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Je voudrais être une connasse, Henry Apolline (France)
 
 Je voudrais être une connasse.

Tous petits, les enfants se voient déjà devenir astronautes, héros, sauveurs du monde, Batman et Robin à la fois, et vous racontent ça aux réunions de famille, les yeux étoilés de rêve, en y croyant dur comme fer et en vous démontrant par a+b, avec cette merveilleuse faculté qu'ont les enfants de vous embrouiller, que Spiderman, c'est un enfant qui a bien réussi dans la vie. Quand ils grandissent, ils révisent peu à peu leurs ambitions. 5 en maths. Tanpis, ils ne seront pas informaticiens de génie, ou débuggueurs du siècle, juste employés chez Microsoft, c'est déjà pas si mal. 2 en anglais. Finis les rêves de maître du monde ; il faut au moins être trilingue pour passer le diplôme de tyran interplanétaire. Tanpis, ils seront juste traducteurs à la petite semaine, on fait pire. Certains gardent leurs rêves d'enfants, envers et contre tout : certains, malgré les tôles qu'ils avalent, gardent un grand sourire émerveillé en vous disant que, plus tard, ils veulent être écrivains, cascadeurs, médecins à la croix rouge, programmateurs, inventeurs, révolutionnaires, présidents, directeurs de la NASA, cosmonautes et tous ces autres metiers de rêve à la fois.
Moi, j'aimerais être une connasse. Ne voyez pas là d'amertume, ni de dépression chronique en marche, ni même les premiers symptômes de l'une de ces nouvelles maladies 100% remboursées qui rendent les gens heureux, locqueteux : si je vous disais cela en face, mon sourire serait aussi large que celui du grand gamin qui vous raconterait qu'il veut devenir magicien et asservir le monde entier sous son joug...
"..... "Connasse ?" .... " Attendez, attendez un peu avant de m'enfermer ! Attendez avant de me classer dans la catégorie " folle-mais-pas-dangereuse" ! Réfléchissez, et regardez-le, le petit gamin, en face de vous, qui vous dit qu'il veut devenir astronaute ! Posez votre flute à champagne, et imaginez seulement qu'un jour, un jour ou l'autre, il accède à son rêve...! Il sera payé, les billets et les pièces lui tomberont dessus sans interruption aucune, comme une de ces pluies drues desquelles on se dit qu'elles ne s'arrêterons jamais. Il connaîtra l'espace, plus d'espace encore que vous, coincé sur votre petite planète, plus d'espace que moi, plus que quiconque. Pourtant, il sera malheureux.   
Maintenant, tournez-vous vers sa grande soeur, là, dans le coin du salon... Demandez-lui ce qu'elle a prévu de faire, quand l'avenir viendra la frapper de plein fouet, posez lui cette question que tous les adolescents redoutent. Elle, elle est plus grande, bien sûr. Elle a comprit que ses rêves de grandeur ne la mèneront nulle part et elle fait partie de ces adolescentes désabusées par la vie qui, un jour, tenteront de se suicider, juste histoire de bien faire comprendre que leur vie, elles ne l'ont pas choisie. "Ecrivain." vous répond-elle sans cesser de mâcher son chewing-gum, tandis que vous reprenez un de ces petits canapés au saumon que vous aimez tant. Fermez les yeux, et imaginez cette fille déguindée sous les traits d'un écrivain de talent, rien qu'une seconde... Elle aussi gagnera de l'argent, pourra se noyer dedans si ça lui chante, ou se tailler les veines avec des billets de cinq-cent euros. Elle sera lue, admirée, décriée, connaîtra les joies de la critique et celles de la signature d'autographes, aura des fans, des milliers de fans, peut-être même des millions de lecteurs qui attendront son livre suivant avec impatience... Pourtant, elle sera malheureuse. Ou peut-être un peu moins, pour être honnête.
Car, pour être malheureux, aujourd'hui, lorsque l'on a la gloire, l'argent, la vie, le talent, il faut faire partie de cette catégorie de personnes - de cette catégorie de "maudits" , m'a-t-on un jour soufflé à l'oreille - qui existe bien assez et que l'on devrait franchement songer à exterminer un jour, d'une manière aussi expéditive que les ours blancs, au pôle nord.  Cette catégorie à laquelle j'appartiens malgré moi. Les philanthropes.
"Philanthrope ?! Mot barbare !!!" Me crieriez-vous si j'osais vous le souffler à l'oreille, pendant que vous vous éloignez machinalement de la soeur du petit garçon, comme si elle vous faisait peur, avec ses bracelets cloutés et ses yeux noirs. Et je serais bien d'accord avec vous. Le philanthrope - on l'appelle aussi le masochiste, le fou, ou tout autre qualitif peu flatteur qui conviendrait un tant soit peu à sa situation - aime tout le monde. Le philanthrope, il ne vous regarde pas avec un air qui signifie clairement " fous-moi la paix, tu vois bien que j'ai autre chose à glander de ma vie " lorsque vous entreprenez de lui raconter pour la cinquième fois comment votre petite amie est partie avec votre hamster pour aller habiter chez votre psychiatre. Le philanthrope ne ramasse pas ses affaires et ne fait pas mine de partir lorsqu'un homme, dans le métro, s'écroule et se met à pleurer, comme ça, juste parceque sa vie est trop dure et qu'il n'en peut plus. Le philanthrope ne détourne pas le regard lorsqu'en classe, il surprend des yeux une jeune fille occupée à se redessiner la carte routière des USA sur le poignet à coups de lame de rasoir. Le philanthrope, il ne vous laissera pas pleurer seul au détour d'un couloir, si, d'aventure, il vous arrivait quelque chose de fâcheux dans ces prochaines semaines... Oui, le philanthrope aime tout le monde. J'aime tout le monde. J'aime les médecins avec leurs aiguilles, les profs de français, les profs de bio, les agitateurs, les timides chroniques, les serveuses, les clients, les vendeurs, les inspecteurs, vous, les femmes, les hommes, les cons, ceux qui se donnent l'air intelligent, les geeks, les fêtards du samedi soir, ceux du lundi matin, ceux qui dansent en boite, ceux qui ne dansent pas, ceux qui font un régime, ceux qui méprisent leur balance, ceux qui portent des rayures verticales, ceux qui portent des rayures horizontales, les fans de Tokio Hotel, les fans de musique, les bons lecteurs, les myopes, les hyperméthropes, les philanthropes, les misanthropes, ceux qui vont en vacance à St-Trop', ceux qui se contentent du camping. J'aime les satanistes, j'aime les pacifistes, j'aime les blancs, les noirs, les beurs, les café-au-lait, ceux qui déjeunent le matin, ceux qui ne déjeunent pas. J'aime les filles qui se donnent des airs, j'aime les hommes qui font semblant d'en être, j'aime les ingénieurs de chez Microsoft, j'aime le créateur de Vista, celui de Norton, celui de la machine à café, celui de la voiture, celui de l'ouvre-bouteille à vapeur, celui de la téléportation, avant même qu'il ne la découvre.
Et j'en ai oublié. " Liste non-exhaustive" , devrais-je dire, mais, pour faire plus court, et pour ne pas vous assomer avec autant de mots barbares qui risqueraient de vous faire regretter d'être venu à cette soirée, je vous dirais simplement que le philanthrope aime l'espèce humaine dans son intégralité. Tenez, faites une expérience, si, d'aventure, vous auriez un peu de temps à perdre, ces prochains jours : trouvez-en un et mettez-le face à un de ses semblables, n'importe lequel, le premier quidam qui vous passera sous la main. Si, vraiment, vous appartenez au groupe des sceptiques, sortez de sa voiture le premier homme que vous verrez au premier feu rouge que vous croiserez sur la toute première rue que vous remonterez, et présentez-le au philanthrope. Sa réaction sera immédiate : une vive bouffée d'amour pour ce nouvel inconnu, une de ces bouffées presque perceptibles, presque palpables, l'envahira et il tentera sur-le-champ de se lier d'amitié avec lui, comme si sa vie en dépendait...  Si vous le voulez, comparez-le à un chaton, le pelage et la queue en moins. Face à un inconnu, le chaton ne voit pas un prédateur éventuel et se dit que ça ne peut-être qu'un nouvel ami qu'il n'avait pas encore rencontré. Le problème, il est là.
Le philanthrope, si l'on vivait dans l'un de ces mondes idéaux que les romans décrivent et que les adultes imaginent encore, dans leurs rêves les plus enfantins, ne souffrirait jamais ; tout le monde s'aimerait d'amour égal, tout le monde s'entraiderait, pas une seule petite amie ne partirait avec le hamster de son fiancé pour aller retrouver son amant, puisque les mots "fiancé" et "amant" signifieraient la même chose. Dans ce monde, chacun sourirait à son prochain, chacun s'enquiererait de la santé de l'autre, tout le monde rivaliserait de compliments, personne ne trahirait quiconque et tralala youhou, redonnez-moi un peu de cette herbe, ça me fait faire des rêves magnifiques.
Est-ce surprenant ? Vous comme moi ne vivons pas dans l'un de ces mondes merveilleux dignes des dessins animés les plus niais. Les philanthropes d'aujourd'hui ont la vie dure, pour la raison qu'ils aiment ceux qui, pour une raison X ou Y ne les aiment pas.
" Bon dieu, mais t'as vu comment t'es fringué ?! On dirait un sac ! Tu fais franchement pitié. "
" Hey, j'ai eu plus que toi, au contrôle !! T'es encore plus conne que je le pensais, alors ! "
" Le poste 14B ? S'il fonctionne ? Bien sûr qu'il fonctionne ! T'as pas vu le logo vert, à l'entrée, ou t'es complètement con ?! "
" Eh ! Regardez-le ! Regardez-le, il se rend ridicule !!! Il est nul, son poême !!! Au moins aussi nul que lui !!! "
" Ouais, c'est elle qui a eu la promotion... J'crois que l'patron doit regarder à la taille du bonnet des infirmières pour les augmenter, c'est pas possible... "
Ces gens là, le philanthrope les aime aussi. Il n'y peut rien. Pourtant, il n'est pas si différent que ça du reste du monde, malgré sa malédiction ; lui aussi souffre lorsque les moqueries le frappent de plein fouet. Lui aussi, il a mal lorsqu'on le truffe de plomb, juste comme ça, parceque c'est marrant et que c'est la mode de se moquer de son prochain ( de le "casser" vous reprendrait le petit garçon qui, s'il n'est pas un philanthrope - fort heureusement pour lui - n'est pas le dernier à jouer à ce cruel petit jeu avec ses camarades ) . Lui aussi, comme vous, il a parfois l'envie poignante de changer de vie, de tout reprendre à zéro, dans un monde où il serait comme les autres. Lui aussi, il aimerait bien, parfois, pouvoir se rebeller, comme vous vous rebelleriez si c'était sur vous que l'on lançait des pelures d'orange, parceque, ça aussi, c'est censé être amusant... Mais lui, à votre différence, il aime tout le monde. Et, lui, il laisse les pelures d'orange lui tomber dessus sans broncher.
Les philanthropes, parfois, ils ont une envie qui les surplombe totalement... Attention, je ne vous parle pas ici de la petite envie de la midinette qui décrête qu'elle doit ab-so-lum-ent dénicher LA paire de chaussures qui va s'assortir à merveille avec sa mini-jupe moirée, sans quoi elle sombrera en dépression nerveuse, mais bien de l'Envie avec un grand E, de ce genre de besoin qui dévore et pour lequel on ferait n'importe quoi. Les philanthropes, c'est l'envie de réagir, et d'arrêter de se laisser marcher dessus qui, parfois, la nuit, souvent, lorsqu'ils n'ont plus personne à aimer, les dévore. Parfois, ils ont comme envie de hurler " Pourquoi moi ?! Pourquoi je suis pas devenue une connasse égoïste ?!" aux étoiles, comme envie d'envoyer leur poing dans le visage de leurs attaquants, juste une fois.
Mais ils ne peuvent pas.
Ils aiment.
Telle une maladie, leur philanthropie, ce truc avec lequel ils n'ont jamais demandé à vivre mais qui s'est incrusté en eux, les force à honorer d'un grand sourire les emmerdeurs, les misanthropes, ceux qui les méprisent, les jaloux, les lanceurs de pelures d'orange. Ils vont même jusqu'à demander à ces derniers s'ils ne voudraient pas, en plus, une petite serviette pour essuyer leurs mains pleines de jus. Après, ils se giflent intérieurement pour ce réflexe idiot qui les fera passer, une fois de plus, pour des niais... Le philanthrope, il est facile à reconnaître. Asseyez-vous une minute de plus que d'ordinaire, sur le quai du métro, ce soir, en rentrant chez vous, et observez le monde... Le philanthrope, ce sera l'homme, la femme, l'enfant qui offrira son porte-monnaie aux voyous et qui leur tendra même le dos en riant si les dits voyous sortent une batte de baseball. Le philanthrope, ce sera cette femme qui, les yeux fatigués mais le sourire toujours d'attaque, offrira des sandwichs aux sans-abris pour ne recevoir en récompense qu'un coup d'oeil mauvais et un juron. Le philanthrope, ça sera ce jeune garçon qui, les yeux embués de larmes, ne pourra se résoudre à aller en coller une à son meilleur copain qui lui aura volé sa fiancée et qui répêtera, comme un con, au milieu du quai " c'est mieux ainsi !!" avec force de conviction.
Le philanthrope est un maudit.
Lorsque vous l'aurez repéré dans cette foule grouillante qui se presse dans les couloirs du métro, ne vous portez pas à son secours : vous risqueriez de prendre pour lui et, si le philanthrope aime à un point que vous ne pourriez même pas imaginer si vous vous spécialisiez sur le sujet, il a également tendance à aimer encore davantage les gens qui souffrent, comme pour absorber leur douleur, éponge désignée d'office pour secourir l'espèce humaine. Il est ainsi ; vous lui feriez plus de mal que de bien. Alors, lorsque vous l'aurez localisé, ce jeune homme, sur son banc, qui s'efforce de faire la conversation à son meilleur ami tandis que celui-ci serre la femme que notre philanthrope aime contre lui, contentez-vous de lui sourire. Contentez-vous d'avoir l'air le plus heureux possible, montrez-lui que vous, vous n'avez pas besoin de lui, montrez-lui que vous, vous ne profiterez pas de sa malédiction. Lorsque vous aurez fait tout cela, ramassez votre veste et passez votre chemin ; vous ne pouvez rien pour lui.


Henry Apolline (France)
red_clouds_fighter@hotmail.fr 

 
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