, Henry Apolline (France) red_clouds_fighter@hotmail.fr
« Tu es superbe, ainsi, Eros... nous allons faire un carton. » déclara le magicien en entrant dans la tente principale de toutes celles qui, couleurs en avant, entouraient le chapiteau où aurait lieu la représentation.
Un jeune homme aux longs cheveux bruns faisait face à un miroir et essayait d'arranger tant bien que mal le plastron de son costume de scène, une veste bleue argentée agrémentée d'un pantalon très blanc qui s'opposait magnifiquement au violet pâle de ses yeux à l'air joyeux.
« Ça va être un bon spectacle, on va bien s'amuser !! » déclara joyeusement Eros d'une voix flûtée, en jurant sous cape en voyant que l'attache de son plastron ferrugineux ne s'attachait toujours pas dans les pans de sa chemise.
« Pourriez-vous m'aider ? » demanda-t-il au magicien, en se retournant pour faire face à ce dernier, le plastron entre les mains.
Ce dernier acquiesça et passa le plastron de fer sur le torse de son assistant , avant de le lacer.
« Bien sûr, Ça serait sacrément dommage qu'il lâche au dernier moment ! » dit-il d'une voix grave, une de ces voix de fumeur invétéré.
Eros éclata d'un rire cristallin en songeant au ridicule de la situation que cela créerait.
« Si tu fais tout comme à l'entraînement, on va vraiment leur en mettre plein la vue. » finit le magicien en laçant les dernières ficelles du plastron dans le dos d' Eros.
« J'espère bien !!! » dit le jeune homme d'une voix joyeuse en refermant sa chemise sur son plastron avec un grand sourire pour son aîné.
« Merci pour tout. » finit-il tandis que le magicien sortait de sa tente.
Le garçon avait raison de le remercier, c'était normal ; il y avait de cela près d'un an, le magicien avait recueilli l'enfant dans un orphelinat en faillite du centre de ce Londres 1578 où la peste et la famine sévissaient sans mesure.
En échange de sa protection, de son logement et du partage de ses repas, le magicien avait demandé à ce qu' Eros participe à son tout premier spectacle en temps qu'assistant ... Voyant que cela n'impliquait rien d'étrange, de dangereux ou de compliqué, le jeune garçon, d'abord méfiant, avait accepté avec empressement, heureux d'être la figure de proue d'un spectacle de magie. Il serait vraiment parfait, et ses yeux faisaient de lui une illusion idéale pour la plupart des tours... Lui, comme sa soeur, d'ailleurs, qui avaient eu exactement la même histoire, et qui participaient tous deux au spectacle.
Mon spectacle...
Pensant à la réussite future du spectacle, le magicien entra dans la tente suivante, plus petite, mais décorée d'autant d'accessoires que la première, au milieu de laquelle se tenait, assise en tailleur devant une glace, une jeune femme aux longs cheveux aussi bruns que ceux de son frère.
« Magnifique, Lyra, le public n'aura d' yeux que pour toi... ! » dit le magicien d'une voix douce, comme pour s'annoncer, bien qu'il ne sache que Lyra l'avait déjà remarqué depuis longtemps. La perspicacité de la jeune femme l'avait toujours agréablement surpris.
Lyra se tourna vers lui, un petit pot de crème de couleur rouge entre les doigts, destiné à être étalé sur ses lèvres pour les rendre aussi rouges que celles de son frère... par ailleurs, et en tout points, elle était semblable à son frère ; mes yeux améthystes qui dévisageaient sans vergogne, mêmes lèvres fines et cheveux longs, même démarche, tenue et taille... la ressemblance était frappante entre les deux jumeaux...
Et c'est tant mieux...
« Eros est prêt ? » demanda-t-elle de la même vois flûtée, quoi qu'un peu plus audacieuse que celle de son jumeau.
Ce n'était pas grave, Lyra n'était pas censée parler durant le spectacle.
« Il est fin prêt. » répondit le magicien de sa voix grave. « Et nous le sommes tous, Ça va être superbe, et tu seras le clou de mon spectacle. » dit-il doucement en prenant une paire de bracelets d'acier qu'il attacha autour des poignets de la brune, les même que ceux que son frère venait à peine de fermer autour de ses propres poignets.
Lyra se laissa faire, et accorda même un de ses rares sourires au magicien.
« J'espère bien que cela sera une réussite ... depuis le temps que l'on s'entraîne... » dit-elle d'une voix qui restait malgré tout glacée tandis que le magicien repartait d'un pas leste et silencieux vers le chapiteau sur un dernier sourire envers Lyra.
Elle aussi avait été rescapée de l'orphelinat en même temps que son frère, mais la différence était que, pour son cas, sa confiance avait été nettement plus dure à obtenir, et, souvent, le magicien se disait que, malgré tout, elle lui restait aussi méfiante qu'au début, voire peut-être un peu moins dans ses bons moments. Mais elle était véritablement une bonne actrice, pensait le jeune magicien en entrant dans les coulisses de la scène de magie où s'affairaient les trois assistants au montage du spectacle.
Le magicien passa devant Jack, l'homme au masque défiguré par un tour mal finit, Patrick , l'expert des costumes des deux enfants et enfin devant Kyle, son éternel bras-droit, avant d'arriver au bout des coulisses, quasiment devant la scène, où le vacarme distant du public lui parvenait au travers du lourd rideau de velours rouge.
« Vous êtes vraiment sûr de vouloir faire cela, patron ...? » demanda la voix rauque de Kyle dans le dos du magicien qui lui adressa un grand sourire presque indéfini.
« Le couronnement de ma carrière, Kyle ... je ne vais louper cela pour rien au monde... » déclara-t-il de sa voix douce avant d'attraper le chapeau haut de forme noir que lui tendait son acolyte pour le mettre sur ses longs cheveux noirs réunis en une queue de cheval qui tombait sur un costume aussi noir que le couvre-chef.
Le public se leva d'un mouvement lorsque le magicien apparu sur la scène en souriant aussi largement qu'il le pouvait. Quelques filles sifflèrent en voyant la jeunesse du magicien, ses longs cheveux noirs d'ébène et sa peau blanche sous les chandelles de Patrick, et quelques autres frémirent en voyant ses yeux anormalement rouges scruter le public à la recherche de ... parfait.
« Mesdames, messieurs, mesdemoiselles... »
Nouveaux sifflets dans le public.
Bande de crétins.
« Avez-vous déjà vu un ... lapin ? » demanda le magicien en retirant son haut de forme pour en ressortir un petit lapin blanc qu'il tenait par les oreilles. Les enfants du public éclatèrent de rire devant le petit animal.
« Deux lapins ? Trois lapins ? Cinquante lapins ? » continua le magicien en faisant jaillir autant de lapins de son chapeau et, bien vite, la scène fut recouverte d'une cinquantaine de lapins blancs aux grandes oreilles que Patrick attirait vers les coulisses.
Le public, du moins, les enfants qui le constituaient, riaient aux éclats, mais leurs parents ne bougeaient pas.
Qu' importe.
« Mais, les lapins de basse-cour, assez ! » s'écria le magicien de sa voix grave qui portait pourtant très loin. « Et un lapin, comme celui-là ...?! » s'exclama-t-il avant de lever les bras au ciel.
Les spectateurs virent avec des « Ooooh » appréciateurs un gigantesque lapin se former dans les airs au dessus de la tête du magicien, brillant sous les chandelles, comme fait d'une matière crépitant encore inconnue à l'époque.
« Nul, nul et nul ! » s'écria soudain une voix qui fit sourire intérieurement le magicien, qui vit apparaître Eros sur la scène, vêtu de sa chemise argentée. Le jeune homme avança, un grand sourire aux lèvres, et fit de son mieux pour paraître le plus moqueur possible, comme à l'entraînement.
Ce serait même presque dommage de gâcher un talent pareil...
« Eros !! Je ne te permet pas ! » dit le magicien à voix haute, faisant rire le public.
Eros croisa les bras sur son torse et sourit moqueusement au public, ridiculisant son maître, comme il l'avait si bien appris.
« Mesdames et messieurs ! Voici maintenant quelque chose que vous ne verrez que très peu... » commença le magicien avant de sortir un sabre de derrière lui, si grand que le public applaudit en le voyant... jusqu'à la nouvelle remarque d' Eros.
« Minable ! Carrément Minable ! »
« EROS !!! » explosa le magicien, faisant taire un instant le jeune homme.
Tout se déroulait comme prévu.
L'épée tombée à terre, le magicien fit apparaître un grand panier, duquel il extraya une dizaine de serpents de toutes les couleurs, puis fit s'envoler des colombes et...
« Imposteur ! Mais dites-lui, qu'il est nul ! »
Techniquement, là, ce devait être la goutte de trop. Et ce le fut.
La minute d'après, le magicien marchait vers Eros avec un air de colère parfaitement imité s'en saisissait aussi facilement que s'il avait été de papier et jeta le jeune homme dans le panier sur un cri de ce dernier, également superbement bien imité.
« Moi ?! Nul ?! » s'écria le magicien en attrapant son épée.
L'assistance retint son souffle, se demandant s'il allait le faire ou non... et il le fit. Le magicien aux longs cheveux plongea l'épée dans le panier d'où il en ressortit un grand cri qui, pour la dernière fois, fut imité, car arrêté par le plastron.
Puis il la replongea dedans, encore et encore ...
Et bien vite, les cris se muèrent en gémissements, en hurlements, où l'on percevait quelques « ARRETE !!! » qui faiblirent de plus en plus au fur et à mesure que la lame plongeait dans le panier avec toujours plus d'ardeur dans les mains de son propriétaire qui, hystérique, les yeux empreints d'une folie meurtrière, ne voulait pas s'arrêter.
Le public commençait à applaudir, comprenant que ce ne pouvait être qu'un tour, de plus en plus forts, et le bruits de leurs clappements de mains se firent de plus en plus fort, accompagnant en rythme les percées de l'épée dans le panier.
Pourtant, les cris, eux cessèrent au bout d'un moment.
« Petit morveux ! » s'écria le magicien en retirant une épée curieusement rouge du panier pour la jeter à terre. « Maintenant, Mesdames et messieurs... les cartes !! » s'écria-t-il comme si de rien n'était.
Mais, bien que ses tours, tous plus spectaculaires les uns que les autres, soient parfaitement exécutés, le magicien avait perdu l'attention du public ... qui regardaient maintenant la large tache rouge carmin s'étaler autour du panier et briller de par le feu des chandelles.
« Et voici que c'était bel et bien un ... mais, que vous arrive-t-il ? » demanda le magicien d'un ton innocent en voyant des enfants du public se mettre à sangloter doucement et des parents perdre leurs couleurs devant la mare de sang du panier qui s'élargissait.
« Le morveux ? Il serait... » Le magicien retint son souffle, pour ménager le suspens créé. « Je l'aurais tué ...? » demanda-t-il d'un ton très innocent auquel seul le silence du public répondit.
« Non !!! Je n'ai pas fait ça ? Je vous en prie, tous, aidez-moi, aidez-moi à le rappeler à la vie ! » finit-il d'un ton implorant qui, et il le savait, ne lui allait pas du tout.
Connaissant les mouvements à effectuer sur le bout des doigts, le magicien encouragea le public à frapper dans leurs mains, et d'entonner une litanie presque macabre, censée ramener Eros à la vie.
« Eros, Eros, Eros, Eros ...! » hurlait le public.
Le magicien fit tomber sa cape sur le panier qui avait déjà pris une sympathique couleur hémoglobine, recouvrant ainsi la mare rougeâtre.
« Eros, Eros, Eros, Eros ...!!! » continuait le public de plus en plus fort.
Bande d'abrutis...!
Le magicien leva les bras au dessus de sa tête, l'air concentré, et murmura quelques paroles incompréhensibles et purement inventées, avant qu'un nuage de fumée blanche n'entoure la cape et ce qui se trouvait en dessous pour la faire disparaître.
« EROS, EROS, EROS, EROS !!! »
Une lumière s'alluma au fond de la salle, et le public se tourna vers elle d'un seul mouvement.
Il y eu une grande salve d'applaudissements quand Lyra descendit vers la scène avec le sourire professionnel plaqué sur le visage, complètement inconsciente du drame qui venait de se dérouler, rayonnante dans sa tenue identique à celle de son frère.
« Il y a eu des ratés, mesdames et messieurs, mais mon Eros est bel et bien de retour !!! » s'écria le magicien en prenant Lyra par les épaules. La couleur des cheveux, des yeux et la démarche de Lyra ne laissa aucun doute au public de ce 18eme siècle, temps où les jumeaux ne courraient pas les rues, Eros était bel et bien de retour à la vie.
Le public se leva comme un seul homme pour acclamer le magicien, en applaudissant avec force le plus grand tour de magie qu'ils n'avaient jamais vus.
Pourtant, ce qu'ils ne virent pas, fut la disparition totale de Lyra quelques heures plus tard, opérée par une main inconnue du public, une main bleuie tenant un poignard à la sortie des coulisses, où la jumelle s'attendait à revoir son frère et à fêter leur succès à tous les deux, tandis que le magicien , désormais célèbre dans le monde fermé des magiciens de la haute hiérarchie signait les premiers autographes de l'époque.
La carrière de Patrice Wight venait à peine de commencer...
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