DUBOIS Noluenne (France)
Les larmes bleues
Les larmes bleues,
c’est l’histoire d’un stylo qui pleure,
des larmes bleues,
seul dans la nuit.
C’est l’histoire d’un stylo qui se vide,
déversant des flots de souffrances aux reflets d’azur.
C’est l’histoire d’un stylo qui pleure.
Le téléphone a menti,
et c’est le stylo qui pleure.
Le téléphone a dit :
« je t’embrasse,
je te prends dans mes bras,
je te serre contre moi, je t’aime ».
Et le stylo pleure, des larmes de poulpe.
Le stylo sait que ce n’est pas vrai !
Il le sait, lui, qu’un téléphone ça n’a pas de bras :
il n’a pas senti l’étreinte.
Et il pleure, doucement.
Peut être, oui, que le téléphone le pensait,
peut-être que dans sa tête, il se l’est imaginé.
Mais il ne l’a pas fait.
Il y a des mots comme ça qui ne devraient pas exister,
que le monde n’a pas le droit d’avoir crées.
Il y a des mots qui sont mensonges.
Prendre dans ses bras,
serrer contre soi,
qu’est-ce que ça veut dire ?
Qui les a faits ces mots là ?
C’est impossible !
Des choses pareilles,
soit tu les fais, soit tu n’peux pas.
Si tu les dit, tu mens.
Tout simplement : tu mens !
Et le stylo souffre terriblement de cet amas de sang bleu
qui lui coupe les mots, qui lui bloque la gorge, l’empêchant de répondre au téléphone.
Il se tait.
Plus tard, il essaiera… encore et encore… en vain.
Le kyste grandit, sans cesse.
Il faut à tout prix crever l’abcès avant qu’il ne soit trop tard.
Avant qu’il n’y ait plus rien à faire.
Il faut faire couler le sang bleu.
Le laisser s’échapper.
Peu importe la forme que cela prend,
peut importe les mots de sang.
Qu’ils soient beaux ou laids,
ces mots, ces malmots.
Qu’ils soient incroyables ou banals,
pourquoi pas banaux même s’il le faut.
Des mots balises, des mots bateaux.
Le bateau ivre. Rimbaud. L’oiseau.
Voici ces mots :
M. a téléphoné ce soir. Il était gentil. Il est toujours gentil. Oh ! On n’a pas discuté beaucoup… C’est dur de parler quand on n’se voit jamais. Ces milliers de kilomètres qui nous séparent… Mais enfin, il était gentil, comme à son habitude. Il était fatigué aussi, comme tous les dimanches soirs quand je l’appelle. Est-ce ma faute si c’est le seul jour auquel je peux le l’appeler ?… A croire qu’il le fait exprès parfois. Il a dit que j’lui manquais, il a dit… il a dit ces mots… Il a menti. Il ne l’a pas fait exprès, je sais. Il ne savait pas, peut-être, que c’est impossible. Perdu dans ses pensées lointaines, il a oublié… qu’un téléphone ça n’a pas de bras. Je sais, ça paraît stupide : personne ne l’ignore. Tiens, même le petit Thibaut, qui n’a que 3 ans, si on le lui demande, lui, il vous le dira bien qu’un téléphone ça n’a pas de bras.
Un jour, José Maria Cano avait rêvé que la lune aurait des bras pour bercer l’enfant, et bien M. lui, il a cru que son téléphone pourrait me prendre dans les siens. Je ne veux pas dire qu’il soit idiot… loin de moi cette idée, mais tout de même, un téléphone… a quoi a-t-il pensé ?
Bof, je m’en remettrai. Un jour, je m’échapperai, j’irai les chercher pour de bon mes câlins… j’espère bien que d’ici là, ils y seront toujours, perdus quelque-part, hors portée de téléphone, errant le long d’une frontière en détresse… Un jour, j’irai les chercher ses tendresses, un jour…
Le stylo s’est endormi,
vidé,
épuisé par l’opération.
Cela n’a pas été facile.
Il a saigné beaucoup le pauvre.
Demain, il faudra le laisser se reposer un peu.
Après une intervention pareille…
DUBOIS Noluenne (France),
noluenne.dubois@univ-lyon2.fr