"Chaussé", Kristina Jones Megard (France)
Chaussé
de
Kristina Jones Megard
(Première Partie: Gildas ; Gildas par le Passé ; Gildas Surpassé)
(Chapitre 1 : Gildas)
Un pas à gauche, feuilles mortes… Un pas à droite, béton.
Gildas marchait lentement fatigué par ses pensées. Il étudiait le sol en jetant un coup d’œil de temps en temps à ses chaussures… Un pas à gauche pour le stabiliser… Un pas à droite pour le guider. Non… Et merde, subitement elles l’attristaient comme les feuilles mortes d’octobre entassées sur le béton.
Les derbies de Gildas étaient marron et ternes. Il avait marché toute la matinée. Leur ancienne allure était maintenant dissimulée sous une couche surprenante de boue sèche tout comme son cœur caché sous son manteau de cachemire qu’il appelait souvent son « manteau de cauchemar », tant l’homme dans son ensemble apparaissait usé. « Usé », le mot lui-même semblait siffler… « Usé, usé, usé ». Son sang serpentait à travers son cœur, incapable de battre tout seul sans le bruit familier de ses Oxford deux tons contre la chaussée. Dans sa rage, il les avait abandonnées le matin même dans les mains de son cordonnier. Depuis, les personnes que Gildas rencontrait sur son chemin se tournaient vers lui pour lui infliger leurs regards remplis d’un certain dégoût. Il pensait que c’était à cause de ses chaussures de rechange, ses Derbies… Pourtant il pouvait reconnaître ce regard facilement, c’était ce même regard auquel il était confronté tous les matins de la part de Calliope, auparavant…
Avant qu’elle ne se donne la mort.
C’était Calliope qui avait aimé Gildas mieux que quiconque, même si cette idée lui apparaissait difficile à accepter. Il restait retranché dans son déni en se disant qu’elle était compliquée voire impossible à vivre, et que son désespoir interminable n’était qu’un choix - le choix de Calliope. Il était surtout plus facile pour lui de se dire cela que d’admettre qu’il n’avait pas su être à la hauteur de ses attentes. Il n’avait pas essayé de la connaître, en tout cas pas comme un mari est supposé connaître la femme qu’il prétend aimer. C’était donc une jalousie perverse comme si ça devait être lui « l’insaisissable » et non elle. Lui seul.
Gildas trébucha en pensant au visage de Calliope.
Elle avait été dotée d’un regard ouvert. Ses yeux, d’un vert clair, avaient pris l’habitude de le couper en lamelles fines et de faire entrer en lui une lumière glaciale qui frigorifiait son être.
Une fois son intérieur ouvert et ainsi figé, elle pouvait l’explorer à sa guise pour l’étudier. Il sentait que c’était elle qui avait donc toujours eu un léger avantage sur lui. Calliope avait rôdé dans ses couloirs les plus sombres et une violence croissante était née en lui. Il s’était senti dépossédé de son territoire intérieur et ça, il ne le supportait plus.
Un jour, comme si elle ne lui avait jamais porté la moindre attention, elle lâcha prise.
Elle se détacha de Gildas en lui réclamant moins, sans pour autant donner plus d’elle-même. Souvent il notait qu’elle le regardait autrement, presque en complice, comme si elle comprenait son dilemme. L’espace qu’elle laissa vide dans les couloirs de Gildas le rendait furieux. Il supportait mal son abrupt manque de curiosité. Il se sentait dupé par son propre jeu… Évidemment, il aurait souhaité que ce fût lui qui s’éloignât d’elle en premier.
Il aurait dû… Malheureusement, sa soudaine suavité l’avait bouleversé. Sa bouche, ses lèvres, ses avances timides avaient offert à Gildas ce moment divin où Calliope devenait soumise, dans la bataille qu’il jouait sur son corps. Cette bataille incessante qui les tiraillait chaque fois entre un tango de résistance et un véritable débordement émotionnel qui avait pour but de rendre l’un dépendant de l’autre. En elle résidait le besoin de rester en totale possession d’elle-même. C’était ennuyeux pour un homme comme Gildas qui préférait régner en maître. Qui voulait tourner, toucher, enculer l’autre sans se soucier qu’il puisse en être affecté. Il repérait avec allégresse toute note de soumission chez sa partenaire car Gildas voulait la preuve que sa seule présence pouvait créer un effondrement dans la structure de l’autre. Il s’imaginait qu’il avait une emprise sur Calliope, mais le plus souvent dès qu’elle entrait dans la pièce, c’étaient les genoux de Gildas qui faiblissaient.
Autour de Calliope, l’air était gorgé d’une eau de Cologne appelée « Le Troisième Homme » de Caron. C’était un parfum pour homme et Gildas n’avait jamais compris cette odeur, à la fois fatale et repoussante… C’était trop inattendu sur la peau d’une jeune femme pour laquelle il imaginait un parfum floral et léger, alors qu’elle semblait résolue à être grave et remplie d’insinuations.
Même aujourd’hui, après la disparition de Calliope, Gildas notait encore que son eau de Cologne semblait rester dans ses cheveux et même se nicher dans le creux de ses mains. Cette odeur, son odeur, restait accrochée à Gildas comme si, de ses doigts, Calliope tirait sur son lourd manteau en se mettant juste derrière lui pour une petite partie de « jambes en l’air cache-cache », mais « Le Troisième Homme » la trahissait.
Il ne pouvait pas se souvenir quand il avait compris que c’était elle qui avait vaincu. Il savait pertinemment que c’était lui l’initiateur. L’enjeu, pour Gildas, était de se protéger d’une véritable intimité avec sa femme. Ah, mais pour Calliope, c’était comme si elle pesait chaque gramme de sa chair dans la balance de leur jeu, pour tester Gildas en se testant elle-même. Elle pouvait venir près… Putain, si près parfois, assise sur lui ses jambes autour de lui comme une étreinte… Il déboutonnait sa chemise, et pourtant… Elle n’était à personne.
Gildas fermait les yeux comme si les mains de Calliope l’effleuraient… Pourquoi avait-elle joué si ça la détruisait à ce point ? Quand avait-t-elle décidé que cet acte représenterait la fin de leur jeu ? Jusqu’où était-elle allée dans sa tête, pourtant si jolie à voir, pour imaginer un tel amalgame ? Calliope avait dû comprendre pendant ses derniers moments que son geste était un véritable coup de maître, d’un parfait sang-froid. Elle sortit du jeu une fois pour toutes en laissant Gildas exposé comme le monstre que sa déprime avait voulu qu’il soit. Enfin, c’était fini… Elle pouvait dormir paisiblement toutes ses nuits sans sentir l’angoisse, sans prendre le moindre cachet, là, dans sa boîte noire, ensevelie profondément sous la terre.
Il lui semblait qu’elle avait pris avec elle aussi tout son sommeil à lui au point qu’il était obligé de rester parmi les éveillés sans relâche, et vivant.
Gildas n’osait pas dormir, il partait souvent en quête de paix et, dans cette démarche, il se retrouvait parfois dans le Parc de la Tête D’or. Il marchait, son corps penché vers la gauche, ses deux mains plaquées contre sa poitrine car il couvait son cœur comme un bien précieux. Son pauvre cœur qui avait été si mal-jugé. Certes, leur relation s’était injustement terminée, mais il était temps qu’il accepte définitivement qu’elle avait surtout injustement commencé, ce qui avait déterminé toute décision prise après leur rencontre.
Rien ne lui restait, rien… Sauf le problème de cette pétasse de mère de Calliope.
La pensée de cette femme le rendait confus, à tel point qu’il lui devenait nécessaire de s’allonger sur un banc du parc, les yeux levés vers l’oppressant ciel de cette fin d’octobre. Il touchait craintivement la lettre dans sa poche comme s’il examinait le nerf dénudé de sa conscience.
Depuis six mois, il évitait d’être mis face à sa souffrance glauque, et la limite qu’il dessinait en lui entre la comédie de « veuf attristé » et « l’homme qui comprend sa situation avec lucidité » le tranchait en deux. Comme un automate, il attendait le comblement de ce vide pour se reconstruire et franchir le pas vers l’inconnu.
C’était plus un petit mot qu’une vraie lettre dans sa poche. Un petit mot ridiculement cordial étant donné les circonstances :
Mon cher Gildas,
Ma Calliope est morte (ou dois-je écrire « notre » Calliope).
Venez me parler si vous vous sentez prêt.
Adrastea Filin.
Elle ne lâchait jamais prise. Naturellement de manière évidente, Calliope était venue à Gildas avec tous ses jeux de défense si visibles, si exploitables. Avec une mère comme Adrastea, mieux valait naître capable de passer d’un rôle à l’autre, car si l’enfant ne disposait pas de la maîtrise des mécanismes de défense, ce n’était même pas la peine de sortir du ventre. L’emprise qu’elle avait pu avoir sur sa fille semblait telle qu’en un ultime geste de mère, elle aurait dû la suivre dans sa tombe. Si seulement elle l’avait fait ! Lui, Gildas, aurait eu enfin un peu de calme… Si seulement elle pouvait lui foutre la paix.
Seulement elle et,
Elle seule…
De son côté, Adrastea dissimulait également une vérité. Elle n’avait pas revu sa fille depuis des années. Elle aussi était rongée par le sentiment d’être la coupable sans vraiment sombrer dans la culpabilité.
Dans un premier temps, ses visites chez sa fille étaient bien vues, et même appréciées par Gildas. Les trois passaient leurs vacances « en famille » sans accrochage mémorable. Adrastea avait eu Calliope très jeune, et au vingtième anniversaire de sa fille elle n’avait que trente-sept ans. À trente et un ans (1990), Gildas était de onze années l’aîné de Calliope, une différence fortement réprouvée par leur entourage au début de leur relation.
Avec chaque visite d’Adrastea, Gildas se sentait ravi… Ravi d’avoir quelqu’un de plus expérimenté, de plus mûr, avec qui il pouvait avoir un échange. Et, elle lui rappelait le souvenir vivace d’un temps avant Calliope quand il fréquentait une autre femme.
"Chaussé", Kristina Jones Megard (France) kristina.megard@free.fr |