Trazalc, mai 1989
Je regarde le jour qui sourit à mon regard noir couvert de poussière. Je ne vois que nuit. Je regarde la lune qui longe la nuit de mes longs et pénibles jours. Je ne vois que nuit. Je ne vois que nuit, pleines de songes, pleine de cauchemars. Je ne vois que nuit régner au cœur d’un jour d’enfer pourtant si beau si ensoleillé. Le jour paraît bien nouveau, bien beau. Mais dans mon cœur tout semble s’inscrire en faux.
Mon nom c’est Jeremy .Comme pour mon père. Ma mère m’appelle Rémy.Et cela me plait très bien. Mon père est natif du Lesotho.Ma mère, elle, vient de Maputo.Moi je suis né à Johannesburg.C’est là que j’ai vécu ma prime enfance depuis plus d’une décenie. Aujourd’hui je tends vers mes dix huit ans. Que le temps passe si vite !
Je vis sur une île où ma liberté est mise à prix. Chaque jour que le Ciel m’offre de plus ici à Trazalc, fait chanter les chaînes de mon cœur haut et plus haut. Je rêve. Je rêve encore de liberté. A force de rêver, je ne cesse de rêver de ma liberté. Et puis, plus je rêve de liberté nuit et jour, plus je me rends compte au jour le jour comme je suis esclave. Je suis pris au nez de cette île. Je suis prisonnier. Esclave je suis dans ces rochers que nous martelons sous les soleils, sous les pluies. Sur mon seul dos noir ne cesse de pleuvoir coups, rayons, gouttes. Et je me demande qui je suis vraiment sous ce noir manteau ; ce manteau qui semble attirer sur moi tant de haine pour autant de peine. Les Boss qui nous surveillent sont sans cœur. Dans leur regard hagard je ne lis encore que le même message :haine et pouvoir pour pouvoir encore longtemps régner .Je me souviens des fois où des Boss arrêtaient la voiture de mon père sur les autoroutes de vacance, ces routes désertes conduisant à la frontière du Lesotho .C’était sous ce même regard qu’ils fouillaient méticuleusement notre voiture comme si nous étions de vulgaires trafiquants .Je me souviens encore de l’épineux parcours du combattant qui m’a mené sur cette île de calvaire .
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Little Paradise ,mars 1984
Je me souviens encore de little Paradise .Le township de ma seconde enfance .Avant on vivait dans un quartier pauvre de Johannesburg ,jusqu’à ce qu’un jour ma mère décroche un meilleur boulot dans une agence immobilière à Pretoria .Je découvre alors la beauté ,la quiétude ,la splendeur d’un township Blanc : le Little Paradise .Vivre dans un quartier Blanc c’est le rêve idéal que n’importe quel « township black boy » voudrait un jour réaliser .Et moi je viens de le réaliser .Avec mon père .Quel privilège c’était pour moi !
Ma mère tient une petite épicerie au centre ville .Mon père quant lui ,il travaille dans une mine de Port Elisabeth .Il ne rentre que deux jours sur cinq .Si ça ne tient qu’à lui ,je crois que jamais ,je n’aurais la chance de vivre dans un quartier aisé .Comme ces fils de Blanc que je croise chaque jour ,fiers de leur privilège ,si fiers de leur statu .Parfois je me demande ce que mon père et moi seraient redus à vivre ,si mon grand-père n’ avait jamais été un immigré portugais .Vivre dans le Little Paradise voilà le plus beau cadeau que ma vie ne m’a jamais offert .C’est un grand honneur pour moi .Et cet honneur ,je le dois bien à ma mère ,à qui le ciel a accordé le privilège de se clamer fille de deux sangs .
Ma mère est une véritable battante .J’adore son dynamisme .La dévotion avec laquelle je la vois s’occuper de moi ,la tendresse de ses mes ,l’acharnement la caractérisant quand elle se donne tant de peines à se charger de mon éducation ,suscitent en moi amour et respect .Toutes les fois que mon père rate le dîner du soir ,toutes les nuits qu’il pèche à se présenter dans ma chambre , privant ainsi ma nuit d’une belle légende Zulu ,ma mère ,elle , était toujours là présente à mes côtés .toujours prête à me combler de sa chaleur .Toute prête à combler le vide que laisse mon père dans le plein de la famille chaque fois qu’il nous envoie un coup de fil pour nous signaler qu’il ne rentrerait pas ,ou ne serait pas là pour diriger la prière quotidienne du vendredi soir .J’adore vivre près de ma mère .Vivre très près de cette femme qui ne cesse de vivre tout près de mon âme .A chaque instant je sens sa présence me jubiler dans le sein .Je la sens au tréfonds de mon être ,fière d’être ma mère ,quand passionnément ,très passionnément ,elle comble mes solitudes d’enfance de la plénitude de son angélique amour .
J’aime ma mère .J’adore vivre dans l’hospitalité de son épicerie tous les week-ends .Mais j’adore aussi passer certain de mes temps de libre à jouer au soccer avec mes copains des pauvres townships environnants .Je me souviens des fois où nous nous amusons à chanter des cantiques de liberté en dialecte Zulu . On se sentait si fier d’incarner sans faute aucune la tradition des vieux pères .Il est vrai que l’époque parait si dure .Et pourtant dans notre candide enfance, nous restions tout à fait indifférents .C’était une merveilleuse vie d’ambiance .Une vie de passion enrichissant une grande partie de ma vie d’enfance.
Dans le Little Paradise, la vie n’est pas du tout pareille. Jamais je n’y ai connu une minute de joie et d’ambiance depuis que nous sommes venus nous y installer. Chaque jour que je passe dans l’atmosphère de ce quartier ne fait qu’alarmer mon cœur. Jamais je n’ai eu le moindre instant de plaisir ni de loisir dans ce township pourtant paisible, pourtant peuplé de tant de gamins de mon âge. Le seul loisir que mon cher paradis pouvait chaque jour m’offrir, c’est la solitude. Le Little Paradise n’avait rien d’un paradis :ce n’était rien qu’un simulacre de paradis caractérisé par un enfer de solitude. Tes camarades de classe qui ne cesse de te regarder comme si tu t’étais trompé de salle ou comme si tu venais d’une étrange planète. Les petits blancs qui n’arrêtent de se moquer de ta couleur. Les voisins qui s’éloignent de toi chaque fois que tu tentes de t’offrir leur amitié. Marcher toujours seul au sortir des classes, alors que les autres sont toujours à deux ou en groupe. Cinq jours durant, croupir dans l’enfer d’une solitude, pour l’unique tort d’être un pauvre mulâtre à l’école des blancs. Des fois, je me blâme d’avoir une mère pas comme celle de Benny, Johnny ou Marc. Si ma mère n’avait pas un sang étranger dans son nègre sang, je pense que je serais cent pour cent noir et je ne serais pas là à me chercher entre deux mondes, deux cultures, deux classes. Je serais là gaiement assis entre quatre murs nègres, fier de partager mon banc d’école avec un frère qui ne me regarderait comme un vilain martien, mais comme un frère. Alors il y a bien de quoi chercher à combler mes solitudes du Little Paradise, avec les habitudes qui règnent dans les pauvres townships, là même où je puise avec tant de latitude, tant de béatitude ,tant de passion .
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Little Paradise, 15 avril 1984
Samedi matin .Sept heure et quart . Le jour sourit à la fenêtre de ma chambre.une rayonnante lumière pénètre mon lit et me réveille. Je me lève. Je sors. Je jette un regard anxieux sur l’horizon. Radieux.Il était si radieux. Le matin, calme. Le quartier, couvert de splendeur. Le jour est encore tout brillant de clarté. D’un clin d’œil je salue l’aurore qui me sourit avec tant de tendresse. Puis, je rentre pour prendre mon bain.
Le petit déjeuner prêt, ma mère m’appelle. Je finis ma douche à la hâte. Puis, je rejoins la table. Soudain on frappe à la porte. Ma mère me laisse servir le thé et va ouvrir. Deux hommes débarquent.
-Madame Nzama, est-ce exact ?
-Oui c’est exact. Puis-je vous aider ?
-Connaissez-vous un certain Jeremy ? Jeremy Nzama.
-Oui, c’est mon fils. Il y a un problème ?
-C’est lui à table là ?
-Oui.Il a fait quelque chose ?
-Police de Pretoria.Votre fils est en état d’arrestation, Madame.
-Quoi ? Comment ? Pourquoi ?Mais c’est absurde ! Quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ?
-Vous n’avez qu’à lui poser la question vous-même Madame.Je crois que votre fils a tant de chose à partager avec nous. Pas vrai Jeremy ?
Je reste muet.je n’ouvre pas la bouche.toujours assis à table comme si de rien n’était. Ma mère elle ne semble plus avoir les pieds sur terre. Je lève mon regard triste vers son visage confus et inquiet. Je ne lis que chagrin. Rien que confusion. Du coup l’émotion me saisit. Une goutte m’échappe des yeux et le comble de mon émotion m’enchaîne les lèvres. Du coup je semble avoir perdu ma langue.
-Votre fils s’est rendu coupable d’un délit, Madame Mzama.Il a agressé sa maîtresse de classe hier soir avec une ardoise.
-Une ardoise ? (S’étonne ma mère.)
-Une ardoise que la dame a prise de plein fouet au visage. Elle vient de laisser sa déposition.
Ma mère n’en croyait pas ses oreilles. « Mais c’est absurde ce que vous me dites messieurs. Rémy ne saurait jamais être capable d’une telle agressivité. »
Plus qu’ahurie, elle me fait venir près d’elle. Très gentiment, elle me demande si je sais quelque chose de cette accusation portée contre moi. Je crois qu’au fond d’elle, tout ce qu’elle espère entendre de ma part c’est un simple « non », pour renvoyer ses hommes aller se faire voir ailleurs. Et pourtant je ne saurai nier ma responsabilité dans cette histoire. J’avais bien une part de responsabilité et c’est tout à fait normal que je l’assume.
-Je l’ai fait maman ! Suis désolé.
-Mais que racontes-tu Rémy ? Tu vas la fermer tout de suite ?
-Tu ne comprends pas maman. Je l’ai fait, je te dis. (Et fondant en larme.)Mais je n’avais pas l’intention de la blesser, maman. Suis vraiment désolé.
-Pourquoi ? Mais pourquoi t’as fait ça mon chéri ?
-Elle t’a traité de pute maman. Elle m’a encore appelé sale petit nègre. Et pourtant t’est pas une pute, maman. Et pourtant mon bain, je le prends toujours trois fois dans la journée, pas vrai maman !
Larmes.Emotion . Elle me sert très fort, les yeux inondés de pleurs. Et je commence à pleurer .Comme un gamin de cinq ans. Ma mère ne pouvait plus retenir ses émotions. Moi non plus. « Eh bien ! Finie la partie, conclut le second policier jusque là silencieux. On doit y aller maintenant. Et on m’arrache des bras protecteurs de ma mère. Direction.Un long parcours. Une traversée du désert dont je suis encore loin d’imaginer la fin, l’enfer, la peur et l’ampleur.
Ma mère me disait souvent de me garder de répondre à la violence par la violence, de peur de tomber victime de mes propres actes de violence. Rendre le mal pour le mal c’est la pire des justices que l’on puisse s’offrir. Je crois que ma mère a raison. Mais je n’ai pas non plus tort d’avoir ainsi raisonnablement agi. Ma réaction en riposte aux insultes de Mme Walcott en valait bien la peine. Alors que regretterai-je ? Me traiter de fils de pute. Quel blasphème ! Quelle atteinte à l’intégrité de ma mère ! Quelle insulte à sa dignité !
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Wilkinson, 17 avril 1984
Dix heures et demie. Lundi matin. J’arrive à Wilkinson.Drôle d’endroit pour entamer une nouvelle semaine. Wilkinson se trouve à une dizaine de kilomètre de la ville de Cape town. C’est une grande prison. Une véritable prison pour mineurs.
Je passe ma première nuit. Paisible.Très paisible. Et pourtant j’étais en passe de connaître la dernière dans la parfaite quiétude de l’âme. Tout le reste ne sera plus que cauchemar. Enfer et calvaire le jour, esclavage sexuel et mutilation la nuit. Voilà comment mon existence rime désormais dans ces maudits mûrs baptisés Wilkinson.Fermer avec peine les yeux. Vivre chaque lune dans la peur d’un Robertson, de sa matraque, de son fameux coin noir. Vivre presque toutes les nuits le même cauchemar, la même détresse, la même angoisse. Rester nuit et jour à croupir sous l’ombre terrifiante d’un même homme, d’un même bourreau, d’un
même Robertson.
Jeudi, 15 juin 1987
Je me souviens de ma dernière nuit cauchemardesque passée sous l’ombre de ce diable de Robertson.Je me souviens. Je me souviens encore de ses cris de détresse quand je l’ai violemment, si violemment mordu au sexe cette nuit là .Mes lèvres ne sont pas un objet de plaisir sexuel .Et pourtant ,Robertson ne cesse d’en faire un .Quelle horreur !Je ne peux plus rester dans cette mollesse et voir cet homme ,par ses pudiques et diaboliques pulsions ,finir par me voler et violer toute candeur .Il fallait que je réagisse un jour pour que prenne fin cet esclavage dont je suis victime depuis mon arrivée à Wilkinson .
Je me souviens encore de ses cris de détresse ,du goût de son sang répandu sur mes tranchantes dents ,de son agonie quand il se faisait d’urgence évacuer .Je me souviens encore de ses souffrances .Oui ,je me souviens aussi des miennes .
Vendredi ,16 juin 1987
Je suis au trou .Je le mérite bien .Mais je crois que Robertson mérite bien plus que ce qu’il a hérité de mes lèvres . Pour mon acte ,je mérite peut être ce trou qui me dit nuit et jour bonjour .Mais ce monstre ,lui ,mérite bien plus que cette mutilation qui lui prête encore vie .Robertson mérite plus que la mort même .
Ca fait deux semaines que je croupis dans cette pièce. Deux semaines sans voir la moindre lueur de lumière. Je n’aime pas du tout cet endroit. Ici, ce n’est pas un lieu fait pour les adolescents comme moi. Rats araignées, moustiques et pénombres. Voilà ce qui me tient compagnie depuis ma descente dans cet enfer où j’expérimente une autre façade de mon calvaire.
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Vendredi, 23 juin 1987
Je sors du trou. Le Conseil de discipline de Wilkinson m’expédie à East London dans une famille blanche. Servitude.Voilà mon prochain destin... Je débarque dans la campagne des Walkers.Riche ferme pour une richissime famille au sud de la ville de East London .Je viens d’avoir quatorze ans ce matin. Cependant ma mère n’est point là pour souffler avec moi cette nouvelle bougie. Elle me manque, ma mère. Enormément.
Je vois fuir loin de mes mains une chaîne. Du coup je me retrouve dans une autre chaîne. Je crois dire à un esclavage adieu. Et je me retrouve dans les bras grandement ouverts d’un autre esclavage. Et mes mains oscillent de chaîne en chaîne. Et mon cœur court de servitude en servitude. Je vois mon rêve de liberté en pleine fugue et je ne cesse de lui courir après tel un fou. Je nage dans un océan de servitude. Mais dans mon cœur l’espoir perdure, même si encore, mes quotidiennes peines durent. Pour l’instant je ne suis qu’un pauvre esclave à la quête de ma liberté.
East London ,25 juin 1987
L’accueil chez les Walkers n’est vraiment pas au rendez-vous. Enfer.Encore une vie dure comme fer. Douce atmosphère qui remplit mes jours de tant de calvaire. Je me souviens des temps où je passe toute la nuit à cogiter.
Le jour est beau .Comme toujours. Je me lève encore sur mes deux pieds serviles et je cogite comme un sénile . Je cogite sur tout. Tout ce que je vis, toute ma vie, où je vis, d’où je viens, où je vais, qui je suis ou qui je suis vraiment advenu dans cette vie où je ne vis qu’enfer. Je cogite profondément sur mon destin d’esclave, et je pense à mon précieux dessein de liberté. Je cogite. Nuit et jour. Je cogite sur tout, et tout ce qui s’agite dans mon esprit mutilé par ce que je vis au jour le jour, me fait fondre en larme. Du coup je me dis : « Jeremy, il faut que tu sois fort. La nuit de tes jours paraît certes longue. Mais le Grand jour se lèvera certainement. » Luc écrit que nul ne peut par ses jérémiades, ajouter une coudée de plus à la durée de sa vie .Voilà une vérité que l’évangile m’a enseigné et que je n’oublierai jamais .
Je pleure souvent ma galère dans cette ferme de calvaire. Et je crois qu’il n’y a rien de mal à verser un bout de pleurs. Et pourtant je sais pertinemment que mes pleurs ne changeront rien sur ma couleur. Ce qui fait aujourd’hui mon malheur je le connais : c’est ma couleur. Que puis-je donc faire face à la puissance de ma négritude ? Rien.Absolument rien. Car ma négritude c’est le sang précieux de ma nature, et ma nature c’est que je suis un innocent nègre. A quoi bon pleurer encore si je sais que mes pleurs ne réussiront jamais à blanchir ma noire peau ? « Jamais ma négritude ne me sera honte aux yeux du monde, je me dis souvent. » La négritude, je l’ai qui me coule dans les veines.
25 décembre 1987
Les vacances arrivent. Monotones.Et pourtant je les découvre si étrangers à moi. Ca ne m’étonne pas, puisque je ne suis plus ce petit mulâtre qui l’accueillait avec tant de cœur et d’enthousiasme. Calvaire.Vacance de calvaire. Encore enfer. Ferme dure comme fer. Je rêve fuir de cette servitude. Je dois m’évader de cette vie de galère. Mais comment faire ?
Je suis un esclave. Un héritier. Je suis le fils d’un esclave, né dans un esclavage qui m’advient en ce jour héritage. Je recherche ma liberté perdue dans l’enfer de ma servitude .Comme mon père dans les fers noirs de Del en Port Elisabeth ou dans l’enfer de cette oppression caractérisant la vie d’un peuple en quête de liberté.
1er janvier 1988
Je commence la nouvelle année sous un manteau spécial. Mon manteau d’esclave. L’autre, je l’ai perdu depuis bientôt cinq ans. Je suis aujourd’hui, un esclave dans cette ferme. Chaque jour je travaille de l’aube au crépuscule contre un grand salaire : mon calvaire. Une bouchée de pain et un peu de thé pour une bouche qui bouge et sue pendant presque vingt heures. Rien de plus avant rien de plus après. Quel calvaire ! Quel salaire d’enfer !
Ma Boss ,la veuve Walkers me traite avec tant de mépris. Max, le benjamin aussi. Quant à Marthe, sa cadette, elle est un ange. Un véritable ange. Elle est autant belle d’apparence que de cœur. Un véritable ange.
Marthe m’aime bien. Elle a un grand cœur. Je me demande comment une ange comme elle, est pu sortir du sein d’une diablesse comme ma Boss. Marthe est si différente. Et je me demande si ma Boss est vraiment sa mère.
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Est London ,20juin 1989
Je passe deux ans dans la monotonie de mon angoisse. La liberté, elle, n’arrête de me sourire de loin, de très loin. Encore deux ans de symphonie dans une campagne de Est London, deux ans d’enfer de plus dans une atmosphère d’harmonie et de mélancolie. Deux ans de mépris et de souffrance pour un seul jour d’amour et de sourire. Je redécouvre l’amour. Mais pas le même amour qu’il y a six ans. Enfin, mon enfer de chaque jour m’offre un cœur. C’est un cœur qui a su me montrer du cœur, quand dans cette ferme étrangère à ma couleur, je cherchais un cœur avec qui partager les maux qui m’accablent le cœur. Et depuis les profondeurs de sa douceur, j’ai vu ce cœur venir remonter mon cœur perdu dans les profondeurs de ses douleurs. C’était un grand cœur. Une fleur rare.
25 juin 1989
Deux saisons de mélancolie ont suffi à mon cœur à faire de la sympathie de Marthe, un vibrant amour. Quelle grâce ! Quel risque ! Moi je ne suis qu’un pauvre petit taulard réduit en servitude. Puis-je aussi connaître l’amour ? Marthe m’aime bien. Elle m’adore, et je dois être aveugle pour ne pas le découvrir. Elle me paît bien. Et pourtant je ne suis qu’un esclave. Hier soir, elle m’a donné un tendre baiser sur les lèvres. Quel risque ! Mon Boss m’aurait tué si jamais elle nous avait surpris. Je crois que Marthe me plait. Mais je me demande bien si c’est de l’amour ce que je ressens pour elle. Je ne sais plus ce qu’il faut penser. Mon cœur semble osciller entre amour et amitié. Ce que je sais c’est que je n’ai droit ni à l’amour, ni à l’amitié là où je suis. Car je ne suis qu’un esclave.
Grâce à Marthe j’ai repris foi et confiance en l’avenir. Pour l’instant, je ne saurai poursuivre l’amour. Mon sublime dessein pour l’heure, c’est la liberté. Marthe m’aime. Et pourtant je ne peux vraiment pas l’aimer car je ne suis que son servent et je ne dois me permettre de l’aimer. Il est si difficile pour elle de me comprendre quand il s’agit d’admettre le fait que je ne suis pour l’instant qu’un esclave et que notre amour ne saura jamais tenir le file, tant que je serais esclave au service de sa mère. « Aimer c’est naturel, et aimer qui on veut, la plus grande des libertés. » Voilà ce qu’elle me dit souvent chaque fois qu’elle s’approche de moi .J’ai peur .Peur de ne pouvoir offrir à Marthe mon cœur .
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27 juin 1989
Marthe ne peut plus supporter me voir croupir dans cette servitude qui m’empoisonne l’existence Elle me propose la fuite. Elle n’arrête de me rassurer que la seule façon de pouvoir réaliser mon rêve, c’est de sortir de mon apathie et d’agir comme un homme. Il est vrai que dans ma longue nuit j’ai assez dormi. Maintenant le jour se lève pour moi. Il faut que je me réveille. « Vas et cueille ta liberté, Jeremy, me dit sans cesse Marthe .Car ces gens ne te l’offriront jamais sur un plateau comme tu peux l’espérer. »
28 juin 1989
La nuit est paisible. Je m’enveloppe le cœur d’un courage indien. Enfin je décide de prendre mon destin en main et d’agir. Un baiser d’adieu, des pleurs de regret, puis cavale. Cavale loin d’une vie de calvaire. Attendre longtemps sans jamais savoir jusqu’à quand, ne fait pas vraiment avancer les choses. Alors je m’en vais. Je pars loin de cette ferme où tout n’est pour moi que désarroi. Je cours. Je m’envole. Je m’envole vers ma liberté même si je ne suis pas sûr de trouver là ma fierté. L’on doit apprendre à puiser en soi ses propres forces. Voilà ce que mon calvaire m’apprend. Je fonce loin de cet enfer. Je cours un peu . Un auto stop me sauve. Et je me retrouve enfin loin de cette campagne où ma liberté vivait en captivité.
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30 juin 1989
Je passe trois jours dans la douceur de ma reconquise liberté. Trois nuits à travers le froid nocturne de East London, en direction du Nord. Dans ma cavale, je cours, puis, je souffle un peu, et je repars. Je cours comme je peux vers ma liberté. Je pars, je cours, je parcours distance sur distance. Le jour viens. La nuit part. La faim me menace, mais moi je ne poursuis qu’une seule fin : ma liberté.
Le soleil se lève sur East London, monotone. Je me réveille sous un arbre, affaibli par la faim, mais soutenu par l’opiniâtreté. Je marche vers ma liberté. Elle est là et m’attend dans le lointain. Et je cours .Comme un fou. Je cours vers je ne sais où, mais si sûr de trouver là ,ce après quoi je ne cesse de courir.
31 juin 1989
Je fuis loin de mon calvaire. Je vois mon refuge sourire de loin. Je crois avoir échappé à la gueule du loup. Et pourtant, je me retrouve soudain dans les griffes du tigre. « Quel est ton nom, jeune homme ? » Coup d’arrêt .Coup du sort. Dur coup de théâtre. Fin de ma cavale.
J’ai vécu un calvaire qui m’a poussé vers une cavale. Je ne suis jamais arrivé au terme de cette cavale. Et pourtant à mon calvaire, je ne tarderai point à offrir une éternelle cavale. Voilà l’espoir qui jamais ne moura en moi.
Moi je tentais seulement de racheter ma liberté au-delà de ces frontières qui semblent m’être hostilité pour une éternité. Je cherche juste une hospitalité pour rebâtir ma liberté. Et pourtant, le sort m’est toujours si hostile que chaque fois que je tente de cultiver dans mon cœur des lueurs d’espoir, je ne récolte que déception et désolation.
Trazalc ,Août 1989
Moi je ne rêve que de liberté. Sortir enfin de Wilkinson.Fuir loin de Cape town. Fuir bien loin de tous ses tristes souvenirs .Regagner mon township. Revoir ma mère, mon père, mes potes. Retrouver le soccer. Tout cela me manque si cruellement. Je me souviens encore de Benny, Johnny, Marc et tous les autres. Je me souviens de cette chaleur à laquelle mon destin m’a longtemps arraché. Si longtemps. Moi je ne rêve que de liberté. Pas encore d’une perpétuité d’esclavage dans ces rochers d’enfer. Pas de cette nouvelle descente aux enfers. Pas de cette vie de cruauté qui chaque jour levant, m’assassine encore l’avenir. Mon rêve c’est la liberté d’un jour, pas ce long été d’enfer et de calvaire au cœur de Trazalc
Chaque jour, je me demande ce qui serait en train de se passer de l’autre côté de cette île d’exile. Et je ne cesse de penser à mon arc-en-ciel pays, soif de moi, si soif de ma liberté. Je pensais que je pouvais aussi facilement gagner ma liberté. Eh bien! Je me suis trompé. Je regarde de loin mon horizon qui s’étend dans le ciel de ses souffrances de toujours et je me demande si là-bas, la liberté à fini par recouvrer sa liberté. Moi je ne suis plus qu’esclave de cette île. Je ne suis qu’un candide prisonnier. Plus je doute de ce qu’est advenu mon horizon, plus je doute de ce que ma raison tente de me faire avaler comme espoir. L’allure à laquelle les choses semblent aller me fait profondément douter. Eperdument.Et pourtant je décide de ne guère perdre espoir. Je peux bien tout perdre. Mais perdre à jamais tout espoir c’est là ce que je redoute de tout mon cœur. Et puis, je sais une chose. C’est que je peux un jour retrouver ce que j’ai perdu. Toutefois, le temps perdu, je ne saurai jamais le rattraper.
Trazalc ,septembre 1989
Peut être qu’un jour la liberté finira par perdre ses chaînes. Peut être qu’un soir je peux bien encore m’asseoir et puis, comme au bon vieux temps, chanter en chœur et de tout cœur des cantiques de liberté avec mes copains du township. Peut -être qu’il ne reste que quelques heures pour voir surgir à l’horizon, ce navire de liberté. Peut -être quelques jours. Peut- être encore quelques semaines, mois, que sais-je. Mais ce que je sais c’est que le jour vient .Comme une tempête. Alors je l’attends si jamais il existe quelque part, ce navire de rêve. Je l’attendrai jusqu’à ce que je ne puisse plus attendre. Ce que je sais c’est que l’espoir ne tue guère. L’espoir paye toujours tant que les jours en donnent encore espoir. Tant que j’ai l’espoir de vivre autant que mon cœur l’espère, j’espère pouvoir garder espoir jusqu’au jour où l’étrange nuit viendra me voler tout espoir d’espérer. J’espère que l’heure vient où la liberté de l’homme triomphera de toute cruauté de l’homme. Alors, comme une nuit qui s’enfuit, prendra le large l’ombre qui ne cesse de planer sur ma liberté. Notre liberté.
Je suis esclave ici à Trazalc.Esclave dans ma propre liberté. Et pourtant ma liberté se trouve là accrochée à une hostilité de perpétuité. C’est sûrement laisser la liberté à cette hostilité de torturer à jamais ma liberté que de rester encore esclave dans ma propre liberté, sans jamais tâcher de recouvrer ma liberté. Mon père me disait souvent que la liberté n’est jamais loin du cœur qui s’affaisse au carcan de l’oppression. Elle y rôde sans cesse autour dans l’espoir d’un éventuel retour. Même s’il arrive que cette liberté tente de fuir loin du cœur qui longtemps l’a conçue, elle n’ira pas loin. Car c’est à ce seul cœur qu’elle appartient pour toujours. La dernière fois que j’ai entendu mon père murmurer ses paroles, c’était en mars 1984.Bientôt ça fera six ans. Six ans de calvaire, six ans d’enfer, six d’absence du son de sa voix. Et pourtant j’espère pouvoir le revoir très bientôt. J’ignore quand. Mais j’espère quand même. Foi et confiance . Voilà ce qui garde encore mon cœur près de mon rêve.
Mes nuits paraissent si longues, certes. Mais le jour là paraîtra bien plus long. Alors pourquoi ne pas tenir le coup. Aujourd’hui mes peines durent. Et pourtant dans mon cœur nègre, l’espoir perdure. Je ne veux plus être esclave dans ma propre liberté. Je veux être esclave de ma pleine liberté. Alors je m’accroche. Car la liberté est proche.
, Drissou yarmonth (Togo) yarmonth@aol.fr |