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"L’eau des son", Ogoleh Hamit (Burkina-Faso)

L’eau des son

        Qu’il est doux de mourir, de sentir son souffle s’échapper, son âme s’envoler doucement, comme un papillon qui quitte son enveloppe de chenille.
Du matériel à l’immatériel, de la lourdeur à la grâce, de la contrainte à la liberté, comme une montagne qui se ferait vent pour s’envoler. Qu’il est doux de mourir quand on n’a plus rien sur les épaules, quand on a noyé tous ses soucis, plus aucune obligation, libre de toute contrainte.
        Si vous saviez comme je suis heureux de mourir, vous n’avez pas idée de l’enfer qu’a été ma minable vie. J’ai failli fou avec la momie (ma belle-mère) et Sylvie (ma femme). Cette vieille momie se mêlait de tout sans rien y comprendre et voulait à tout prix que je l’accompagne à chacune de ses promenades. Mes amis ont fini par m’appeler momie-Sitter et c’était une blague de mauvais goût qui me donnait des envies de meurtre. S’il n’y avait que ce cadavre ambulant, je ne me plaindrai pas trop. Mais la fatalité a voulu y ajouter la folle à lier, cette enragée de Sylvie. C’était des disputes et des disputes du matin au soir et du soir au matin. En plus de cela, elle avait une voix à vous éclater les tympans et les vitres du salon. Sylvie c’est le mariage avec l’enfer, pour le meilleur et pour le pire. Comment tout cela a-t-il commencé ? je suppose que la folie de Sylvie a commencé lorsqu’un toubib lui a annoncé qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Depuis, elle me mène la vie dure pour des clous et sa jalousie insensée m’assassinait le moral. Elle s’est mise à tout bouder, à s’imaginer et à concocter des problèmes sous n’importe quel prétexte. J’avais surtout peur de ses cris lors de nos disputes. Plus maintenant, plus de disputes, plus de cris, je suis libre.
        La plus grande erreur que j’ai faite c’est de m’être marié à cette cinglée de Sylvie. Il faut dire que maintenant elle est morte (eh oui ! Dieu merci) et j’ai mis la vieille momie à la pension, une sorte de musée je suppose. Quel soulagement lorsqu’elle a cessé de bouger ! Je riais comme un fou. Dieu sait ce qui est mal ou pas mais lorsque j’ai noyé Sylvie, j’ai su que je débarrassais l’humanité d’une calamité. Je ne sais comment expliquer ce geste, une mutinerie dans la mesure où Sylvie était pratiquement mon supérieur hiérarchique ou une révolution conjugale parce qu’il me fallait absolument changer les choses, apporter un nouvel ordre dans notre ménage. Sylvie porte des pantalons mais je ne porte pas pour autant une jupe ! C’est un acte désespéré mais pour qui connait cette cinglée de Sylvie, c’est un sacrifice pour la liberté et la tranquillité. J’étais ce matin à rêvasser dans la baignoire comme chaque dimanche lorsqu’elle est venue m’engueuler en me tirant l’oreille. Par une animosité que je ne me soupçonnais pas, reflexe de défense ou instinct de survie, je l’ai saisie par les cheveux pour lui plonger la tête dans l’eau. Elle se débattait comme un cheval mais j’ai tenu bon, je suis physiquement plus fort que je ne le pensais. Un peu plus de 2 minutes plus tard, elle a cessé de bouger mais je l’ai encore maintenue une dizaine de minutes. J’ai aimée Sylvie toute ma vie jusqu’à ce qu’elle me la rende impossible, que ses sarcasmes et ses accès de colère insensée transforment cet amour en haine. J’aurai du la noyer depuis longtemps mais peu importe, c’est fait maintenant et mieux vaut tard que jamais. A coup sûr je serai devenu fou à lier si je l’avais laissée continuer. Je ne désirais rien d’autre que me débarrasser de cette folle et la chose est faite.
        Je n’avais plus rien à faire, plus besoin d’avocats ou de procédures sinueuses de divorce. Je suis allé a la cuisine chercher les restes de ces spaghettis avec une sorte de jus de tomate sale et pimente que je déteste et qu’elle préparait pratiquement chaque soir, pour les lui verser a la tête. Je suis ensuite sorti tout heureux pour me jeter dans le lac.

        Je suis maintenant dans ce lac, entrain de descendre vers le fond et j’ignore si je souris ou pas. Contrairement a ce que l’on m’a fait croire, la noyade n’est pas si terrible que ca. J’ai juste l’impression de planer dans les airs, parmi les nuages, dans le bleu du ciel, au-dessus d’une montagne, d’un désert, d’une mer. C’est comme dans un rêve dont on ne veut pas voir la fin.
        Je vois des poissons, pourvu qu’ils ne soient pas des piranhas, des anguilles électriques ou des requins affamer. Heureusement, d’après Sylvie, il n’y a pas de requins dans les lacs et les piranhas n’existent qu’en Amazonie. Pour les anguilles électriques, aucune idée, mais je vois des trucs plats qui se tortillent. Ah ! Une lumière vient de m’éclairer,  je m’approche du paradis. Je ne savais pas que c’était si facile d’y entrer, sans même un petit procès. Pourvu que Sylvie soit en enfer, je ne veux pas avoir à la supporter pour une seconde vie. Je sais, je vais porter plainte contre elle pour impérialisme et coups et blessures et en profiter pour demander le divorce. Je vais d’abord adhérer à l’Association des Maris Battus si elle existe au paradis. Si jamais on évoque la noyade de Sylvie ? je plaiderai non coupable, légitime défense.
        Je n’ai pas idée des avocats que l’on trouve au paradis, mais si jamais je perds le procès, je trouverai un moyen pour revenir sur terre ou je demanderai l’asile en enfer. Le paradis n’en vaut pas la peine s’il me faut revivre avec cette cinglée. Si jamais rien de tout cela ne marche, je trouverai bien un type fauche en enfer pour la tuer. Avec toutes les richesses qui doivent se trouver au paradis, je lui payerai sa caution ou un palais arabe totalement climatise dans une des zones de l’enfer.
        Quelqu’un me tire l’oreille, les anges viennent m’accueillir et comme ici tout le monde vole, je ne vois pas de tapis rouge. Aie ! ils me font mal, je pensais qu’ils étaient plus doux et gentils, le cure s’est trompe.
-        Bernard, sors de cette baignoire tout de suite !
C’est la voix de Sylvie, Seigneur, ramenez-moi sur terre je vous en prie. Ils tirent encore plus fort sur mon oreille, on leur apprend pas la politesse ou quoi ?
         Bernard, je t’ai dis de sortir de cette baignoire et plus vite que ca !
Ils me tirent par les bras. Un plafond, des carreaux sanitaires, un miroir, des ampoules… des ampoules ? Ils manquent donc de technologie ici ? C’est vrai que les japonais ne meurent pas tôt. Un ange me gifle, Seigneur, ils ont change de régime politique, sur que c’est Hitler qui est leur conseiller passe-partout. Un flou bref, je vois clair à nouveau, on dirait ma salle de bain (ou plutôt celle de Sylvie), aie ! Encore une gifle.
        - Bernard, tu sors de cette baignoire ou je vais chercher une ceinture !
Seigneur Jésus, c’est le Diable ? Malheureusement non. Je comprends tout maintenant, la folle, c’est Sylvie et je suis toujours sur terre, je rêvais. D’accord, maintenant je la noie définitivement et je m’enfuie loin, en Afrique, en Amérique du sud ou en Australie et peut être même en Chine.
-        Bernard, je suis fatiguée de te répéter chaque jour la même chose !
-        Je sais ma coccinelle, je ne recommencerai plus
-        Tu ne peux pas t’empêcher de t’amuser dans la baignoire ?
-        Tu sais mon sucre d’orge, je me suis un peu assoupi
-        Mais regarde-toi, on dirait un bébé
-        Non ma colombe, en fait, c’est que…
-        Si je t’y reprends, gare a toi
-        Tu ne m’y reprendras plus mon lapin sucre, promis
-        Sors de la et vas t’habiller, nous devons aller a la messe
-        Tout de suite mon étoile dorée
Oh Seigneur ! Mes rêves se transforment en cauchemars, qu’est ce que je vais devenir ? je demanderai a votre fils qui est épinglé sur le morceau de bois de me venir en aide mais je préfère la votre, ce n’est pas sur qu’il comprenne quelque chose aux problèmes de ménage.
Qu’est ce que je vais devenir ? On m’acceptera peut être a l’asile psychiatrique, mieux vaut anticiper le mal.
-        Bernard
-        Oui mon canari des iles ?
-        Porte ton peignoir, tout de suite !
-        D’accord ma rose du désert
Oh la la, ca commence vraiment mal Seigneur !

 
 Saaba le 1er février 2006

"L’eau des son", Ogoleh Hamit (Burkina-Faso) ogoleh@hotmail.com

 
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