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   "Cher Moussa", Mamady CAMARA (Guinée)

 Cher Moussa,

Voici cinq ans que je me suis tiré du bled dans des conditions que tu n’ignores guère. Il fallait vraiment que je vienne ici...l’immobilité n’apporte qu’au marabout.
Il fallait que je quitte ce pays où je ne pouvais plus vivre. La vie et le pays sont deux choses incompatibles. Oui, de ce pays, il fallait partir car le bonheur et le pays ne s’entendent pas.
La nationalité est un état d’âme : je suis Guinéen, je suis Français, je suis Anglais ou je ne sais qui encore, tout ça c’est du blabla des hommes. Pour moi, on est natif du pays où on se sent bien. L’homme est perpétuellement à la recherche du bonheur, du bien être…alors ce bonheur, où qu’il se trouve, il ira le chercher. Il me fallait quitter ce pays pour me trouver une nationalité, donc le bonheur.
Dans la vie, la tête est toujours porteuse de bagage. Tout dépend de comment elle le porte. Ou tu as ton bagage sur la tête allant de gauche à droite à la recherche de vivres quotidiens, donc tu n’as pas réussi dans la vie. Ou tu as ton bagage dans la tête, donc un intellectuel qui vit grâce à son savoir. Mon pays ne me donne aucune chance d’avoir mon bagage dans la tête.
Quand Dieu tue un riche, Il tue un ami. S’Il tue un pauvre, Il tue une canaille.
Il fallait que je quitte ce pays sinon je risquais de rejoindre Dieu, canaille.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où le manque d’infrastructures scolaires adéquates est criard, des coins de loisir presque inexistants…les quelques terrains de sport qui s’y trouvent ne sont pas à fréquenter, le risque de laisser des dents ou de casser une jambe est trop grand. Normal, il faut voir la pléthore de jeunes qui y viennent. Je me rappelle que pour nos petits matches de football à l’époque, nous étions obligés de les improviser sur les trottoirs. On barrait carrément la voie aux automobilistes pour jouer au football ou au basket.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays au risque d’être hanté par le mal. L’impunité y est d’une ampleur telle qu’on a envie de cogner sur tout ce qui bouge.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où les gens critiquent le pouvoir jusqu’au moment où ils s’y trouvent eux-mêmes. Une fois dedans, silence total de leur part, ils se mêlent de la danse, protégeant le régime comme si c’est leur propriété privée : plus jamais de critiques, ils ne jurent que par le nom du chef de l’Etat, ils ne prononcent plus jamais une phrase entière, lors d’une intervention publique, à la télé ou à la radio, sans y ajouter le nom du chef de l’Etat. Non mais, c’est vrai quoi ! Nous avons au pays de très hauts cadres pétris de savoirs et de compétences, qui ont toujours su piailler pour tromper l’opinion internationale. Bon, c’est à se demander aussi s’ils arrivent à tromper effectivement l’opinion internationale ou si c’est celle-ci qui ferme les yeux pour pouvoir profiter au maximum des potentialités du pays, c’est une autre question. Une opinion internationale qui se contente parfois de condamner des exactions dans le pays sans lever le bout du doigt : « Nous condamnons fermement le massacre de 100 civils tués lors des récentes manifestations à tel endroit … », « …alors nous demandons, séance tenante, à l’autorité d’œuvrer pour qu’une enquête soit ouverte afin de connaître les auteurs des crimes. » Et puis rien d’autre. Comment veux-tu qu’une enquête aboutisse quand le coupable est en même temps l’enquêteur ?
Au pays, certains compatriotes disent que c’est humain de vouloir protéger sa source de revenus, faute de quoi on se retrouve dans la rue en train de mendier. Les gens disent : Non mais, c’est normal que Paul tente de protéger son poste de ministre, sinon il ne pourra plus assurer la popote à la piaule…Tu parles ! Faut-il dire qu’il est humain aussi de réclamer son dû : Moi je réclame mon dû aux zèbres sans scrupule qui me gouvernent.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où les cadres ont banni le mot démissionner de leur programme, sauf quelques audacieux qui s’y risquent après avoir, bien sûr, sucé les avoirs de la nation.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où les dirigeants sont des macaques qui ne sont guidés que par l’instinct matériel ; le peuple ne compte pas pour eux. Eux, ils dégustent la brochette et ils imposent au peuple de se contenter d’en humer l’odeur. Y’en avait marre ! Voilà, y’en avait ras-le-bol !
Je  ne pouvais plus vivre dans ce pays où le patriotisme et la vertu ont pris congé.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où tu as des dirigeants menteurs, corrompus, véreux, têtus et obtus n’ayant aucun scrupule vis-à-vis du peuple. La question n’est plus de savoir pourquoi tous les jeunes du pays tentent, au péril de leur vie, de se barrer pour d’autres horizons qui leur semblent être propices à une vie décente. La vraie question est de savoir ce que leurs mythomanes de dirigeants font pour les retenir. La réponse est, de toute évidence, rien. Malgré tout, contre vents et marées, ils persistent et signent en proclamant qu’ils font des efforts pour retenir la jeunesse au pays, tu parles ! Il ne faut jamais leur demander comment ils le font, sinon c’est un ramassis de chiffres statistiques à n’en plus finir qu’ils te sortent de leurs ordinateurs pour te le prouver. Mais aucune action concrète.
Non frangin, ils ont peut-être été comme nous, jeunes, mais jamais nous ne pourrons être comme eux, dirigeants sans scrupules, sans autre objectif que le gain personnel. Ma place n’était pas au pays, non.
N’importe quoi ! L’effort qu’ils ne cessent de baver devant toi peut se comparer au fermier qui tenterait de sauver une poule de la grippe aviaire parmi les milliers d’autres qu’il a dans sa ferme. Oui, ils sont exactement comme ce pauvre fermier qui se serait tapé la poitrine et vanté devant ses compagnons d’avoir pu, ou du moins, essayer de sauver cette malheureuse poule.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où les dirigeants ont fini par nous mettre dans la tronche, nous les jeunes et les plus démunis, que sans les blancs, nous ne sommes que l’ombre de nous-mêmes. Mourir sans aller chez les blancs ce serait comme acheter un appart en enfer pour y loger, disent certains au pays. Et comme il faut éviter d’aller en enfer, donc certains plaquent tout au pays pour se consacrer à la recherche du tampon brillant appelé visa dans le passeport : j’étais de ceux-là !
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où les dirigeants ont une idée moyenâgeuse du pouvoir : un chef reste chef quoi qu’il fasse, il incarne Dieu sur terre. C’est un blasphème de s’opposer à son autorité, son châtiment dépend de son bon vouloir.
Au pays, le chef ne vole pas, il prend.
Au pays, le chef ne dort pas, il pense.
Au pays, le chef incarne la justice.
Au pays, le loisir favori du chef est l’achat de belles voitures de luxe très chères, évidemment pour les collectionner dans son parc.
Au pays, le chef n’a de compte à rendre qu’à sa conscience, mais malheureusement celle-ci a tiré sa révérence depuis très longtemps.
C’est vrai qu’il est très difficile de dire la vérité à quelqu’un qui remplit ton bol de mangers, pense certains au pays. Je suis d’accord avec ce proverbe mais faut-il que cet individu qui remplit ton bol de mangers ait un peu de jugeote envers les autres compatriotes qui sont censés être sous sa coupe. Mais ces putois vont jusqu’à dire qu’on n’attende pas d’eux de donner à boire du sang à quelqu’un qui les aurait nourri de lait. Le chef est le seul maître de vie ou de mort de ses collaborateurs.
 Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où le chef a vu naître et évoluer sa carrière politique, a accédé à la magistrature suprême et, surtout, a accepté de se faire imposer les directives de certains dirigeants de l’Occident.  
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où l’émotion populaire ne suscite d’autre réponse que celle des tanks, des mitraillettes ou autres trucs de ce genre. Au pays, quand tu revendiques tes droits, ils te tuent et ils présentent les condoléances les plus attristées à ta famille : « Nous nous prosternons pieusement devant les victimes des dernières manifestations survenues dans notre pays et présentons, pour l’occasion, nos condoléances les plus émues aux familles…et blablabla ! Et blablabla. » Comme si ces condoléances peuvent ramener les âmes des victimes à leurs familles. 
Tu sais, j’ai compris ici qu’il n’y a pire mal que de te gifler volontairement et de te demander clémence ensuite.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où un militaire qui tire sur un civil est un délit qui pourrait être qualifié d’homicide excusable.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où les chefs racontent tellement de conneries qu’un humoriste n’aurait pas eu besoin d’en rajouter dans un « one man show ». Les seuls dires des chefs peuvent renverser toute une salle de spectateurs.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où rien n’est envisagé pour combattre la pauvreté et l’exclusion. La pauvreté et l’exclusion doivent être combattues avec la plus ultime énergie car la violence se nourrit du désespoir de ceux qui ne se voient pas d’avenir.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où la misère est telle que certains confondent amitié et prise en charge. Pour peu que tu aies un petit job pour passer le temps, certains de tes amis ne foutent plus rien sinon qu’à guetter ton heure de descente.
 Tu sais, frangin, je me rappelle encore de l’arrestation arbitraire de notre voisin. Ce vieux monsieur qui ne pouvait pas faire de mal à une mouche, qui était toujours disponible pour la jeunesse et pour les plus démunis. Je me rappelle de ce qu’avait dit ce jour ce monsieur quand les policiers l’ont embarqué dans la fourgonnette : « ...N’essaie pas d’attraper un homme qui te craint et te fuit, sinon à l’arrivée, ce ne sera plus un poltron que tu auras attrapé mais plutôt un vaillant qui te tiendra tête. Pousser quelqu’un, c’est jusqu’au mur… » J’ai compris ici, avec le temps, que ce message était plein de sagesse et d’audace de la part de ce vieux que personne ne soutenait. Il fallait avoir du culot à l’époque pour sortir de tels propos.
Je ne pouvais plus vivre dans  ce pays où si tu n’as pas un arrière bien ficelé après s’être exprimé contrairement aux dires des dirigeants, tu es bon pour le gnouf avec tous les traitements inhumains réservés aux locataires de ces lieux. Le prisonnier au bled est privé de tout : bouffes correctes, confort du lit, toilettes décentes…le plus drôle est qu’ils font les étonnés, les dirigeants du pays, en revoyant les mêmes détenus reprendre leurs anciennes activités après avoir purgé leur peine d’emprisonnement. Aucune structure de rééducation n’existe dans nos prisons, sauf de rares organisations non gouvernementales n’ayant, en général, pas les moyens de venir à bout de tous les besoins des détenus. Alors, les prisons, au lieu d’être des centres de redressement, deviennent plutôt des centres d’appel à la vengeance : vous allez payer cher pour m’avoir séquestré dans ces locaux invivables. Je vous ferai vivre l’enfer, pense alors le malfrat.
Non, je ne pouvais plus vivre dans ce pays où on n’a plus de droit, mais seulement des devoirs quand on figure parmi les plus démunis.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays des trois « M » : Moustiques, Manques et Maladies. Toutes les épidémies de maladies festoient dans le pays : Cholera, fièvre typhoïde, malaria…et pire encore, le sida, la maladie du siècle, commence à tisser sa toile de façon extraordinaire. Non mon pays est celui de tous les excès :
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où tout est centralisé dans la capitale. Les maigres infrastructures dont le pays dispose se retrouvent toutes dans la capitale. La population des provinces du pays est laissée pour compte comme si elle n’est là que pour subir les affres de la vie. De pauvres mères de famille et de pères qui passent tout leur temps à travailler sans voir le bout du tunnel, pendant que ces moutons de dirigeants se grattent les couilles à table, regardant les meilleures chaînes de télévision, écrans plats, dans leurs foutus salons décorés de meubles très chers. Les enfants dans les provinces sont en général comme des  femmes enceintes tellement ils ont les ventres ballonnés. Les vers ont fini par se loger dans leurs intestins comme ce n’est pas permis. Parfois, pour peut-être nourrir leurs saletés de conscience, ils construisent des édifices (Hôpitaux, Ecoles, etc.) pour ces gens mais des édifices qui restent en général sans personnel pour y travailler. Tous les fonctionnaires aspirent à exercer leur métier dans la capitale. Bien sûr, toutes les grosses magouilles se font dans la capitale. C’est comme un châtiment d’être muté à dans les campagnes. Certains assimilent ça comme un règlement de compte. C’est pourquoi même, d’aucuns donnent corps et âme pour ne pas être dans une ville des campagnes. C’est comme si les gens dans la capitale sont les nobles et les autres, de la poubelle.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays, dépotoir de toutes les poubelles mondiales. Un pays de toutes les occasions pourries :
Tu veux des véhicules d’occasion pourris à chier ? Bienvenu dans mon pays.
Tu veux des téléviseurs ou des postes radios vieux et pourris ? Bienvenu dans mon pays.
Tu veux des chaussures ou des vêtements de marque ou sans mais déjà pourris ? Bienvenu dans mon pays...
Toutes les saletés sont les bienvenues dans MON PAYS. Ce n’est pas pour rien que le pays enregistre tous les jours que Dieu crée de nombreux accidents mortels sur ses routes, conséquence du non suivi des véhicules qui entrent.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où le destin de tout un peuple se joue au gré du hasard. Rien n’y est planifié. Le peu d’infrastructures scolaires dont le pays dispose est construit sans aucune prévision et les responsables s’étonnent de ce que l’éducation perde sa valeur dans nos mœurs. Tu peux compter des centaines d’élèves dans une salle conçue pour cinquante au maximum ou, pis encore, des étudiants qui suivent les cours par la fenêtre de leur amphi. Si tu as la poisse de te pointer à l’école à sept heures pour un cours que tu aurais à huit heures par exemple, et ben t’as intérêt à booster ta jambe puisque tu es parti pour de longues heures d’arrêt sur pied. Ce sont ces étudiants qui sont considérés comme les futurs cadres du pays. Et comme pour respecter la tradition de la mauvaise formation dans nos facultés, ce sont ces mêmes étudiants qui viennent encore donner des cours à la fac à ceux qui y sont restés : un malformé vient en former d’autres. La situation du pays est telle que beaucoup de jeunes, malgré tout, sont contraints de garder le statut d’étudiant pour rester sous le couvert des parents, qui eux aussi pourtant, vivent au jour le jour. Perdre le statut d’étudiant est comme si on signe un contrat de chômage à durée indéterminé : le CCDI.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où le service des bourses d'études est corrompu comme une grand-mère qui découvre le plaisir sexuel à la ménopause. Seuls les enfants des hommes au pouvoir et leurs complices en bénéficient au détriment d’excellents élèves ayant obtenu leurs diplômes avec mention.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où le népotisme et la corruption ont affecté l’appareil d’Etat du pays à un  point tel que le vol est devenu légal.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où la corruption est d’une ampleur telle qu’il est parfois difficile de faire comprendre à la population que la vie est à préserver. C’est tout un calvaire de faire admettre le port de casques par les motocyclistes ou le port de la ceinture de sécu dans les véhicules. Toutes nouvelles mesures prises par l’Etat sont considérées comme une nouvelle méthode d’arnaque, alors du coup c’est une chasse à l’homme qui commence. 
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où la corruption a atteint un degré tel que même mort après trente ans, tu continues à toucher ton salaire. Ou encore des gens qui quittent carrément le pays mais qui continuent à prendre leurs salaires. Au pays tu peux être salarié sans avoir un emploi, avoir un emploi sans avoir un salaire, tout est possible. Des fonctionnaires qui ne foutent leurs pieds au bureau que pour prendre leurs maigres salaires, le reste du temps est consacré à d’autres deals.
Je ne pouvais plus vivre dans ce pays où ces bachi-bouzouks de dirigeants éprouvent un malin plaisir à effectuer des dépenses de prestige, à construire des châteaux somptueux hors du pays, à acheter de belles voitures luxueuses pour leurs nombreuses maîtresses ça et là dans le pays, à ériger des statues à la gloire de ces charognards qui nous gouvernent et à élever des palais pour le parti unique au pouvoir. L’essentiel des prêts ou de l’aide consenti au pays a été et continue d’être délayé dans la grande mare aux eaux désagréables de la corruption, des commissions, des transactions financières vers des banques occidentales et des pots de vin.
Au pays, lorsqu’on te parle du train de vie insultant de l’Etat, tu te demandes alors pourquoi tant de démunis !

"Cher Moussa", Mamady CAMARA (Guinée) Mamady.Camara@gn.nestle.com

 
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