"Le Japon est un chant d’harmonica", Olivier Jacobi (France) jacobiolivier@wanadoo.fr
Le Japon est un chant d’harmonica
par Olivier Jacobi
Vendredi : Les Japonais ont des yeux qui sourient
Je m'appelle Arthur, et j'ai onze ans. La nuit aussi elle est impaire. Pas comme le jour qui est droit et dur. On n'a pas le temps d'y rêver. Mais ça ne fait rien, parce qu'on peut quand même s'échapper. Il suffit d'éteindre, à l'intérieur de soi, la lumière de la réalité, et d'étreindre entre ses bras une chimère.
Juliane et Emile, mes parents, sont tristes et fatigués, et ça me rend mélancolique.
Alors, je pense à Eléonore. C'est une sensation de soleil. Quand il y a beaucoup de lumière, elle a plein de taches de rousseur autour du nez. Absathar m'a dit que ça fait des constellations, parce qu'elles ressemblent à des étoiles. Au-dessus de ses yeux d'or, elle a un front rond comme mon ballon de football.
Le football, ça fait suer, surtout en Tunisie quand il fait 45°C à l'ombre. Juliane dit qu'on pourrait cuire un œuf sur la tôle des voitures. Et moi, je cours, je cours, toujours plus vite. J'oublie la chaleur. Parce que le ballon, il n'attend pas. Mais, parfois, ce ne sont plus mes jambes mais mon imagination qui joue. Je m'arrête n'importe où sur le terrain d'asphalte. Je vois ma photo collée dans l'album des champions du monde, une coupe en or entre les mains. En dessous, je lis « Arthur ».
En rentrant de chez monsieur le Pape, mon instituteur, je rencontre Absathar. Il est plus âgé que moi, et connaît beaucoup de choses. Il me montre une photo, sur laquelle on voit un monsieur, une dame et un enfant. Il sourient tous les trois et ont les yeux bridés. « C'est des Japonais », me dit-il, et me tend la photo.
Devant le miroir, je me sens sûr. Je n'ai plus peur d'Emile. J'ai mis le verrou de la salle de bain et je suis seul. Quand il est là, mon père, j'aimerais être invisible. Les yeux fermés, j'essaye de serrer tout mon corps vers l'intérieur. Puis, j'ouvre un œil et regarde dans la glace. Mais mon reflet est toujours là. Alors j'ouvre l'autre aussi. Je ne sais pas pourquoi, Emile, il est toujours triste et fronce les sourcils en me regardant.
Le mieux, c'est au lit. Je peux penser, rêver, jouer à la zigounette. Dans le noir, personne ne peut voir derrière la peau de mon visage et lire les pensées que j'ai dans mon cerveau. J'ai mis la photo d'Absathar dans mon cartable. Je l'ai bien regardée dans ma chambre, à la lumière qui passe à travers les fentes des volets. Les Japonais, je les aime bien. On dirait qu'ils ont tellement souri que leurs yeux se sont plissés pour toujours. J'aimerais aller là-bas avec Eléonore. Je construirai un long tunnel jusqu'au Japon.
Samedi : L'escargot de la Terre ne réchauffe plus Igor
M. Le Pape a écrit une poésie en souvenir d'Igor, mon instituteur de musique qui est mort. Il nous a demandé de l'apprendre par cœur, et je récite le début à Juliane :
« Igor
Quand je pense que tu dors
Sur le froid de la Terre,
Cruelle qui comme un escargot
Qui rétracte en sa coquille ses tentacules
A rentré en elle son sein chaud,
Je pleure sans larmes mais bien autant qu'avec »...
Dimanche : Les heures ont les humeurs d'Emile
Il faut que je commence à creuser mon tunnel. Mais pas dans ma chambre. Dans la forêt, entre le terrain vague et le lycée Caillou. Juliane m'a interdit de sortir, et il faut que je trouve un moyen de m'évader sans qu'Emile et Juliane le remarquent.
Les montres, les réveils et les pendules sont un peu comme Emile. Parfois, lorsque je croise leur oeil, elles sourient, et je suis content avec l'heure. Mais, d'autres fois, elles grondent, et j'ai envie de les dérégler. Des machines à compter le temps, il y en a beaucoup à la maison. Pendant qu'Emile et Juliane font la sieste, j'ai avancé l'heure de trois chiffres.
Une pelle pour creuser, je sais qu'il y en a une sur le chantier, devant le gourbi d'Absathar. Pour aller dans la forêt, je passe par le terrain vague. C'est un grand champ, où Dieu a soufflé un ouragan, ne laissant plus que des tiges, du sable et une poussière de fleurs aveuglante que le vent a soulevée et qui monte en nuées vers l'horizon. Il faut cligner des yeux pour arriver jusqu'à la lisière.
Il fait déjà très noir, et mon tunnel ne fait pour l'instant que la taille d'une demi-jambe d'Emile. Je pense que ça irait plus vite si j'étais une taupe, comme un cousin à Paris, qui fait des mathématiques supérieures. Mon père l'appelle « taupin » parce qu'il passe toute la journée dans ce qu'Absathar nomme un antre, les murs tapissés de livres. Mais lui, il creuse des tunnels pleins de chiffres et de symboles.
« Il va falloir remettre les pendules à l'heure !!! », hurle Juliane qui est en colère comme une lionne. « Si Madame Gros, ça ne suffit pas à arranger ta tête », crie-t-elle, « je t'enverrai à l'internat ou en maison de redressement !!! ». Je murmure que c'est pour Eléonore, pour mon tunnel au Japon, mais mes paroles lentement, peu à peu, s'évanouissent dans le néant.
Lundi : Mme Gros est enceinte de trente bébés
Madame Gros est une psychologue, et je ne sais pas ce que c'est. Une dame qui me demande de lui dessiner et de lui dire ce que je pense. Elle a un ventre aussi énorme que son nom. Je lui dis que je veux creuser un tunnel jusqu'au Japon. « Pourquoi un tunnel, pourquoi le Japon ? », me demande-t-elle. « Parce que je veux emmener Eléonore, parce que les Japonais ont un sourire qui ne s'efface jamais de leurs yeux ». Et je lui dessine le terrain vague et le tunnel que je creuse avec ma pelle. Elle me demande si je l'emmènerai avec moi. Je lui dis : « Peut-être ». Mais il faudrait d'abord qu'elle vide son ventre de tous ses bébés -il doit bien y en avoir trente. Alors elle me dit que je suis un méchant garçon, que ce ne sont pas des bébés, mais de la graisse, parce qu'elle a trop mangé. Je lui dis que je ne pense pas de mal comme ça, et lui fais un dessin d'Eléonore, des écrins d'or dans les yeux.
Mardi : La mer est plate lorsqu'on ne s'y baigne pas
Ce matin, je n'ai pas envie d'aller chez M. Le Pape. Je dis à Juliane que je me sens fébrile. Elle me met la main sur le front et me dit : « C'est bizarre, pourtant tu n'as pas chaud ». Je lui réponds que c'est normal parce que j'ai fait un rêve en Alaska, et que j'y ai attrapé sacrément froid. Elle va chercher un thermomètre dans la salle de bain, et me le tend. « Dépêche-toi de prendre ta température Arthur, je dois aller au marché ! ». Je pense un peu à l'homme en pardessus dans les toilettes du lycée Caillou qui jouait à la zigounette en regardant la mienne, et ça m'écoeure, mais je prends mon courage à deux mains et m'enfonce l'engin dans le trou de balle. 37°C : tout ce qu'il y a de plus normal. Je le serre très fort dans ma couette et fais monter le mercure à 39°C.
Dès que ma mère est sortie, je m'habille : bermuda -culottes courtes, dit Emile-, t-shirt du judo, et emmène mon arc et mes flèches. Je vais rejoindre Slim, qui fait le mur.
La mer est plate quand on ne s'y baigne pas. Bleue ici, et étincelante de lumière.
Avec Slim, on essaye de crever les nuages, en envoyant les flèches aussi haut que possible dans le ciel animé. Subitement, j'entends des chiens aboyer. Je me retourne, et aperçois, loin au delà des dunes, un Arabe qui tient deux chiens en laisse. Je me fais une visière, et me rends compte que les chiens avancent en courant vers moi, entre les dunes. Je me retourne et commence à hurler au secours.
Ça y est : il m'a mordu dans la cuisse, et je crie très fort.
Juliane me conduit au dispensaire en Peugeot, pour qu'on me fasse des piqûres contre la rage. L'Institut Pasteur est un endroit qui ressemble à un hall de gare, avec des hommes en chéchia, des femmes en drap et des enfants arabes qui s'y bousculent comme s'ils attendaient un train.
L'infirmière s'appelle Farida. Elle tremble comme ma grand-tante qui a la maladie de Parkinson. Elle soulève d'un bras mon pull et mon t-shirt, et de l'autre pointe une seringue vers moi. « Dans les fesses », je lui dis, mais elle ne m'écoute pas. Ouf, ça ne m'a pas fait mal, et je suis bon encore pour trois injections de ce venin.
En rentrant, j'aperçois, devant la porte de la maison, Sahnoun et deux policiers qui attendent en fumant des cigarillos. Ma mère les fait entrer dans le salon, et j'entends dire qu'Emile a été renversé par une voiture, qu'il s'est cassé le col du fémur, et que l'ambulance qui a emmené Emile a l'hôpital était trop petite pour lui.
Je profite de la discussion pour m'échapper de la maison.
Mardi soir, entre chien et loup : Le Japon est un chant d'harmonica
Je n'en peux plus de creuser, et suis triste parce que Eléonore n'est pas là. A la Cinémathèque, j'ai vu un film qui s'appelle « Un amour aux recoins du cœur », et qui finit mal, tristement sous la neige. L'homme s'est tranché les veines avec un couteau, parce que la sorcière, son amoureuse, a essayé de l'empoisonner à la mort-aux-rats. Le type désespéré crapahute vers les sapins. « C'est une histoire très romantique », m'a dit Absathar qui était dans la salle avec moi.
A côté de moi, entre les mousses et la terre, je trouve un éclat de verre. Je le prends et m'ouvre lentement les vaisseaux le long du poignet.
Du rouge coule sur mes mains et mes bras, et j'entends le muezzin qui chante une espèce de glas.
Puis, ce sont une lumière bleue de gyrophares, et la sirènes des pompiers qui parviennent jusqu'à moi. D'abord comme une lointaine mélopée, puis de plus en plus proche et fort contre mes tympans.
Des hommes en blanc accompagnés de types en bleu m'allongent sur un brancard, qu'ils poussent dans le long coffre de l'ambulance. A l'intérieur il fait très chaud, et la différence de chaleur avec l'extérieur, où il s'est mis à pleuvoir, fait de la condensation sur les vitres.
Je pense à la classe de nature sur l'île de Batz. La plage, à marée basse, était tellement dévastée, qu'on aurait dit qu'une bombe atomique y avait explosé. Eléonore imitait très bien le cri des mouettes qui la survolaient, et moi je faisais le canard. En rentrant en train à Paris, il y a avait de la buée sur la vitre du train qui masquait les grand champs de cyprès et de blé.
J'ai montré mon passeport à Eléonore, qui m'a dit que, sur la photo, j'étais mignon, comme un petit ange qui dort. Ça m'a fait plaisir. Elle portait son maillot jaune et bleu ciel et maculé, ci et là, de petits ronds un peu noirs, un peu bruns, et je lui ai déclamé une phrase d'un poète qui se prenait pour Baudelaire, et dont je me souviens encore :
« Tu es une fleur aux couleurs pastel tachée de noir, qui jamais ne se fane, pousse et embellit sous le flot lourd de mes larmes ».
M. Le Pape m'a dit que j'étais le meilleur en poésie, même si je récite beaucoup trop vite, et que parfois ma langue fourche entre deux mots.
Sur la fenêtre de l'ambulance, j'écris quelques vers à Eléonore -parce que, plus tard, si je ne deviens pas footballeur ou cinéaste, je serai poète :
Tes lèvres sont un harmonica,
Sur lequel je joue des airs
D'amour fou, comme le son
D'un canard et d'une mouette
Sur une étrange planète ;
Hou,la,la, Eléonore, et ici aussi, je t'aime !
Et à gauche, tout en bas de la vitre, je signe : « Arthur ».
"Le Japon est un chant d’harmonica", Olivier Jacobi (France) jacobiolivier@wanadoo.fr |