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"Neige sous les tropiques", KOLIE Edouard (Guinée)

À Yanguine Koïta et Fodé Tounkara.
« Reposez en paix dans la chaleur de notre affection ».


I- Neige sous les tropiques.

        La compagnie de transport belge, la Sabena, s’éteindra dans une froide nuit d’Europe. Telle est la destinée de tout ce qui est terrestre ! Mais toute sa vie durant, on s’en souviendra toujours, comme l’Internet, elle a résorbé les distances, réduit les espaces entre continents et peuples différents, faisant du monde un petit village qui n’a cessé de s’amenuiser. Plus curieux, elle aura abrégé par ailleurs la distance entre la vie et la mort. La première se périclitant sans vergogne dans la seconde dans un déploiement inouï d’exécration que seule explique à suffisance le spectacle dantesque d’horrifiantes tragédies réputées insolites.

        Nous sommes aujourd’hui, le matin du 2 août, à cette fin du grand vingtième siècle. Conakry blêmit sous une pesante enveloppe nébuleuse. Les horizons de la capitale guinéenne sont tous entassés de stratus coinçant le soleil dans son lit. L’on s’apprête à commémorer dans tout le pays le 2 août. Maladresse ou ironie ? Pourquoi n’a-t-on pas offrir l’occasion au peuple de se remémorer la triste commotion de l’an dernier.  Ne c’aurait-il pas été un moyen ingénieux pour le monde éploré de s’en libérer petit à petit ? Les autorités n’eussent-ils pas eu l’occasion d’endiguer la voie qui mène à cette macabre perdition ?  Mais partout, le peuple endoctriné vibre déjà des ferveurs de cette fête historique pourtant bénigne.

        Ce matin, comme le soleil, je ne voulus guère sortir. Une grise humeur, s’était emparé de moi depuis la veille. Ma caisse à outils reposera au coin. Mon père me grondera comme toujours si je ne sors pas tôt parcourir toute la ville, lavant cirant et raccommodant les chaussures. Vous le savez, depuis plus de quatre ans, il languit dans le chômage et sa famille dans une flambante pénurie. Je dois donc participer aux dépenses familiales et apprêter mes fournitures scolaires pour l’ouverture prochaine à travers cette exténuante besogne.

        Les grasses matinées ont cela d’intéressant : les longues méditations. A tout bout de champ, ma mémoire s’encombrait d’interrogations. Pourquoi le continent noir demeure-t-il victime de choix de toute la misère de la terre ? Et mon pays, sous leurs feux multiples et croisés ? Comment certains peuples s’en sont-ils libérés ? Assurément, ils ont le secret. Mais pourquoi doit-on alors mourir dans la tentative de fouler leur terre bénie en vue d’y quérir le secret ? Périr, de la plus poignante des manières en voulant se préparer une vie plus décente ?

Aujourd’hui, je ne vais pas vous pleurer comme l’autrefois. C’est que je n’ai plus de larme à verser. J’en avais répandu à foison et aucune réserve n’en put rester. Votre tragique disparition, il y a un an, accable jusqu’à l’heure mon âme et sans cesse me chagrine péniblement. Bien que trop lassé, je me devrais de venir vous offrir des fleurs. C’est du reste le plus élémentaire de mes devoirs.

        Papi, Tékra, chers vaillants compères, je garderai sans cesse à l’esprit ce que fut votre calvaire.

                                                *
                                               *       *

        Nous étions un autre matin du 2 août, tout plein de cumulus. Étrangement, Je ne voulus quitter le lit. Ma caisse s’est reposée au coin. Les remontrances de mon père ne me firent aucun effet. C’est qu’en moi tourbillonnait une sorte d’amertume que je pusse expliquer quoique admis en classe supérieure avec mention. Etait-ce le cortège de misère qui faisait rage au pays ? J’en doute. Au lit, je m’étais abandonné aux méditations. « Comment aller en Europe quelque soit le moyen ? Ici, on est las de souffrir », avais-je soupiré.

        A cet instant là, je m’étais mis à penser à vous, Papi et Tékara. Cela avait fait près d’une semaine que vous vous étiez envolés pour l’occident dans le dessein d’y construire votre vie. Je vous enviai fort et saluai votre audace. Ici, les perspectives se réduisent pour finir piteusement dans les tiroirs de l’illusion. « Je dois faire comme, eux fuir l’enfer en vue de le paradisier plus tard » avais-je décidé. « Pour aller à la source, il faut nager contre les courants. » Conseille-t-on dans un filme que nous avons visualisé à trois un soir. Nul doute que cela fût votre credo et je décidai d’en faire mien. Nager à contre courant pour sa réussite, voilà une autre dimension de l’homme.

        Le soleil étai immobilisé au zénith. Dehors tout paraissait étrange. Biscornu aussi le visage de ma mère auquel je vouais un culte.

-Bonjour m’man, y a pas marché ce matin ?
-Viens mon fils. Plus près de moi mon petit David.
Je me laissai câliner dans ses bras qui me serraient vigoureusement. La dernière, de la sorte, c’était à l’annonce de la nouvelle du licenciement de mon père. Il eut la maladresse d’être intègre dans une société de corrompus. Son chef ne l’ayant pu supporter, réussit à le mettre dehors. Lui pourrait désormais faire ses affaires, sans crainte comme ses autres pairs des services publics.
J’eus l’intuition d’un malheur grave. Ses riches sanglots me firent geindre aussi.
-        Bernard,  tes amis Papi et Tékara sont morts.
-        Impossible ! Ils ne peuvent mourir. Ils ne sont plus ici et là où ils sont partis, on ne meurt pas… enfin de misère.
-        C’est parce qu’ils sont partis, qu’ils sont morts. Leurs corps ont été retrouvés dans l’avion.
-        Faux ! criais-je très fort. On les a laissés mourir. Ils ont été tués.
J’avais pleuré très abondamment à ces mots, maman aussi. A votre domicile, Papi, à Yimbayah Ecole, la consternation était à son summum. Une foule nombreuse sanglotait, pleurnichait, pleurait, criait et aboyait bruyamment à fendre cœur. Ce fut le même désarroi chez tes parents, Tékara, où je courus en galop avec tous nos amis du quartier et de l’école.

La mélancolie embrumait les yeux et ridait la voix. Ici et là lamentations et jérémiades poignantes, arrachées aux cœurs comme un morceau de chair.
Le même jour, le délire n’eut de nom. Les médias nationaux et étrangers s’y jetèrent et pire, en désordre. C’est alors que nous apprîmes le récit de votre calvaire.

Partis d’un quartier populeux de Conakry, vous avez été découverts morts l’un dans les bras de l’autre, mêlés à leurs bagages dans la soute d’un airbus de la Sabena à son atterrissage à Bruxelles. Ce récit fit battre en moi une douleur plus anguleuse.
       
Ayant fui une somme de souffrance, et espérant trouver au pays d’Eldorado, un sort meilleur à partager avec vos parents, votre odyssée a chaviré dans les heurts. Parmi l’innombrable foule de parents, amis, connaissances, alliés et sympathisants, les élèves de Yimbayah Ecole et de l’école franco-arabe de Yimbayah furent les plus nombreux et les plus apitoyés. Nous nous retrouvions par petits groupes pour pleurer ensemble, parfois commentant les circonstances du drame,

-Il faut trouver les responsables et sévèrement les punir. Se plaignit Abou.       
- A qui peut-on imputer cette tragédie ? Interrogea Jean. La chaîne est trop lourde pour  qu’elle se fasse porter par un seul, ou une communauté. Je vous dis, tous sont coupables.
- En premier lieu nos autorités, attaquai-je. Nos autorités à tous les niveaux sont insuffisantes. Comment ont-ils réussi à s’introduire dans la soute de la Sabena ?
- Il y a aussi ces européens qui s’acharnent sur les noirs comme une épidémie à bouter hors de chez eux. Reprit Abou.
- C’est comme s’ils n’avaient jamais eu besoin du monde noir un seul jour. Revint Jean.
- Il faut reconnaître jusqu’à quel point nos gouvernements sont maniaques. Ils ne sont habiles et puissants que dans les conflits fratricides, incapables de relever le défi du progrès après combien d’années d’indépendance ! Dis-je.
        - Alors que les comptes se règlent. Si l’Afrique a été utilisée que les autres à leur tour se rangent, ainsi on est quitte. Rétorqua Abou.
-Tu parles mon frère, répliquai-je. Le blanc a juré de tenir le noir pour son marchepied et l’Afrique, sa poubelle. Je refuse de croire que le service de la Sabena 330 de ce jour là ait ignoré la présence de clandestins dans la soute. S’il n’a pas réagi, c’est qu’il était persuadé que les pauvres n’en sortiraient jamais vivants. Il y a donc deux de moins parmi les audacieux aventuriers qui les importunent sans cesse.
-Alors ne songeons plus à cette audace qui nous exige une fuite en occident. Vomissons cette idée. Se ravisa Jean.
-A propos, et la lettre testament de nos amis ? Pensez-vous qu’elle aurait la vertu d’émouvoir les responsables d’Europe ? Interrogea Abou.
-Emus, tout sauf ça ! Le blanc est incapable d’émotion. Vous verrez plutôt que les lois sur l’immigration seront des plus draconiennes, s’indigna Moryba.
-Le plus marrant est que nos autorités s’attardent au contraire dans des formules creuses visant à les défendre et les innocenter. Elles soutiennent qu’on ne meurt pas de faim ici, qu’il n’y a pas de sans abris et patati  patata. Mais elles ont refusé de déclarer qu’il n’existe aucune protection des couches fragiles, que la corruption et le vol des biens publics sont impunis, qu’on ne vient au pouvoir que pour s’enrichir, que dans notre classe à Yimbayah Ecole, avec Papi, nous étions cent sept, la lumière y pénétrant que par quelques trous percés dans le mur, sans électricité ni réfectoire, que  la tâche de nos enseignants est des plus pénibles, que… et j’en passe. Très loquace devant les medias, nos autorités n’ont cependant rien dit. Conclus-je.

Chacun fustigeait. A vos domiciles, nous avions érigés demeure. Après, les cours avaient, ignorants, repris. Pire, en classe de 9ème année, sans toi, Papi. J’eusse souhaité changer d’établissement, mais il eût manqué cruellement de nécessaires pour supporter les coûts du transfert.
       
        Dans la foulée, des milliers de paires d’yeux me scrutaient avec des doigts pointés sur moi. J’eusse pris part à l’aventure avec vous. L’on s’étonnait de ne pas me trouver crucifié, moi aussi, mêlé aux bagages dans la maudite soute d’une ingrate Sabena. C’est que vous ne m’aviez jamais mis au courant d’une telle entreprise. Fuir en Europe était le plus extravaguant de nos rêves. Nous en parlions partout, à chaque instant comme d’une hantise. Ce fut plus qu’une obsession.

        Papi, n’est-ce pas que tu rêvais devenir pilote ?

-Il faut absolument y aller ! Tu avais crié un jour. « La vie est un risque mais celui qui a peur de vivre est déjà mort. » Tu avais ajouté pour citer un éminent penseur.
-D’ailleurs, ne dit-on pas que «  Sans risque, il n’ y a pas de plaisir » ? Tekara, toi tu avais renchéri.
-Papi, ta chance est grande, ta mère y vit. Avais-je ajouté.
-Ainsi, donc, ensemble, on tâchera de nager contre les courants. Papi, c’est toi qui avais décidé ainsi.
Vous rappelez-vous ces conversations que nous tenions partout ? Quant à moi, c’est comme hier, ce matin même!
Mais quand j’appris que vous vous êtes envolés sans moi et sans que je ne m’en aperçoive, je vous traitai de traîtres et m’enfuis pleurer dans ma chambre pendant un jour.
        Le lendemain, je trouvai rangé parmi mes anciens cahiers, le seul livre dont j’étais propriétaire. Il avait passé toute l’année scolaire avec toi Papi. T’en souviens-tu ? Je sais que la terre est lourde. Mais fais-moi plaisir. ‘’ Le livre unique de français 7ème année.’’ Tu n’en avais pas, alors, je te l’avais passé. Tu sais, ce livre, je l’avais volé à notre professeur de français à cause du texte ‘’ le présent de l’indicatif’’ aux pages trente et trente un, extrait de ‘’ Le coiffeur de Kouta’’ du malien Makan Diabaté. Tu me l’avais pris à cause d’un autre texte, de Saint Expery, aux pages deux cent trente et deux cent trente un ’’ L’homme d’affaires in ‘’Le Petit  Prince’’.
        Quand je le vis, je voulus m’emporter, mon cadet me calma.
        - C’est Papi qui l’a laissé hier soir. Il m’a seulement chargé de te dire qu’il t’aimait fort. Il était très pressé.
Lorsque  je l’ai, ouvert, j’ai trouvé à ta page préférée ta note :
« Cher David, des gens nous ont aidés, Tekara et moi. Nous allons partir pour l’Europe. Il n’ y a pas de place pour nous trois. Mais là bas, je te préparerai une place et tu nous rejoindras non pas en clandestin comme nous partons. Endure la galère, mon pote et bientôt nous t’affranchirons. Il faut que nous réussissions. Nous y sommes condamnés. J’ai fait deux lettres. Une pour mon père et l’autre pour les responsables européens, au cas où … jamais on ne sait. Mais quoi qu’il pourrait advenir, sache que je serai fier d’avoir nagé contre les courants. Souviens-toi de ce bout de phrase.
        Je t’embrasse…
                        Ton papi… »

        J’oubliai vite ma colère et vous aimai encore plus que jamais. Je fus fier de vous.

                                                *
                                                *             *
       


Neuf jours après, vous devriez revenir au pays, forcés dans des cercueils. C’était un 7 août, quelle frayeur. L’aéroport de Gbessia, débordé, se surprit étrique. Une marrée humaine stagnait là jonchée jusqu’aux abords retirés. Le ciel était dégagé. C’était curieux, en plein hivernage, sans doute pour sanctifier ce  temps qui devrait vous recevoir dans la chaleur. Nous fûmes encore très nombreux, de Yimbayah Ecole et de l’école franco-arabe de Yimbayah, parmi l’innombrable foule massée là, vous attendant depuis la veille. Pour la plus part de vos amis, c’était la première fois de franchir le quai de l’aéroport. Là, la grande interrogation coula comme une marrée : « Avec tout ce dispositif, comment ces deux adolescents en sont-ils arrivés là ? »
        Les cœurs n’avaient pas encore fini de bruire de cette question lorsqu’un bruit abrutissant fendit le ciel pour se loger dans  des tympans lassés. Le vol A330-300 de la Sabena mordit notre sol. Quand vos cercueils en descendirent, dix minutes plus tard, ce fut un fracas de pleurs qui emmitoufla l’aéroport. Des larmes diluviennes coulèrent d’infortunées paires d’yeux. Le cortège funèbre se rua vers Ignace Deen suivie par cette foule ébréchée par une somme d’affliction indescriptible.

        A la grande mosquée Fayçal, le jour suivant, la nombreuse foule de l’aéroport s’était amenée cette fois triplée, l’émotion à la place du cœur. Après la prière de quatorze heures, que je fisse avec tous, c’est dans la chaleur que le site rustique du cimetière de Cameroun vous reçut dans la commisération, devant Dieu et cette foule pétrie de frisson.

                               
                                                *
                               
  *              *
       
       

Si je n’ai pu, ce matin, porter ma caisse à outils, bien que le ciel soit sans souillure, c’est qu’à vous, j’offre cette journée. Il n’en pouvait être autrement. Sur vos tombes, je viens déposer une gerbe de fleurs : témoignage de la même amitié qui m’a toujours lié à vous, ce même amour vif plus fort que la mort.
        Vous avez la salutation de la jeunesse  de Guinée et d’Afrique.
        Chers martyrs, pour votre long plaidoyer en faveur de la jeunesse africaine, soyez gratifiés. Ce grand cri d’alarme n’a pourtant eu d’effet que le durcissement des lois sur l’immigration.  C’est leur affaire ! Nous jeunes africains, savons désormais que l’Afrique doit miser  sur ses propres ressources. Nous en avons pleinement eu conscience.
        Seulement, ici, plus que jamais, les perspectives ont tari. Les philanthropes s’inquiètent même du devenir de la jeunesse qui reste sans avenir.

        Adieux martyrs, vous étiez morts de froid, reposez ici dans la chaleur de notre affection…

"Neige sous les tropiques", KOLIE Edouard (Guinée) cvlpink@yahoo.fr 

 
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