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MAUVOISIN ISABELLE (France)

La danse du serpent

Il fait nuit. Le boulevard Valence est désert. Le métro est fermé. Elle fait le chemin à pieds
jusqu'à la gare. "Un de ces quatre, il m'arrivera un « truc » à force de me prendre pour un mec qui
peut sortir tout seul la nuit dans Milan", se dit-elle. Elle s'en fiche. La température est douce. Il n'y
a plus qu'elle, son air nonchalant et la lumière des réverbères. Encore quelques pas et elle sort de
ses rêveries. Une voiture s'arrête à sa hauteur. La fenêtre est baissée : « Tu prends combien ? ».
Elle sourit : « Désolée, j'en suis pas, Monsieur ». L'homme reprend sa route. Une deuxième
voiture. Le conducteur lui lance d'un air pressé : « C'est combien ? » « Mais j'en suis pas. » «
Comment ? » « J'en suis pas !». Autour d'elle, pas une âme qui vive, elle presse le pas.
Cette fois, une troisième voiture ralentit, la vitre coulisse : « Tu prends combien ? ». Elle s'étonne,
son profil est différent. Ce n'est pas un homme d'affaires rondouillard ni un paumé esseulé de la
nuit. L'homme est très beau, svelte, charmant. Même réponse : « J'en suis pas ». Il continue à
rouler au pas : « Ah, désolé, je croyais que t'avais dit non à la voiture d'avant à cause du tarif ! ».
Silence. On n'entend que le bruit de son moteur et de ses pas sur le trottoir. « Tu fais quoi toute
seule en pleine nuit ? » « Je rentre chez moi .» « Tu vas pas rester là, tout est fermé. Je t'emmène
si tu veux... ». Sa voiture est à l'arrêt. Il continue à parler. Elle l'écoute. D'un air circonspect, elle
fait le tour de la voiture et regarde la plaque d'immatriculation. Il ouvre la portière : « Allez, viens
avec moi. » Elle se sent en confiance et se laisse convaincre. Elle s'assoit à la place du mort. Il
démarre. Elle lui précise qu'elle a noté le numéro de sa plaque. Il rétorque tranquillement : « Tu
sais, j'aurais très bien pu être dans une voiture de location ! »
« ça te dit, j'ai de la coke, on va chez moi, je suis chasseur de têtes dans le mannequinât. J'habite
un appartement de 800 m². Les filles logent à l'étage, on sera tranquille en bas. » Elle l'observe, il
a le visage fin, les cheveux longs, elle n'arrive pas à lui donner un âge. Peut-être la quarantaine
avancée. « Je ne préfère pas, on n'aura pas le même délire, je ne touche pas à ça. » « Pas de
problème, tu veux quoi ? Moi, je ne bois pas, tu veux de l'alcool ? On s'arrête à une épicerie, je te
prends ce que tu veux. » Elle lui lance : « D'accord, du Marsala, ça me dit ! » Pendant qu'ils
tournent dans le quartier pour trouver un commerce ouvert, ils échangent sur leurs vies. En
l'espace d'un quart d'heure, elle sait toutes les tumultueuses grandes lignes de sa vie. « Tu ne me
reconnais pas ? » « Non. » « Je suis Richard Leave ! Tu ne te souviens pas ? Les années 80 !
Mes sketchs avec Pedro Mani ! » Pensive : « Mani, ça me dit peut-être quelque chose mais
Richard Leave, non. » « Tu ne te souviens pas, ça date. Mais dis-moi, tu es toujours comme ça ?
Si jeune et si blasée ! » Au détour d'un carrefour, une petite lumière. Le beau Richard met sa
voiture en warnings. Elle attend côté passager. Il entre chez le commerçant et ressort dans la
minute un sac de course à la main. « On va chez moi, je vais te montrer que tout ce que je dis est
vrai. J'ai connu les plus grands du show biz... J'étais le meilleur joueur de black-jack... J'ai fait de la
prison pour un hold-up et je m'en suis même évadé ! Dès qu'on arrive, je te montre, j'ai toutes les
coupures de journaux ! » Elle sourit. Peut-être qu'elle s'en fiche. Elle, la « rien de tout ça », elle
l'intrigue par son indifférence.
Rue Tortona. Ils sortent de la voiture. Elle le suit. Un code d'accès. Une grande cour. L'entrée d'un
immeuble. Ils arrivent chez lui. Oui, c'est très grand. Elle ne visite pas les lieux. C'est très grand
mais le plus impressionnant, c'est le vide ! Ni table, ni fauteuil, ni chaise... .Une grande salle, une
cheminée d'époque en grès, une télé à même le sol, une commode encastrée. Peut-être bien une
récente rafle d'huissiers, se dit-elle ! Richard Leave lui dit qu'elle se reposera dans la chambre à
côté si elle le veut car il reste un lit. Puis, il se met à ouvrir toutes les petites portes de la commode
encastrée. Il cherche, il cherche encore ! « Il y en a, je sais, il l'a mise où ? J'ai trouvé !...Il va me
tuer ! » Soulagé, souriant, il dispose sur le rebord de la cheminée un petit sachet de poudre, une
paille en papier roulé, et un verre de Marsala. Elle l'observe dessiner d'une main de maître de
petites lignes blanches. « Allez, prends juste une ligne ! ». « Non, et toi tu veux un verre ? » « Non,
je ne bois pas ». Il sniffe une première ligne. « Essaye ! Tu vas pas te dire que t'auras jamais
essayé de ta vie ! ».
Silence. Il lui tend la pipette. « Vas-y ! » Elle la saisit et imite son tentateur. « Tu sais, les filles à
l'étage, elles en prennent mais je ferme les yeux, elles le font pour garder la ligne... Attends ! », lui
dit-il. Il sort de la pièce et revient une sacoche à la main. Elle contient toutes les fameuses
coupures de journaux. Les sketchs, le hold-up, son évasion, le black-jack, ses conquêtes. Il lui livre
tout en paroles et articles de presse. Elle l'écoute. Ils prisent chacun leur tour tout au long de la
nuit.
La méfiance est partie, elle se sent bien, en forme. La morale n'existe plus, ni bien, ni mal. Elle lui
parle de sa recherche de travail en secrétariat, de son intérêt pour les études de psychologie.
Chacun en vient alors à parler de son enfance, de son éducation, des relations familiales puis de
ses amours déçus. C'est une de ses ruptures amoureuses qui l'aura fait plonger dans la drogue, lui
dit-il.
Ce miroir au-dessus de la cheminée, il se rappelle à eux dès qu'ils tournent la tête. Richard ne
cesse de la questionner entre deux sujets « Regarde ! Comment tu trouves mes cuisses ? Elles
sont fermes, non ? ». Il semble aussi préoccupé que les manequins féminins qu'il doit recruter. A
force de priser l'un l'autre avec la même pipette, elle observe que celle-ci est légèrement imbibée
de sang. Oui, elle le constate mais à ce moment-là, ce n'est pas un probème. La gêne est
tellement inexistante que trois heures plus tard, les toilettes étant trop loin pour lui, Richard se met
à se décharger d'un lourd fardeau dans le ficus du salon. Leurs échanges verbaux ne sont pas
pour le moins perturbés par cette action insolite.
Copyright © 2008 par Mauvoisin Isabelle, 6 avenue Emmanuel Kant, 92150 Suresnes, France.

 
 
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