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Saby Nastasia (France)

L’opprobre honteux

Je suis la honte. Honte m’assassine. Et ces murs gris sombres qui me regardent. J’assure qu’il existe des gris clairs mais ce gris qui me scrute est frère du noir. Ils sont tous de mèche. Je dis ceci mais sans le penser. Ce n’est pas leur faute. Je suis le seul coupable. On peut être coupable sans avoir honte mais ce n’est pas mon cas. J’ai honte. Je meurs de honte au fond de cette cellule. Parfois, dans la nuit ou même dans la journée, je me réveille avec un horrible sentiment de mal être. Une vague de chaleur s’empare de mes joues et de mes tempes. Puis je sens quelque chose dans mon ventre. Une sensation de faim mêlée à une profonde envie de vomir me ronge les entrailles. Je sais que c’est la honte qui en envahissant mon esprit se répercute sur mon corps. J’ai l’impression d’être malade. Mais je sais que c’est la honte. Quand je me réveille, j’oublie souvent pourquoi j’ai honte. Des souvenirs me reviennent par milliers. J’y cherche alors la cause de mon mal. Lorsque je trouve le bon souvenir, ma honte se dissipe un instant. Elle revient alors l’instant d’après me frapper encore plus cruellement. Dans ces moments, je suis forcé de m’effondrer sur ce qui me sert de lit. La plupart du temps cet état d’abattement ne dure pas. Je me relève. Mes membres sont tendus. J’ouvre la bouche pour crier mais seul un petit son aigu presque inaudible parvient à sortir.
Toujours ces murs gris qui me semblent rétrécir. Je suis seul. C’est parce que je suis un monstre. On n’enferme pas que des monstres. Il existe des hommes qui ont volé par hasard ou tué par inadvertance. Ceux-ci pourraient bien vouloir punir le monstre que je suis. C’est pour ça que je suis seul dans cette cellule. Je les comprends. Non, je ne les comprends pas. Eux ne me comprennent pas, alors pourquoi devrais-je les comprendre ?
Il y a eu plusieurs visites : d’abord le psy qui voulait s’assurer de ma santé mentale. « Parfaite » a-t-il dit. Vous voyez je ne suis pas fou. Et puis, il y a eu un autre psy. Il m’a fait faire une série d’exercices stupides, a discuté avec moi, en bref m’a sondé pour finir par avouer comme le premier que je suis un monstre et non un fou. Enfin, mon avocat, un avocat commis d’office plutôt embarrassé par le fait d’avoir à défendre un type comme moi, mais consciencieux. Autrement dit, aucun proche n’est venu. A leur place, j’aurais fait pareil. Pourtant j’ai besoin de parler à mes proches. Je dois partager cette honte. Si seulement quelqu’un pouvait accepter de la partager avec moi. Pourquoi ceci n’est-il pas rester secret ? Je ne brûlerais pas autant de honte à l’heure qu’il est si personne n’avait jamais  su. C’était pourtant inévitable. Comment ai-je pu penser que personne n’en saurait rien ? Je n’ai pas pensé. J’ai simplement agi.
La vie ici est monotone. Mes repas sont fixés à une heure précise. Ils varient peu. Les lumières aussi sont éteintes à une heure précise. Je dors tout le temps. Je me force à prolonger et même à provoquer mon sommeil. Ce n’est pas que je m’ennuie. Peut-on s’ennuyer ici avec la honte qui rôde tout autour ? Je n’efface point l’ennui dans mes rêves. C’est la honte qui disparaît quand je ferme les yeux. Quoique parfois, elle me suit dans mes cauchemars. Mon esprit affiche des images monstrueuses. Point de sang, point de cri. Et pourtant je vois l’horreur de mon forfait. Je réalise soudain et me mets à pousser des hurlements. Ceux-ci me réveillent en sursaut. Je suis en sueur et je tremble.
Je sens de lourdes mains me saisir. Je n’ai pas entendu ma cellule s’ouvrir. Je dormais. Ce sont deux hommes assez costauds mais pas très grands qui m’empoignent. Ils ne prêtent pas plus attention à moi que si j’étais un sac abandonné là. Ils refusent de m’offrir la moindre marque de respect. C’est normal. Ils ne veulent pas compatir. Ils en sont incapables comme j’en serais aussi incapable à leur place.
La honte m’accompagne hors de ma cellule. J’aperçois le ciel bleu et je pense que plus jamais je ne pourrai jouir de ses beautés. Elles me sont interdites. Même si je les reconnaissais de nouveau, jamais plus elle ne pourrait réchauffer mon cœur et apporter le calme dans mon esprit. La honte m’a fait son prisonnier et garde jalousement mon cœur et mon esprit.
Puis les deux hommes me font monter dans leur véhicule. Ils ne sont pas bavards. Ils ne m’ont pas dit un mot. On dirait deux corps mécaniques chargés de me transporter là où je serai jugé
pour mon crime. Je ne sais à quelle sentence j’aurai droit. Une cruelle punition peut permettre d’expier les fautes les plus horribles et peut anéantir la culpabilité. Mais que fait-on de la honte ? Qui pourrait se présenter comme l’ennemi de la honte et l’effacer ? Rien si ce n’est l’oubli. Comment oublier ? Je ne le pourrai jamais.
Arrivé au tribunal, je m’empresse de me demander où est ma femme. Des yeux je la cherche et ne la trouve pas. Il n’y a que des regards haineux. Je sens autour de moi une foule de gens prêts à me sauter dessus à la moindre occasion.
Et puis, un visage plus triste enfin se dessine au milieu de tous ces êtres. De tendres boucles brunes encadrent des joues creusées par un excès de larmes. C’est elle. C’est ma femme. Elle ne me regarde pas. Je baisse la tête. Le sol aussi est gris.
Ma femme arrive à la barre. On l’interroge. Je suis assis. J’ose à peine la regarder.
« Qu’avez-vous vu ? lui demande-t-on. »
Elle étouffe un sanglot, puis répond :
« Mes deux enfants pendus. »
Je revois ces deux corps se balançant dans le vide. Ces deux corps propres et pâles. J’aurais préféré qu’il y ait du sang. On aurait alors pu croire que c’était un acte de démence. Le sang revêt un côté de fou furieux.
« Qui y avait-il à côté de vos deux enfants ?
-Mon mari, répond calmement ma femme comme si elle récitait une leçon.
-Pourquoi d’après vous a-t-il fait ça ?
-Je ne me l’explique pas. »
Il vaut mieux que personne ne sache. Personne ne comprendrait. Ca ne ferait qu’accroître ma honte.
« Que s’était-il passé avant que votre mari commette ce crime ? »
L’interrogatoire se poursuit. Des souvenirs m’assaillent de toutes parts. J’ai chaud et je
tremble. J’aimerais me lever et courir loin en hurlant. Mais je ne peux pas. Et je revois ma tendre épouse m’annoncer qu’elle me trompe et qu’elle ne veut plus de moi. La rage que j’ai ressentie à ce moment-là m’a quitté mais je m’en souviens encore. Je me souviens des cris, de cette violente colère qui me faisait suer, de la porte qui n’a pas claqué quand elle est partie et de mon désarroi une fois seul. Quand le plus grand de mes fils, qui était resté dans sa chambre, n’a plus rien entendu, il est descendu avec son frère dans les bras.
« Pourquoi as-tu fait ça ? »
Des mains serrent mon cou en me secouant.
« Pourquoi as-tu fait ça ? crie ma femme. Dis le moi. Pourquoi as-tu pris mes bébés ? »
Sa respiration haletée me brûle le visage. De la fureur, de l’aigreur et une froide rancune se lient dans les yeux de ma femme. Je ne peux la regarder. Puis son corps se défait de moi. Des hommes l’ont empoigné.
« Dis le moi. Je veux comprendre, continue-t-elle à crier. Tu vas croupir dans une cellule espèce de monstre et tu finiras en enfer. »
Ma femme hurle et se débat mais en vain. Les bras qui la tiennent serrée sont trop forts pour elle.
« C’est vrai ça. Qu’il dise pourquoi, crie quelqu’un dans la salle. »
J’ai honte. Tête baissée, je ne regarde personne.
Pourquoi mon épouse ne m’a-t-elle pas tué ? Elle aurait emporté la honte avec elle. Je suis la honte. Tuez la honte. Une autre voix s’élève de nouveau avec férocité : « Dis pourquoi ! ». Le juge réclame le silence. Je reste calme. J’attends la fin. Personne ne peut me comprendre. Quoi de plus intime que la honte ?
Je ne détestais absolument pas mes enfants. Je les adorais autant que j’adorais leur mère. Je les ai tués pour des raisons qui sont incompréhensibles à tous sauf à moi. Au fond, c’est peut-être cette incompréhension qui fait ma honte. Si ma femme n’était pas revenue une heure plus
tard, si elle n’avait jamais vu ces deux corps pendus, si elle ne m’avait jamais jeté ce regard plein de reproches et de haine, la honte m’aurait esquivé. J’aurais vécu heureux.

Je ne baisse pas les yeux. Peut-être que ma honte aura peur de ce regard farouche qui ne me laisse pas et peut-être fuira-t-elle. Mon père est là. Il a daigné me rendre visite. Il ne dit mot et me scrute. Après un moment comme ceci, il ose enfin demander :
« Mais pourquoi as-tu fait ça ?
-Pourquoi me posez-vous toujours la même question ?
-Parce que nous avons besoin de savoir.
-Vous n’avez pas besoin de savoir. Vous voulez simplement satisfaire votre curiosité. Tu crois que je ne sais pas qu’on parle de moi ? Dans la rue, aux infos, jusque dans les demeures familiales.
-Ce que tu dis là est vrai mais tu dois dire pourquoi. Ceci pourrait t’amener à un jugement plus favorable et pourrait m’aider moi à comprendre.
-Tu n’as pas besoin d’aide. Et d’ailleurs, tu ne peux pas comprendre. Moi, j’ai besoin d’aide. Pourquoi es-tu venu si ce n’est pas pour laver ma honte ?
-Tu me fais peur. Tu es devenu complètement fou.
-Je ne suis pas fou. »
Cette parole se heurte au vide. Il est déjà parti.
Tous veulent savoir. Même mon avocat veut que je témoigne et que je dise pourquoi.

Je suis enfin à la barre. Tous vont savoir.
« Comment avez-vous fait ça ? me demande mon avocat.
-J’ai dit au plus âgé de mes fils que nous allions faire un jeu. Au fond, c’était simple. Je lui ai dit : il y a des méchants qui veulent te pendre pour un crime que tu n’as pas commis. Moi, je suis ton sauveur et vais te sauver. Il suffit que tu passes cette corde autour de ton cou. Ne t’en fais pas, je ne serrai pas.
-Et alors ?
-Alors, il n’a pas trouvé ça drôle. J’ai ainsi continué : une fois que je t’aurai sauvé, nous nous battrons contre les méchants. Mais qui fera les méchants ? a-t-il dit. Moi, ai-je répondu. En fait, je ne t’aurai délivré que pour te piquer ta bourse, alors nous ferons un combat d’épée et le vainqueur gagnera un paquet de bonbons au réglisse. »
Je m’arrête un instant, puis reprend :
« Alors mon fils très excité a joué. C’était farfelu comme jeu mais les enfants sont naïfs. Il m’a cru.
-Et pour votre autre fils ?
-Je n’ai pas eu besoin de tricher. Il était trop petit pour comprendre.
-Regrettez-vous votre geste ?
-Oui, je m’empresse de dire dans l’espoir d’abattre ainsi ma honte.
-Voulez-vous nous dire pourquoi ? Pourquoi avez-vous fait ça ? »
Je ne respire plus. Je n’entends plus rien. Mes yeux se ferment.
« Pourquoi ? »
De l’air envahit brutalement mes poumons.
« Voulez-vous nous dire ?
-Oui, je parviens à balbutier. »
Je sens quelque chose d’humide et de salé sur mes lèvres. Je pleure.
« Oui, je vais dire pourquoi. Quand ma femme m’a annoncé qu’elle me quittait avec tant de froideur, quand j’ai vu qu’elle ne criait pas alors que moi je hurlais comme un damné, quand j’ai vu qu’elle ne partageait pas ma colère mais restait calme, je me suis effondré. Je me suis effondré à ses genoux et je lui ai demandé de m’aimer encore ou au moins de faire semblant.  Elle n’a pas voulu. Elle m’a à peine regardé. Elle est partie. Ma femme m’a quitté. Mon amour m’a meurtri. J’en serais resté là si les enfants n’étaient pas descendus. Je voulais tout effacer de ce mariage honteux qui me plongeait à présent dans une telle souffrance. Ils étaient la honte, voilà la vérité. Ils constituaient ma honte parce qu’ils me disaient que j’avais été marié à une femme qui me faisait souffrir au plus haut point. J’avais honte. Ils me faisaient honte. J’avais honte d’avoir été amoureux d’un être qui me trahissait. Ils me rappelaient ma honte. Il fallait les détruire. Que pouvais-je faire d’autre ? »
Et puis le calme. Ils savent mais comprennent-ils ? Je ne pleure plus.
« Et maintenant, demande mon avocat, quel est votre sentiment face à ceci ?
-J’ai honte. »
Des regards stupéfiés se portent sur moi. Ne me fixez pas ainsi. Vous me faîtes honte. Elle est toujours là cette infâme et répugnante honte. Elle ne me quittera pas. Mon procès est presque fini maintenant. Ils voulaient savoir, ils savent. Peu importe ce qu’ils décideront après. La honte n’est pas morte. Il faudra faire avec. Je ne pourrai jamais. Il faudra trouver une solution. Mais quoi ?

 
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