compte.
Pardon.
Quand ils auront emmené ton corps, je viendrais déposer des fleurs à l’endroit exact où il se trouvait.
Le mythe sera accompli.
FIN
"NARCISSE", FORMOSE Aurore (France) auroreformose@hotmail.fr |
| |
| Lire la suite de l'oeuvre en PDF |
| |
VOTE/VOTER/STEMMEN |
|
|
|
 |
|
|