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CONCOURS LITTERAIRES ET CONCOURS ARTISTIQUES
ECOLE DES BEAUX-ARTS, DU CINEMA ET DE LA CULTURE
Organiser des concours, décerner des prix et dispenser des cours dans le domaine des arts et de la culture. Tels sont les objectifs de la Fondation WORLD AND UNIVERSAL ACADEMY.
 
 
  
 
 

 
 

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"L’accusé de réception", Paul ANSKI (France) paul.anski@free.fr

Né le 25 mai 1962 à Laxou (France), Paul Ansky est originaire de Lorraine où il fera l’essentiel de ses études, il épousera la
profession de photoreporter puis de correspondant de presse, jusqu’en
1990. Changement de cap à cette époque où il part pour Atlanta aux Etats-
Unis apprendre le métier de Group’Manager. Diplômé, de retour en France,
il exerce désormais le métier de Conseil d’Entreprise.

Synopsis
L’accusé de réception
de Paul Anski
Une curieuse lettre recommandée est destinée à un ancien journaliste
qui ne demandait plus rien à personne. Noyant son désespoir dans l’alcool
depuis plusieurs années, totalement oublié du monde comme de lui-même,
Mirmon va se réveiller et retrouver l’énergie avec laquelle il parcourait jadis le
monde pour crier son oppression.
Entre manipulations, corruptions, pressions, financement de réseaux
d’influence et trafics en tous genres, l’auteur nous promène dans les arcanes
du pouvoir de la Vème République, révélant le plus grand scandale du siècle
qui fera naître, qui sait, la VIème République, en 2012.
Le quatrième pouvoir s’opposera à son miroir.
- 2 -
Paul Anski
L’accusé de réception
Roman
- 3 -
I
Par un matin, comme ceux que l’on rechigne parce que la fraîcheur est
avec le brouillard ce que les poumons détestent, le préposé, une fois de plus,
de son stylo, gribouille devant le nom d’une banale boîte à lettres. Il a quelque
chose pour vous dont l’hypocrisie l’oblige à glisser, comme un voleur, ce
fameux pli rebelle vous annonçant que l’heure a sonné pour être averti. Dans le
couloir obscur des hypothèses, cette vérité, sur la pointe des pieds, se taille un
frêle chemin, silencieuse, parmi le brouhaha de la rumeur, cette curieuse
mélodie qui fait d’elle le leader incontesté de la vindicte populi.
Du haut de ses courts cent soixante huit centimètres, fort de muscles
amincis en héritage de l’ivresse connue des habitués du bar de quartier,
Mirmon s’extirpe de sa couette en champ de bataille, secouant sa migraine en
combat avec les acides de son dégoût. Les frissons qui l’envahissent l’obligent
à presser le pas brinquebalant jusqu’au récipient de caféine, seul stupéfiant
susceptible de remettre tous ses maux sur la même ordonnance.
L’habitude le forçant aux mêmes gestes répétitifs est d’une platitude
déconcertante. Elle l’oblige encore à ignorer le jour de la semaine, de l’année
même, de l’heure voire de la minute. Mirmon, trépignant devant le goute à
goute d’un café d’une fraîcheur passée, voit finalement poindre un réveil
inespéré. De ce qui ressemble à une cuisine d’où il se tient vouté sous le poids
des innombrables veilles arrosées, d’un oeil vitreux, il perçoit qu’une enveloppe
redonne vie à sa boîte à lettres, vierge pourtant depuis plusieurs années
comme une tombe délaissée du fleurissement de la Toussaint.
Sa curiosité soudainement aiguisée attise sa méfiance. Le sourcil se
prononce sur son visage générant un rictus, presque zygomatique, à la
commissure d’un sourire qu’il avait oublié. Etait-ce un leurre, un mirage de plus
ou encore un serpent titubant qui hantait son esprit ? Quelque chose dans sa
mémoire, encore embuée, lui donnait le courage de s’approcher de
l’embouchure du monde extérieur. Au moment d’y plonger, la peur électrique
secoua son échine comme une faille sismique soulevant le fond des océans.
Parkinson décontenança alors sa main. Il dû renoncer à la tendre, la tendre,
mais la tendre à qui ?
Cette fois Mirmon, avec effort, maîtrisait son regard fixe sur cette boîte à
lettres, désormais qualifiée de maudite. Pourquoi en avait-il une finalement,
s’interrogea t’-il puisque jamais quelconque nouvelle venait s’y échouer, ni
même celle des envahisseurs bonimenteurs ! C’est dire si l’extérieur de la
coquille de Mirmon reflétait la vie ! Même l’herbe sauvage n’osait plus pousser
dans le jardinet supposé décorer le seuil de sa porte d’entrée qu’autrefois une
jeune fille en fleur s’employait à peindre de mille couleurs.
Ces printemps là représentaient déjà deux ans. Le temps passe vite !
Mais il en faut finalement peu pour retrouver des images en noir et blanc.
Mirmon réussit enfin, tant bien que mal, à porter à sa vue l’élément squatteur de
sa boîte à lettres. Il y reconnu son nom et son prénom, se rappela qu’il existe
un service public. Comme tout service public, Mirmon en conclut qu’il n’en
faisait que la moitié puisqu’incapable de décrypter l’expéditeur…
Sa lecture se heurta soudainement à une obligation, suivie d’une sorte
de complément d’objet s’accordant d’une certaine forme de menace. La lettre
recommandée lui parut subitement peu recommandable, entachée d’une
lâcheté extraordinaire, d’augure probablement maléfique. Au point où en était
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Mirmon, un tel anonymat sur l’auteur ressemblait à un corbeau abonné au
boulevard des allongés. L’inconnu de la boîte à lettres enfilait le costume noir
des feuilles de Prévert, à la différence, que Mirmon n’avait aucune volonté de
vouloir les ramasser, même à la pelle. Il laissa là, l’objet de tourments
probables.
L’oeil glauque de Mirmon croisa le feu des reflets d’un futur cadavre en
flacon de whisky. C’était sa seule certitude depuis qu’il s’était libéré de sa
couette en champ de bataille qu’il regrettait déjà. C’est vrai, il y a des jours qui
ne méritent pas que l’on se lève comme eux. Mirmon s’attaquait à son nouveau
contenant d’alcool en se demandant d’ailleurs lequel allait coucher l’autre. Une
page du calendrier se tournait, par la force des choses, creusant une ride de
plus sur le visage de Mirmon qu’un clown professionnel aurait bien du mal à
imiter pour suggérer sa profonde tristesse.
Le somnifère pur malt eut enfin raison de sa délicate résistance. Il
retomba dans les tranchées de son matelas boursoufflé. Le temps était compté
comme on l’évalue subtilement chez les geôliers spécialistes du dégrisement.
Si bien que six heures plus tard, Mirmon émergea, les cheveux hirsutes,
l’haleine fétide évidemment et surtout la tête en métronome techno. Dans ce
capharnaüm rythmé des quatorze coups du clocher voisin, l’annonce d’une
reprise d’esprits dépeignait l’allure de Mirmon, bien décidé à embrasser une
bonne douche chaude. La serviette ayant fait son effet, les vêtements fripés
ayant retrouvés soupçon de vie, Mirmon s’empressait de remettre quelques
menus morceaux de bois pour rendre de la température à son fourneau. Il était
temps pour lui de contenter son estomac. Ce qu’il oubliait d’ailleurs très
souvent. Toutefois, une vieille conserve de sardines sentait couler son sursis.
Son contenu fut vite englouti par Mirmon sans qu’une arête ne vienne entraver
cette courte descente aux entrailles. Laquelle fut humidifiée d’un reliquat de vin
blanc.
II
Enfin, presque toute motricité retrouvée, Mirmon s’emmitoufla d’un
pardessus puis empoigna la porte d’entrée de son repaire. Planté sur le seuil,
son attention fut attirée par cette boîte aux lettres comme une aiguille sur un
aimant. Finalement, il se résolut à en extirper son contenu, non sans curiosité.
Le carton remis par le préposé l’invitait à se rendre au bureau de Poste le plus
proche dès 14H30. Ca tombait pile d’autant que l’administration, aux couleurs
bleue et jaune, se plantait sur le chemin qu’il avait décidé d’emprunter. Dans la
succursale, d’une froideur remarquable, plusieurs bonnes gens chuchotaient
sans se préoccuper du nouvel arrivant. Mirmon patientait derrière la discrète
ligne de seuil jusqu’à ce qu’un employé eut la bonne idée de l’inviter au
dialogue, derrière l’hygiaphone. Sans mot dire, Mirmon lui tendit l’avis du
préposé, lequel, en d’autres mains, repartait pour un périple à travers les sacs
de toiles, les corbeilles métalliques et les cartons de tous formats pour
finalement atterrir à son numéro d’enregistrement. Echange standard fut fait et
le salarié, d’un automatisme parfait, s’en retournait vers l’hygiaphone. Mirmon
s’y tenait encore observant la scène d’un air plutôt goguenard. Une pièce
d’identité lui fut demandée en échange du fameux courrier. Formalité réglée,
Mirmon prit l’enveloppe et l’enfouit au plus profond de sa poche comme on
cache un bonbon que l’on vient de dérober. D’un demi tour sur ses talons, il se
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retrouva au dehors, poursuivant le chemin qu’il s’était initialement fixé, direction
le bistrot des Palabres.
Considéré comme un rustre, quelque part à juste titre, il n’y avait que le
tenancier qui pouvait lui adresser la parole. Oh, le minimum, à savoir la
question cyclique, « comme d’habitude ? » Mirmon acquiesçant, le cafetier
frappait un verre à whisky sur le zinc pendant que le précieux breuvage le
remplissait. Tripotant son verre comme s’il fallait le réchauffer, Mirmon fronçait
les sourcils pour s’efforcer à réfléchir. L’enveloppe qu’il détenait dans sa poche
le travaillait de plus en plus mais générait chez lui moult hésitations. Le
troisième verre asséché, Mirmon recula de trois pas pour s’asseoir à une petite
table, geste d’ailleurs inhabituel. Le courage dans ses deux mains rompit
l’enveloppe. Mirmon en retira le contenu. Derrière son comptoir, le patron
suivait discrètement la scène comme quelqu’un surpris d’une régularité qui
meurt brutalement. Dans ce bistrot des Palabres, un ange flottait tout à coup. A
tel point que les autres consommateurs sentaient courir, sur leur dos vouté au
bar, un délicat frisson. Les nappes, à carreaux rouge et blanc, habituées au
dancing des bolées de cidre, donnaient un caractère feutré à l’atmosphère. Le
souffle de Mirmon retentit subitement imitant la bise frappant des volets. Il
froissa nerveusement la lettre, l’enfourna dans sa poche, se leva d’un bond,
posa quelque menue monnaie sur la table puis quitta les Palabres, sous le
regard curieux des autres clients.
Son esprit baigné dans le froid s’échauffait. Les quelques whiskies
ingurgités précédemment y contribuaient. Plus Mirmon pressait le pas sur le
trottoir, plus des questions bombardaient ses neurones. Comment pouvait-on
encore se souvenir de lui ? Qui pouvait connaître sa retraite ? Quelle était donc
cette société auteur de ce pli recommandé ? Mirmon se sentait petit à petit
redevenir la proie de vieux démons. Il fallait vite qu’il trouve une réponse et les
sept cents mètres séparant les Palabres à son domicile ressemblaient à un
chemin de croix. Soudain, il marqua l’arrêt, regarda autour de lui comme s’il se
sentait épié. Personne à l’horizon ne transperçait le brouillard tombant. D’un
bond, il chaussa le trottoir d’en face, enclencha la vitesse d’un marathonien
pour rejoindre l’abri bus, dernière halte avant la grand’ ville. Croyant en la
chance qu’il s’y trouvât seul, Mirmon aperçu les phares scintillants de la
navette. A peine l’arrêt marqué, il sauta sur le marchepied puis alla s’installer
sur les banquettes, à l’arrière. Le convoi s’ébranla puis s’estompa dans le
brouillard. Mirmon, par reflexe, plongea ses mains au fond des poches de son
pardessus dans lequel il s’engonça tel un bébé qui cherche à se blottir. Au bout
de sa main droite, un papier froissé caressa ses doigts. Au même instant, un
tremblement l’émoustilla. Transit, Mirmon accrocha le fond de sa poche et la
pressa de toutes ses forces comme pour étrangler une bestiole désobligeante.
Il lui fallait malgré tout décider. Après avoir repris l’initiative de l’entier de son
corps, il remonta à sa vue cette maudite boule de papier aux encres si noires
qu’elles en traumatiseraient un ivrogne en phase de dégrisement. De ses deux
mains encore grelottantes, il déplia délicatement le message. L’entête laissait
apparaître le logo et le nom de la société : « STI S.A. Société de Transit
International ». Le siège social se trouvait à la grand’ ville, en plein centre. Dans
dix minutes, Mirmon se trouverait face à l’immeuble, soit au terminus de la
navette. En cet hiver, les illuminations des fêtes de fin d’année donnaient un
cachet inhabituel aux habitations des bas quartiers. Le port, abandonné, la mer
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s’y retirait encore pour trois bonnes heures. Les bateaux y erraient autant que
des orphelins perdus dans le désert.
A l’arrêt, Mirmon descendit rapidement, évitant ainsi de répliquer au
bonsoir du chauffeur. Traversant le boulevard, ignorant les automobilistes,
Mirmon se dressa devant le porche de la société STI S.A. Là, stupéfaction.
Aucune plaque n’annonçait ladite firme. Mirmon vérifiait l’avis de passage du
facteur imaginant avoir mal lu l’adresse de l’expéditeur. Pourtant pas de doute,
c’était bien ici.
Promenant les yeux sur l’interphone, force était de constater qu’aucune
sonnette n’affichait une telle domiciliation. Idem sur le classeur métallique
abritant les boites à lettres. Brièvement un déclic rendit la liberté à la porte
cochère de l’immeuble y laissant se faufiler une menue femme quinquagénaire.
Elle s’alourdissait d’un saut et divers balais. Sans doute la technicienne de
surfaces allégée de ses obligations professionnelles, pensait Mirmon. De
reflexe, il la salua verbalement, distinction rare de sa part. La conversation
engagée, il l’obligea à stopper son élan vers le congé pour la questionner. « S’il
vous plaît Madame, la société STI International, c’est bien ici ? lança-t-il »
Transpirant l’étonnement, l’interlocutrice répondit avec une pointe d’accent
portugais qu’aucune société de ce nom n’avait pignon dans cet immeuble.
Constatant que Mirmon marquait une pire surprise, elle ajouta même que
depuis huit années vouées aux petits soins de l’immeuble et de ses utilisateurs,
jamais elle n’avait ouï pareille enseigne. N’osant l’obliger à d’autres
interrogations, Mirmon la salua en la remerciant puis il l’a vit s’éloigner vers le
grand boulevard. D’un demi-tour quasi militaire, Mirmon en fit de même en
s’inquiétant de cette histoire de fou. La nuit était parfaitement tombée sur la
grand’ ville et il restait un peu plus d’une demi-heure aux préposés de la Poste
avant de tirer le rideau sur une page de l’almanach. Le remarquant sur sa
montre, Mirmon décida de pousser l’investigation plus loin en se rendant au
bureau central de tri. Arrivé dans l’antre des nouvelles en tous genres, il
chercha du coin de l’oeil un trieur peu occupé pour l’affranchir de la situation.
Haussant le timbre de sa voix, Mirmon sollicita les connaissances itinérantes du
préposé. De nouveau, en toute bonne foi, ce dernier tamponna l’inexistence de
cette personne morale, en ce lieu désigné. De retour à la case départ, Mirmon
sentit l’heure arrivée pour sa rasade inévitable. Le premier café du boulevard
serait enveloppé et pesé. Fatalement il s’agirait d’une bonne adresse !
III
Son début d’enquête avait comme un goût d’amertume alors que ses
whiskies gardaient toujours celui d’y revenir. Son foie venait d’engloutir la moitié
de la bouteille au même titre que la Manche l’imitait, plus bas, noyant le port. La
marée était aussi remontante, frappant de son énergie les ancres des bateaux
ivres. Il était grand temps que Mirmon rompe les amarres du zinc pour éviter,
paradoxalement, la dérive. Son gouvernail ordonnait à ses vieilles quilles de
déferler sur le grand boulevard jusqu’à s’accrocher au terminus de la ligne
départementale. Là, le car ronronnant l’attendait pour virer de bord jusqu’à son
domicile d’arrière pays. Au bocage, le brouillard était à couper au couteau à tel
point qu’à la descente du bus, vingt minutes plus tard, Mirmon jouait de
tâtonnements pour trouver le portail donnant accès à son soupçon de demeure,
via le jardinet. Il s’étonna que celui-ci soit entr’ouvert et pour cause. Mirmon,
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même dans ses buées alcoolisées, conservait ses réflexes protectionnistes.
C’était devenu chez lui comme un rituel, un héritage d’une période trouble. Le
constat lui fit monter à la gorge une bouffée de chaleur. Tel un chat, Mirmon
contourna son gîte, cette fois-ci avec des gestes d’une précision surprenante.
Accroupi sur le côté de sa maisonnette, il se redressa légèrement pour agripper
le rebord de la fenêtre de sa chambrée. Les oreilles dressées, il porta sitôt son
regard au travers la fenêtre, orpheline de fée du logis. Ce qu’il soupçonnait se
révéla dans la foulée. Un rai de lumière, né d’une torche électrique, fendit la
vitre en un éclair. Mirmon sentit ses poils s’hérisser de tout son corps. Aucun
doute, quelqu’un visitait son antre sans y être invité. De son observatoire,
dissimulé, il cherchait tant bien que mal à percevoir le nombre d’intrus tout en
réfléchissant à ce qu’il allait faire. Soudain une autre lueur frappait le carreau de
la fenêtre obligeant Mirmon à baisser derechef. De l’intérieur, quelques bruits
finissaient à épouser l’extérieur. Mirmon venait d’avoir la certitude qu’une fouille
en règle s’organisait. Reculant à pattes de velours, il rejoignit sa limite de
propriété, côté chaussée. La nuit totale et le brouillard dense le camouflaient. A
l’instant, une voiture, tous feux déclarés, passait à sa hauteur sans même
l’apercevoir puisque le conducteur laissait ses chevaux à même cadence. Par
chance, les phares de l’anonyme machine, lancée pour son labeur,
débusquaient le long du trottoir d’en face, deux catadioptres inertes rougissant
comme par honte d’avoir été découverts. A dos rond, Mirmon s’en approcha et
comprit qu’ils appartenaient à cette carcasse américaine, plutôt rare dans le
quartier. Abandonnée de toute vie, reposant deux roues sur le trottoir, Mirmon
l’attribua à l’intrus ou aux intrus de son domicile. Sur le champ, Mirmon sortit de
sa poche un petit couteau qu’il planta successivement dans le nez des deux
pneumatiques, après s’être assuré de la même solitude que sa proie. Aussitôt
fait, Mirmon rebondit au dessus du petit grillage bordant le verger de pommiers
dont les fleurs, printanières, sont les seules couleurs qu’il est censé apercevoir
depuis la fenêtre de son repaire. De cet endroit, tapit comme un commando,
Mirmon allait pouvoir observer le devenir de la Buick, surtout de son pilote,
voire de ses locataires sans titre. Alors que l’humidité s’attaquait à son
pardessus, Mirmon percevait le crissement de pas sur le bitume, rompant ainsi
l’insonorisation des brumes épaisses. Il en attribua l’origine d’au moins trois
individus qu’il allait enfin pouvoir discerner. Ils étaient à peine à quatre mètres
de lui, muets comme des carpes, un rondouillard haut comme un tabouret, sans
doute adepte du culte des hamburgers et deux autres, de taille moyenne, plutôt
insignifiants. Presque qu’en même temps, les visiteurs de Mirmon
s’engouffraient dans la Buick lorsque le dernier, interpella ses compagnons :
« on est crevé ! ». Le petit gros, sitôt ressorti de son poste de pilotage, visa que
les deux roues avait rendu l’âme : « Bon Dieu, on est mal, il faut décamper de
suite. Tant pis on va rouler comme ça jusqu’au premier village et là, on

appellera. », s’expliquait-il avec une pointe d’accent outre méditerranéen.

En
moins de deux minutes, les monte-en-l’air relancèrent leur carrosse boiteux
dont les baisers de caoutchoucs sur le goudron auraient fait crever d’envie un
puceau en quête d’amour. En si peu de temps mais suffisamment, Mirmon avait
tout enregistré, les effigies, les comportements, les accents et même
l’immatriculation de la Buick années soixante, au cas où. Cependant, s’il restait
convaincu que ces pensionnaires clandestins d’un soir s’intéressaient à sa
réclusion, le motif n’en demeurait pas moins nébuleux. Pensif, Mirmon laissa
l’atmosphère désintégrer la Buick vrombissante puis s’apprêta à regagner son
gîte avec une certaine prudence.
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En quittant les lieux du domaine de Mirmon, les visiteurs du soir avaient
soigneusement refermé la porte d’accès. Méfiant, le propriétaire décida, à son
tour, de faire son entrée comme un voleur, en passant par la fenêtre de
derrière. Poussant fortement l’huis, les deux battants cédaient au passage de
Mirmon. Même s’il était plus désordonné que le contraire, l’intérieur de la
maison simulait l’oeuvre d’une tempête dont la Normandie du bord de mer a le
secret. De l’index, Mirmon ordonna la lumière. Il se rendit près de la porte
d’entrée enjambant les haies formées par le mobilier, entièrement retourné. Il
observa précisément cette porte de la liberté pour finalement comprendre
qu’aucun instrument suspect n’y avait été additionné pour l’en empêcher.
Retour sur lui-même, Mirmon contempla l’ensemble de la carrée avec ses
moindres recoins. Rien de curieux ne se révélait à sa focale sauf une partie du
plancher, jouxtant le fourneau, arrachée violemment. Il s’y agenouilla, comme
pour murmurer une prière, en restant stoïque un moment. Que pouvait-on bien
vouloir rechercher à cet endroit précis plutôt que dans les tiroirs de ce qui
restait désormais de mobilier ou de placards ? Mirmon appréhendait les
bombardements de questions revenant frapper sa tête pour ne se voir opposer,
en réponse, que de l’incompréhension.
IV
Dans le village voisin, la Buick stoppa sans peine devant l’atelier du
menuisier encore afféré à sa dégauchisseuse. Le petit gros, flanqué de ses
deux acolytes s’extirpèrent de leur sac de noix pour se diriger vers le dompteur
d’essences et tenter de lui dresser son téléphone. En effet, à cet endroit, le petit
gros venait de se rendre compte qu’aucun signal n’apparaissait sur son
téléphone mobile. Ses compagnons de fortune subissaient le même sort. Ce
n’est pas parce-que l’on a la taille d’un ténor que la voix porte au dessus du
strident des pailles sciées à l’unisson. Le petit gros l’apprit à ses dépens et dû
redoubler de cordes vocales pour sonner le manuel orchestrant son oeuvre.
C’était un petit bonhomme au visage creusé par les rides d’un sexagénaire
bientôt à court de sève pour continuer le combat actif. Ses grosses
moustaches, d’origine poivre et sel, étaient teintées jaunâtre par la poussière
des sciures volatiles. Même son ample tignasse ressemblait à une postiche de
dandy. Soudain, l’artisan se redressa et quitta ses hublots de protection à la
vue du trio incongru. Surpris de cet auditoire anonyme, le menuisier interrompit
ses mesures : « Messieurs que puis-je pour vous ? » entonna t’il. Le petit gros
rendit un râlement pour éclaircir son propos et subodora la possibilité de
téléphoner, expliquant la déconvenue de son auto. L’artisan autorisa
débonnaire. D’un regard directif, il indiqua le poste opératoire planté au dessus
de l’établi. Alors que le maître des lieux stoppait le vrombissement de ses
machines, le petit gros composait un numéro tandis qu’un de ses compagnons
tentait la conversation avec l’hôte d’un court circuit. Celui-ci détourna les
banalités d’usage pour inciter son interlocuteur à comprendre, qu’à cette heure
avancée de la soirée, aucun garage dans le pays n’avait volonté de se rallier à
quelconque automobiliste en perdition. Le mieux était de solliciter un taxi pour
s’échouer sur Fécamp, le temps de passer la nuit à l’hôtel de la Bénédictine.
Endroit merveilleux pour des gens même pas très catholiques, ma foi ; mais si
les vingt sept plantes mondiales, qui composent le précieux élixir du même
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nom, pouvaient empêcher que leur âme soit vendue au diable, pourquoi pas !
C’était du moins ce que pensait, en l’instant présent, notre spécialiste de
l’assemblage des tenants et aboutissants. Il avait remarqué, subrepticement, la
crosse d’un cracheur de feu dans l’interstice du veston libéré de son auditeur.
Le petit gros reposa nerveusement le combiné et décocha, dans le geste, une
pique en direction du troisième larron : « Il est aussi dégourdi que toi, ton frère !
Avant qu’il comprenne où nous sommes, on a le temps de voir pousser les
arbres ! » Ce qui arrangerait bien notre menuisier, pour l’anecdote !
Finalement la remarque de ce dernier, à savoir l’impossibilité dans
l’instant d’être dépanné, fut prise en compte par les trois individus, démunis
face à la circonstance. Un convoyeur de piétons fut mandé dans la foulée pour
rejoindre la fécampoise dans les meilleurs délais. Ceux-ci furent rallongés de
quelques minutes et pour cause, le brouillard, maître de tromperie tant sur le
temps que sur la distance, indéniablement confirmait sa réputation. Quand le
véhicule au secours d’éperdus leur fut avancé, les chapeaux de roue en
dissipaient la bienséance. Le menuisier, ni remercié pour son concours ni salué
pour congé pris, se rendit par-devant son établissement et constata la présence
de la Buick immobilisée comme un éléphant adopté en son cimetière. Mirmon
avait eu le temps de placer de la logique entre les bombardements de
questions cognant son esprit. Il avait, sitôt répertorié l’état de ses lieux
chamboulés, repris la route qui mène au village voisin. A pied, il avait martelé
les quelques trois kilomètres de macadam avec force et détermination. Elle ne
pouvait pas aller bien loin cette américaine au bout du souffle de ses coussins
d’air. D’autant qu’il entendit le petit gros s’époumoner sur ses intentions quand
lui, rampant non loin de la scène de son forfait, l’espionnait. Les dépenses
d’énergie tuant les petites communes, l’entrée du village comme le reste de son
territoire, voyait ses candélabres en berne. Mirmon repérait cependant la Buick
en stationnement devant l’atelier du menuisier. Celui-ci d’ailleurs, avait baissé
pavillon depuis l’embarquement de ses échoués pour jeter l’ancre en famille.
Dans la profondeur de cette nuit noire, paradoxalement, il apparaissait clair
dans l’esprit de Mirmon que la Buick était abandonnée de ses occupants. En
s’en approchant, il remarqua la liberté des portières et profita du même état
d’une d’elle pour s’introduire. La lumière du plafonnier flashait l’habitacle
colorant la manoeuvre discrète de l’incandescence qui la trahit. Heureusement,
le brouillard présent corrigeait sa pudeur, à son tour. Mirmon en profitait pour
une perquisition menée tambour battant, imitant le rôle de ses visiteurs
inconnus. La boîte à gants hébergeait les papiers du véhicule. Mirmon aurait
préféré les papiers du « gang ». Cependant cela restait une source
d’informations à explorer. Le véhicule était de location, à Rouen précisément.
Un lieu parmi d’autres dans la région où l’extravagance américaine a toujours
bonne cote pour avoir finalement permis la Libération de la côte, et du reste...
D’un rapide tour de phare, rien d’autre dans l’auto ne trouva écho dans l’esprit
excité de Mirmon. Il quitta l’épave en indélicatesse pour remonter ses pas
comme le Petit Poucet retrouva son port d’attache.
Tandis que les trois délaissés de la Buick franchissaient le seuil de l’hôtel
de la Bénédictine, Mirmon retrouvait, ce qui devait être un havre de paix.
Instinctivement il remettait sur pieds les mobiliers renversés et redressa du
même coup une flasque de whisky bienvenue. Les gorgées à quarante cinq
degrés étaient le bon remède de ses émotions. Il se posa lourdement sur un
fauteuil en mimant la réflexion. Pour lui, il était évident désormais que la lettre
recommandée était un prétexte pour qu’il quittât les lieux pendant que les intrus
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opéreraient sans inquiétude. Il en conclu qu’il avait dû être dans le collimateur
de ses visiteurs dès la venue du facteur. Mais cela voulait dire aussi que ceuxlà
le connaissaient tant physiquement que sur sa manière d’être. Pour sûr,
l’absence de motorisation de Mirmon avait facilité l’exécution du projet des
monte-en-l’air. Pourtant, cette logique dégagée restait vierge de mobil. Que
recherchait-on chez Mirmon de si important pour mettre en scène un tel
stratagème ? Une bonne douche rafraîchissait l’extérieur du corps du penseur,
l’intérieur gardant sa température relevée au pur malt. Nu comme un verre qui
attend d’être remplit, Mirmon s’enroula dans une serviette de bains empoignée
par hasard. Cherchant un soupçon de vêtements propres parmi ceux jonchant,
çà et là, le sol de la pièce, Mirmon venait d’habiller sa stratégie de défense :
l’attaque ! Si ses chaussettes partaient en coton malmené par des lessives
brutes et répétitives, ça ne l’empêchait pas d’opter pour une bonne filature. Il
était sûr que ses « ennemis » d’un soir embrasseraient, d’amitié forcée,
l’ambiance fécampoise. Sur semelles de crêpes, Mirmon sauta sur la chaussée
de son village pour se rendre à la cabine téléphonique la plus proche. Son
téléphone portable avait rendu sa dernière sonnerie au monument de l’ivresse,
un certain jour où l’armistice avec l’alcool ignorait un ordre du jour probable. Le
taxi mit dix bonnes minutes à trouver son locataire. L’alcool consommé par
Mirmon le rendait plus loquasse qu’à l’accoutumée. Le chauffeur reconnu que
son dîner avait pris un coup dans le service pour avoir été dérangé
précédemment et curieusement pour les mêmes destinations. A savoir : le
patelin de Mirmon et Fécamp, la capitale de l’élixir de santé ! C’était une chance
inouïe quoique la coïncidence dans cette région désertée en cette époque de
l’année n’ait rien de surprenante. Ca tombait bien et Mirmon saisit que son
nouvel interlocuteur, aux mains menottées au volant, pouvait être cuisiné
discrètement. Utilisant l’humour comme ingrédient, Mirmon feint l’étonnement et
questionna : « ah bon en cette période, il y a beaucoup de courses au
menu pour cette desserte ? » Le taxi répondit négativement mais ce soir était
particulièrement achalandé par rapport à l’ordinaire. « Figurez-vous que je suis
allé rechercher trois types dont la voiture rendait deux roues en galette. Et ils ne
sont pas prêts de trouver chaussures à leurs pieds, vu le modèle de l’auto »,
poursuivait-il. Le taxi, bavard comme un coiffeur, précisait qu’il avait descendu
ses trois clients à l’hôtel de la Bénédictine, seul établissement encore ouvert,
les autres étant sur le fil du rasoir du dépôt de bilan. Heureusement les VRP
égarés ou tardifs pouvaient y trouver gentilhommière. Le phare du port de
Fécamp parvenait à révéler une lueur dans la brume épaisse lorsque le taxi
arriva à hauteur des docks, après avoir dévalé les lacets de la falaise. Mirmon
ordonna au chauffeur de bien vouloir le déposer devant le Palais de la
Bénédictine, haut lieu de l’histoire de ce breuvage mille fois contrefait. Il fallait
prendre la direction d’Etretat pour arriver dans cette rue, parallèle à la
principale, bordant le port où se tenait l’hôtel du même nom. Histoire d’arriver
discrètement et d’éviter surtout d’être reconnu par les trois acolytes se tapant
probablement la cloche dissimulés derrière la vitrine d’un panoramique, vierge
de touristes. En réglant sa note, Mirmon salua le taxi et lui rendit sa liberté pour
qu’il finisse son souper, à deux reprises interrompu.
V
Les trois nouveaux arrivants jouaient concert de couverts avec bel
appétit. Le bien en chair n’avait d’yeux que pour son homard mayonnaise alors
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que les deux autres croisaient le fer avec les arêtes d’une sole normande, façon
Bourvil. Quelques noix de Saint-Jacques au safran eurent l’honneur du prélude
dînatoire. Leurs estomacs calmés et calés de riz basmati, les trois convives
relançaient la conversation sur le fait du jour : chou blanc ! Il leur fallait imaginer
le discours à tenir à leur mandant dès la première heure matinale du lendemain
et, pour eux, la recette, pour éviter une volée de poivre vert en retour,
s’annonçait aigre douce. Cette problématique nouait déjà le foie du petit gros
obligé de commander le serveur en pharmacien. L’effervescent qui lui fut servi
inquiéta le maître d’hôtel venu aux nouvelles. Le petit gros le rassura sur la
qualité du menu et l’informa des indispositions coutumières de ses entrailles.
Comme quoi, il vaut mieux être grand mince en bonne santé que petit gros et
mal fichu !
Mirmon planquait déjà face à l’hôtel de la Bénédictine, dissimulé derrière
les estacades délimitant la jetée portuaire. Le vent s’était levé poussant la
brume à l’intérieur des terres. L’iode lui caressait les narines et le clapotis des
vagues de la remontante troublait le silence de la ville endormie. Rares étaient
les âmes aventurières en cette nuit froide. Pourtant les minutes suivantes
allaient s’animer de la criée des goélands, fidèles escortes des chalutiers
rentrant à l’attache, le ventre alourdit de frais poissons. La capitainerie revivait
soudainement et le ballet des frigorifiques, venus de Boulogne sur Mer, dansait
le long de la principale. Mirmon s’obligea à rompre son amarre pour éviter
d’être suspect aux yeux du petit monde des pêcheurs affairé pour la
circonstance. Il s’approcha du hall d’accueil de l’hôtel de la Bénédictine pour
essayer de repérer ses trois malfaisants. Dans l’entrebâillement du tourniquet, il
vit le petit gros, rajustant le pantalon sur son ventre gonflé, s’approcher du
comptoir de la réception. Les deux autres se tenaient derrière, à quelques pas.
Semble-t-il, le veilleur de nuit remettait deux clés à ce client d’un soir. Mirmon
en déduisait que le bedonnant ferait chambre à part, les deux autres, comme
un vieux couple, partageraient la même. Il devina ainsi la hiérarchie de ce drôle
de trio vêtu façon body gard à l’exception des lunettes noires. Certainement, les
mis à pieds de Mirmon stationneraient la nuit dans cet hôtel. Mais lui, qu’allait-il
devenir pendant le sommeil des troublions de sa quiétude ? D’autant que si la
mer venait de remonter, le ventre de Mirmon, lui, était au creux de la vague.
Cela faisait belle lurette que les sardines au Sèvre et Maine qu’il avait
englouties ne rendaient plus de leur huile. Il décida de pousser le déplacement,
le long du port, espérant trouver, au café des pécheurs, un bon sandwich de
déménageur. Les goélands, eux, se gavaient déjà de la ripaille des chaluts.
Le troquet des gueules burinées bouillonnait. Les exilés de la terre ferme
de quelques jours retrouvaient mât de comptoir avec délectation laissant à
d’autres mains, pendant ce temps, le soin de vider leurs coquilles de bois.
Racontant leurs histoires houleuses, asséchant leurs bolées d’un rythme
effréné, les matelots du banc mettaient belle ambiance pour oublier, un temps
soit peu, la solitude du grand large. Les plus jeunes d’entre eux s’éclipsaient
après quelques rasades pour aller réchauffer leur dorsale dans la couche
douillette de leur Marine attitrée ou de celle qui accepterait de le devenir. Dix
jours en mer c’est finalement long sans toucher mammaire ! Les célibataires
forcés préféraient, quant à eux, le sommeil plutôt que de courir la morue,
dégoutés. Mirmon se fondait dans le décor fait de filets aux boules de verre
teinté avec étoiles séchées. Il parvint à capter l’attention du bistro pour obtenir
de lui un jambon-beurre-cornichons à faire pâlir d’envie un parisien. Bousculé
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involontairement par son voisin volubile, Mirmon s’écarta du zinc pour
reprendre la porte, sandwich aux dents.
Au dehors, le calme était revenu s’accoquiner avec l’épaisse brume
de cette région tempérée. Mirmon hésitait à vouloir passer la nuit dehors mais il
en mesurait le risque de perdre les faits et gestes de son trio. La solution pour
lui résidait à squatter un bateau arrimé devant l’hôtel de la Bénédictine. Ce
serait sans doute moins confortable que les chambres d’en face mais cela
demeurerait une cache parfaite pour un observatoire inattendu. Deux heures
sonnaient au clocher de la Trinité. Mirmon enjambait le parapet puis sauta sur
le pont d’un chalutier rentré de la nuit, dans le bassin Berigny. A l’intérieur,
l’odeur du poisson était omniprésente. Il trouva trois cabines de deux
couchettes évidemment abandonnées de leurs habitués. Enroulé dans une
couverture, Mirmon tenta de se reposer sans vraiment se soucier d’une
rencontre fortuite avec le ou les usagers des lieux. D’ailleurs, il y avait fort peu
de chance pour que les occupants patentés reviennent à bord avant la
prochaine marée montante. Sa tête, posée sur un oreiller relevé, lui permettait,
au travers un hublot, de distinguer légèrement l’hôtel du trio. Mirmon savait
pourtant que son squat allait au fil des heures s’enfoncer pour épouser le sable
du fond, l’eau se retirant naturellement. Son observatoire deviendrait alors
aveugle mais il paria que d’ici l’aube le trio occuperait toujours l’hôtel. Mirmon
réglait sa montre-réveil sur six heures trente puis décida de pousser un petit
roupillon. Comme s’il avait été éperonné, le refuge de fortune s’affaissait
lentement au fur et à mesure, berçant le premier sommeil de Mirmon. Lorsque
l’entrave toucha le fond du port, un bruit indescriptible réveilla le seul maître à
bord. Le bateau avait un coup dans la quille, le mât en oblique par rapport au
niveau du sol. A l’heure ou Paris s’éveille, il était vraiment un peu tôt pour
Mirmon, habitué des grasses matinées, dédiées à la cuve quotidienne. Une
paire d’heures restait encore à tuer pour que toute la lumière repeigne le décor
fécampois et ranime totalement ses habitants. Titubant de son inconfortable
position, Mirmon s’efforça de quitter le navire pour rejoindre la terre ferme. A
l’extérieur, un froid à ne pas mettre un rat dehors gelait la carcasse du
squatteur lequel, comme pour se réchauffer, arpentait les échelons rouillés des
contreforts du port pour se hisser à la surface. De retour sur la jetée, il ne vit
aucune lumière transparaître de l’hôtel de la Bénédictine, à part celle du néon
de l’enseigne. Tout ce beau linge devait être encore dans les draps de
Morphée. Dans la principale, fort peu de véhicules l’empruntaient pour l’instant.
Même les goélands avaient mis leur claque-bec en veilleuse pour consommer
leur repos. Le café des pêcheurs affichait fermeture, les tables recouvertes de
chaises en mal de séants, si bien que Mirmon dû remonter la perpendiculaire
pour tenter de trouver bar à tenir. A côté d’une boulangerie d’où s’échappait un
sympathique fumet de croissants chauds, un troquet levait son fer en signe de
complaisance. Pareille attention ravi le batteur de pavés bien décidé à
s’accouder au zinc. Le patron, dont la barbe était sculptée à la Pierre Carron,
saluait sa première recette de la journée. Mirmon lui rendit la politesse en lui
commandant un grand café-calva avec deux croissants, nouvellement nés dans
la chambre de pousse d’à côté. A voir sa mine, le calva requinquait Mirmon en
une gorgée. Il se leva après avoir dégusté son petit-déjeuner et prit la direction
des commodités pour faire brin de toilette. A son retour dans la salle des pas
éperdus, il régla son dû puis congédia le cafetier. Mirmon redescendit la rue
Chasse du Puits pour retrouver le quai Berigny. Le jour commençait à poindre.
Il était fatalement six heures trente puisque sa montre, ordonnée à cet effet
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quelques heures plus tôt, le lui rappela à l’instant. La Trinité aussi, à la seconde
près, tintant de sa demi-heure. A cent cinquante mètres de l’entrée de l’hôtel de
la Bénédictine, l’attention de Mirmon fut attirée par une américaine arrivant en
trombe. Elle pila devant la réception puis le conducteur, un grand gaillard, en
sorti comme si un goéland affamé lui avait mordu le fessier. Mirmon accéléra
vers l’hôtel avec l’intuition que quelque chose le regardant allait se passer. La
Ford, modèle soixante, était immatriculée dans le département. Sans doute une
voiture de location, comme la Buick, pensait Mirmon. En retrait sous une porte
cochère, il scrutait la scène, les yeux réglés comme un radar.
Le grand gaillard, avec déplacement d’air, emplissait le hall d’accueil
de l’hôtel de la Bénédictine, incitant le veilleur à relever ses yeux plongés dans
les nouvelles du jour. Expliquant l’objet de sa venue, le réceptionniste tapota
sur le standard pour faire vibrer le combiné de la chambre du petit gros. Celuici
mit une bonne minute avant de répondre, occupé précédemment à faire le
tour de sa bedaine pour la rendre en parfait état de propreté. Il ordonna à son
interlocuteur de faire monter son visiteur à la chambre deux cent deux avec en
poursuiveur, un plateau copieux de gourmandises. Ce qui fut demandé fut fait
et l’énergumène de la Ford se retrouva au seuil des appartements du petit gros
avec un certain embarras. Timoré, devait-il frapper à la porte ou entrer comme
dans un moulin ? Sauvé par le garçon d’étage, livrant le plateau-déjeuner, il lui
emboita la démarche assurée pour se présenter à l’occupant. Celui-ci avait la
tête des mauvais jours annonçant même météo pour les suivants. Enrobé dans
une douillette serviette, ses parties visibles du corps se comparaient à de la
matière qu’un sculpteur malaxe au début de son oeuvre. L’image faisait
contraste avec l’autorité supposée dont il bénéficiait hiérarchiquement. Le
commis d’hôtel posait professionnellement le plateau de délicatesses matinales
puis pris la poudre d’escampette, sans recevoir malheureusement, moindre
matière sonnante et trébuchante en récompense. Enfin seuls, le petit gros invita
celui qu’il considérait comme un demeuré de l’esprit à prendre place à la table
de salon. « Quel est le programme patron ? » posait comme question l’invité.
« On est dans la merde », répondit le petit gros. « La bagnole en plan n’est
sûrement pas le fait du hasard et de surcroît nous en sommes toujours au
même point. J’en connais un qui va nous passer à la moulinette ». Devant le
tracas du « patron », le grand gaillard rétorqua qu’il comprenait la situation.
« Tu comprends…, tu ne comprends rien plutôt » reprit le petit gros
nerveusement, « il faut tout reprendre à zéro et si ça se trouve le blaireau
renifle déjà nos traces », martelait-il. Le blaireau, voilà un surnom destiné à
Mirmon qui s’en contenterait fièrement. « Y a pas le choix, on rentre de suite à
Paris pour calmer le jeu, ton frère reste ici pour pister le blaireau. Qu’il loue
ailleurs un nouveau carrosse pour mieux se fondre », ordonna le petit gros. Le
grand gaillard quitta la chambre pour annoncer les ordres de la journée à ses
deux autres collègues, à côté, au deux cent quatre. Ils étaient déjà prêts pour
missions nouvelles. Le petit gros en avait profité pour revêtir la décence et
descendre à la réception régler la note générale. Il précisa au réceptionniste,
toujours en revue de presse normande, qu’un des leurs garderait la chambre un
certain temps. Aucun problème de planning ne venait heurter ce désir et le
veilleur, à bout de son service, encaissa en espèces les subsides calculés. Les
deux autres locataires, accompagnés du grand gaillard, rejoignirent leur patron
à la réception. L’un des leurs, le frère, l’interpella : « patron, je n’ai pas de
rechange ! ». « Normal, tu es unique ! », rétorqua le petit gros comme s’il avait
autre chose à penser que de se soucier de ce détail, franchement matériel.

 

- 14 -
Celui qui allait encore tuer d’autres plombes à observer Mirmon, en considérait
autrement. Il avait compris le désintérêt témoigné de son patron pour sa propre
personne. Depuis le début de son entrée de service il était convaincu que le
petit gros l’avait pris en grippe. Ses collègues de fortune faisaient d’ailleurs
même constat pour chacun d’eux. Autant dire que l’ambiance de travail était
bien enrhumée. Le trio recomposé quitta l’hôtel pour s’installer dans la Ford.
Mirmon fit vite l’inventaire : il en manquait un. L’américaine s’échappait à
l’instant du quai Berigny, destination Paris. Le condamné à demeure remonta
dans sa chambre. Mirmon resta à son poste durant près d’une heure lorsqu’il le
vit enfin sortir du hall d’accueil. Il pensait que ce serait plus facile pour lui de
filer un seul individu plutôt que le groupe. Le gaillard empruntait le trottoir, les
mains dans les poches. Il faisait marche vers Mirmon sans se douter un
moment qu’il passerait à sa hauteur sans l’apercevoir. Ce dernier, au fond de
sa porte cochère, se cala comme une termite affamée. Lui autorisant quelques
longueurs pour prendre le large, il s’élançait à vue sur son parcours,
empruntant le trottoir opposé bordant la jetée. Le centre ville s’exprimait peu à
peu de chalands reluquant les vitrines illuminées, à quinze jours des fêtes de fin
d’année. Le suspect entra subitement dans un vestimentaire, sans doute pour
refaire sa garde robe. Mirmon marquait le pas. Il attendit sa sortie saluée des
dix coups de la Trinité. Portant divers paquets sous son bras, le gardé à vue de
Mirmon, se faufilait dans la ville avec assurance. Sans peine, il trouva un
garage de location de véhicules, indiqué probablement par la vendeuse du prêtà-
porter qu’il venait de quitter. Vingt minutes plus tard, une petite Volkswagen
blanche s’échappait de son écurie. Mirmon reconnu son fugitif, placé au poste
de conduite, reprenant son chemin en sens inverse. La voiture se dirigeait vers
le quai Berigny pour finalement stationner devant l’hôtel de la Bénédictine. De
la position de Mirmon, il lui avait été facile d’en observer le parcours. Lui,
toujours à pied et l’autre désormais motorisé, l’égalité de chance
inconsciemment rompait son pacte. Mirmon eût l’idée de prendre un taxi pour
retrouver sa demeure. Le long du trajet, il savait qu’à un moment ou un autre,
son gardé à vue, à l’instant laissé en conditionnelle, reviendrait sur les lieux de
son crime. Suffirait de l’attendre voire de lui préparer un comité d’accueil. A la
sortie de Fécamp, Mirmon fit arrêter le taxi sur le parking de la grande surface
en demandant au chauffeur de bien vouloir patienter dix minutes. C’était
suffisant pour faire ses petites emplettes alimentaires puis il reprit la route de
son domicile campagnard. Mirmon avait hâte d’y arriver, d’abord pour présenter
ses hommages à sa nouvelle bouteille de whisky, l’heure de l’apéro sonnait
toujours ponctuelle. Ensuite une bonne douche devrait rafraîchir ses idées afin
de préparer son plan de devenir. Puisqu’il était certain que celui, à qui il avait
rendu la liberté sans le savoir, reviendrait rôder dans le bocage, tout devait
rester tel quel. C’est dire qu’aucun signe, amenant à croire qu’âme soit revenue
vivre après le départ du trio de la veille, ne devait transparaître de l’extérieur
comme de l’intérieur. Aux aguets, Mirmon comptabilisait les rares véhicules
longeant les limites de sa propriété. Caché derrière la lucarne éclairant sa
mezzanine, il pouvait contempler toute vie, tant en amont qu’en aval, sans être
repéré. Profitant du calme de la situation, Mirmon dévorait son quignon de pain
frais avec charcuterie et fromage, achetés peu avant. Déjà seize heures
estompaient le soleil d’hiver et la brume recouvrait petit à petit le décor.
Justement à cet instant précis, la Volkswagen blanche, lancée sur la route de
Dieppe, ralentit à hauteur du lieu du précédent forfait du conducteur. Puis elle
continua sa course. Trois minutes plus tard, Mirmon l’aperçue faire de même en
sens retour, direction Fécamp. Pas de doute, une prochaine visite se
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manigançait. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, comme un guépard,
Mirmon se jeta de la mezzanine. Accroupis, sans faire le moindre bruit, il
s’approcha de la porte d’entrée pour éviter d’être vu de la fenêtre donnant sur le
jardinet. Il se redressa dans l’encoignure, y plaqua son dos et se munit du nerf
de boeuf, toujours pendu là en permanence. Les oreilles à l’affût, Mirmon
retenait son souffle au maximum. Le silence de son domicile lui était si familier
qu’il savait presqu’instinctivement identifier le moindre trouble. Le grand gaillard
arrivait d’un pas léger pour stopper net. Observant les lieux, n’y voyant pas
l’ombre d’une lueur s’échapper de la maisonnette, ne percevant aucun son
domestique, il avança jusqu’au seuil. Visant la fenêtre, il lui jeta un petit caillou
relevé à ses pieds. Mirmon érigea ses bras dont les embouts pressaient le nerf
de boeuf comme pour l’écraser. Quelques secondes amputèrent la minute puis
le visiteur caressa la clenche de la porte d’entrée jusqu’à la rendre prenable. Le
grand gaillard serpenta dans l’entrebâillement puis s’écroula de tout son long en
poussant le râle du taureau victime de l’estoc. Mirmon venait de mettre toute sa
force pour rompre le cou de l’indésirable, désormais carpette pour marchand de
sable. Traînant le colis vers le milieu de la pièce, Mirmon referma sitôt la porte
puis mis en service une lampe à son chevet. Il retourna sa proie pour lui palper
le costume. Un portefeuille cuir noir à deux battants s’ouvrit aux yeux de
Mirmon. Le tricolore diagonal de la Maison Beauvau le cabrait au garde à vous.
Concentré sur la carte du flic, Mirmont sursauta lorsque l’alarme d’un
téléphone portable s’enclencha. Encore enfoui dans une poche de sa victime,
Mirmon subtilisa l’appareil dont l’écran affichait le nom de l’appelant :
Cacciaguerra, Manu ! Il décida de faire mourir l’appel, le flic n’affichant pas
d’humeur à se réveiller. Quant à celui-ci, il se nommait, Pierre Nolès, lieutenant
de son état. Le revolver porté à sa ceinture appartenait à la collection que les
services spéciaux ont coutume d’utiliser. Mirmon entreprit à son tour une fouille
en règle. Il trouva les clés de la Volkswagen, un porte-cartes de crédit,
quelques preuves de paiement et la carte d’identité de Nolès, âgé de trente huit
ans, originaire de la banlieue parisienne. Ces renseignements laissaient
Mirmon pantois. En tout cas, il ne comprenait toujours pas ce qu’on lui voulait,
surtout ce que des flics des services spéciaux faisaient à ses trousses ou
cherchaient de si précieux chez lui. Désormais, il s’agissait de se débarrasser
du fardeau avant qu’il ne reprenne connaissance. Mirmon considérait inutile de
l’interroger à son réveil, même de manière musclée. Il sorti du théâtre de ces
dernières opérations, en prenant les clés de la voiture du flic. La Volkswagen,
garée plus haut, fut ramenée devant la propriété. Mirmon ouvrit le coffre. Il
retourna chercher son endormi. Le poids semblait dissuasif mais Mirmon
parvint à le traîner rapidement jusque là. Personne aux alentours, il jeta le corps
inerte comme de vulgaires sacs de provisions puis referma le haillon à clé.
Mirmon, revenu sur ses pas, trouva quelques liens dans sa maison en dessusdessous
puis reparti s’installer au volant de la voiture du flic. Nécessairement
pour parvenir à la destination finale, Fécamp fut à nouveau traversée. Mirmon
conduisait prudemment, le brouillard habituel dans ce secteur rendait la
conduite dangereuse surtout à proximité de la corniche. A peu de kilomètres
avant Etretat, il quitta la départementale en empruntant un chemin que les
allemands exploitèrent dès décembre quarante et un pour construire leur mur
de l’Atlantique. Il s’approchait de plus en plus des falaises, puis stoppa le
moteur. Mirmon connaissait parfaitement les lieux. Lorsqu’il avait douze
printemps, il venait souvent s’amuser, avec les copains, dans les débris de la
seconde guerre. Jusqu’au jour où il avait dû abandonner son terrain de jeu
- 16 -
préféré pour raisons de sécurité. La Côte d’Albâtre, rongée inlassablement par
les marées, faisait perdre pied à plusieurs de ces innombrables blockhaus
balancés à la mer comme la bouteille S.O.S. d’un naufragé en difficulté.
Curieusement, jamais personne ne se soucierait du devenir de ces
mastodontes bétonnées et blindées polluant ce rivage de tristes souvenirs.
Mirmon descendit du coffre Pierre Nolès, toujours dans le coma. Le roulis de la
voiture se révélait trop léger pour indisposer le sommeil de ce costaud gaillard
qui allait le prolonger, justement, dans un vieux blockhaus, en contrebas de la
falaise. Son accès s’annonçait scabreux même pour Mirmon qui ripa plusieurs
fois avec son colis. Enfin arrivés à demeure, où la mer ne pouvait malgré tout
l’atteindre, sauf en période de grandes marées ou de tempête, les deux
hommes marquèrent une pause. Plus précisément Mirmon, totalement
essoufflé de l’effort, et pour cause. Pareil pour son prisonnier, l’imposante
casemate, avec sa carapace de moules, avait la tête à l’envers. Malgré tout,
elle représentait non seulement un bon abri mais une geôle idéale pour un
détenu hors du commun. Mirmon ficela son somnolant compagnon comme un
saucisson dans l’attente d’être séché. Il s’y employa, y mettant certains égards,
de façon à ce que sa victime bénéficie d’un zeste de mouvement. Bâillon
oblige, elle ne pourrait appeler à l’aide si bien que Mirmon n’eut aucun regret de
poser sur du béton le téléphone portable en veille, imaginant le repérage d’un
satellite intentionné. Il abandonna le flic à sa destinée puis escalada la falaise
pour rejoindre la Volkswagen. En s’asseyant aux commandes, il subissait les
contrecoups de ses efforts sportifs. Ses vieilles articulations, en manque de
synovie, lui rappelaient que personne ne repasse par sa jeunesse,
malheureusement. La route du retour fut avalée sans prudence particulière. A
destination, Mirmon positionna la Volkswagen au même endroit que Pierre
Nolès l’a quittât, avant d’être abasourdi.
VI
A l’heure des vêpres, Manu Cacciaguerra, le petit gros, battait le
parquet de son bureau parisien en ruminant un chewing gomme. Depuis plus
d’une heure, il avait tenté dix fois d’interpeler Pierre Nolès sur son mobile resté
muet comme un saint-pierre. Les voix du Seigneur étant imperceptibles, ça
l’excitait à tel point qu’il fit venir à lui, le frère Guillaume. En lui expliquant son
échec téléphonique, Manu Cacciaguerra fit ressentir qu’en bon Corse
respectable il ferait comprendre de quelle paillotte il se chauffait ! Guillaume
Nolès trouva hâtif le jugement de son chef et proposa de joindre l’hôtel de la
Bénédictine. Côté quai Berigny, on précisait ne pas avoir revu de la journée le
locataire de la chambre deux cent quatre. Par conséquent, le veilleur de nuit
devant reprendre son service à vingt heures, on invita Guillaume Nolès à
téléphoner plus tard pour des nouvelles plus précises. Le frère valide trouvait
cependant l’événement contraire aux us et coutumes de son ainé. Cette
situation peu orthodoxe le poussa à prier son chef de prendre des dispositions :
« et si il lui était arrivé quelque chose », questionna-t-il. Haussant les épaules,
Manu Cacciaguerra congédia son subordonné et l’invita à trouver meilleures
explications. Le petit gros remis son veston pour se rendre chez le directeur
d’où le sermon futur hantait déjà son esprit comme les couloirs secrets de cette
curieuse chapelle. « Alors mon p’tit Manu », lançait le maître des lieux, « où en
- 17 -
est-on avec cette histoire ? » s’inquiétait le mercenaire d’une autre époque.
Occupé à ronger ses ongles et danser le Saint-Guy sur son fauteuil, le directeur
scrutait le regard ennuyé du Corse. « Nous sommes dans le potage », avoua
celui-ci. « Nous n’avons rien trouvé chez ce type. J’ai laissé Nolès sur place
pour lui filer le train car je pense qu’il nous a découvert ». « Il ne manquait plus
que ça ! », rétorquait le directeur. Sa phrase à peine terminée, il se mit à lui
marteler son incompétence. En hurlant, il lui reprocha de s’être conduit comme
un débutant et lui intima l’ordre, non seulement de prendre la porte, mais de
revenir au plus tôt l’ouvrir, cette fois-ci, avec du positif. Manu Cacciaguerra
quitta sitôt le bureau, sa tête de Maure en feu comme le phare d’Ailly, visible à
quatre vingt bornes. Pour de la volée de poivre vert, c’en était une terrible qui
ne manquait pas de sel. Le Corse en voyait encore sa chair de poule, impropre
au pot, en arrivant dans sa cuisine administrative. Là, se tenait Guillaume
Nolès, préparé à l’événement. Il connaissait parfaitement la recette depuis qu’il
était entré à son service. En feignant l’indifférence pour apaiser l’atmosphère
électrique, Nolès indiqua que le veilleur de nuit fécampois certifiait avoir vu son
frère quitter la Bénédictine à pied, quelques minutes après leur départ. « Mais
où il est cet indien ? T’as réessayé sur son portable ? » s’inquiétait Manu
Cacciaguerra. La réponse, affirmative, fusa avec en précision l’entente de la
même messagerie vocale. Le petit gros donna visa à Nolès pour retourner
immédiatement sur place en compagnie du troisième larron. Pour l’instant, il
n’avait pas besoin d’eux sur Paris, finalement. En quittant le bureau du patron,
Nolès s’entendit rappeler à l’ordre : « et n’oublies pas de te servir de ton
portable ! ».
Dans son trou à crabes, Pierre Nolès reprenait vie, petit à petit. Dans
le noir le plus profond, avec une migraine à tronçonner, l’humidité lui couvrait le
corps de convulsions. Incapable de savoir si ses yeux étaient clos ou ouverts, il
sentait ses membres en camisole. Mirmon, quant à lui, venait de faire fête au
solde de sa bouteille de whisky. Il était lui aussi au noir, mais pour d’autres
raisons.
Guillaume Nolès et son collègue suivaient la queue des
embouteillages parisiens, avec la Ford, pour deux bonnes heures de route en
prime. Ni l’un ni l’autre ne trouvaient conversation intéressante à l’exception de
quelques critiques sur les starlettes éphémères du top cinquante, produits par
le vieux juke box miniature. Nolès était pressé de rejoindre le Pays de Caux,
faisant fi des limitations de vitesse.
Son frère luttait pour reprendre ses esprits. L’amnésie le plaquait
irrémédiablement le privant de ses origine et patronyme. Le ballet musical des
vagues aspirées des galets vers l’Angleterre l’avertissait de sa curieuse
posture. Il comprit se trouver dans la nature, certainement en bord de mer, mais
le mystère persistait sur la raison d’un tel écueil. Son portable annonça un
appel en clignotant de flashes répétitifs. Il eut l’impression de moisir dans une
grotte. Des infiltrations reflétaient les spots de l’appel dont il était incapable d’y
répondre. En tout cas, Pierre Nolès flairait le modernisme errant dans
l’intemporel.
Mirmon, la conscience désembuée des vapeurs d’alcool, sentait
carburer ses neurones. Sa montre indiquait les vingt heures consommées.
Méticuleusement, il fouilla son domicile, avec une torche électrique, recherchant
la convoitise de ses intrus. Depuis près de trois ans qu’il avait racheté cette
maisonnette, abandonnée suite au décès du propriétaire, nulle curiosité ne lui
- 18 -
était apparue. D’ailleurs, aucune raison ne le poussait à quelconque
investigation. Aujourd’hui, cela devenait désormais une obligation pour
comprendre l’origine des derniers événements. Du fait que le plancher eût été
soulevé, à côté du fourneau, lui laissait penser à un mobil plutôt de taille
réduite. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, pensait-il, surtout
qu’il ignorait totalement, de son prédécesseur, le curriculum vitæ. Depuis que
Mirmon reprit possession de ses lieux chamboulés, jamais il ne s’était rendu à
la cave. Là, stupéfait, il constata qu’aucun de ses visiteurs ne justifiaient de leur
passage. Leur omission lui parut drôle, trop drôle d’ailleurs pour des gens aussi
déterminés. Il faut dire qu’imaginer un sous-sol pour cette petite bâtisse, de
l’extérieur était impossible. Si les monte-en-l’air, lors de leur expédition,
s’employaient à la faveur de leurs rais de lumière artificielle, il y avait fort à
parier qu’ils méconnaissaient l’existence de cet abri, utilisé sans doute pendant
la seconde guerre lors de la tentative de débarquement anglo-canadien, le dix
neuf août quarante deux. Persuadé que la clé du mystère remonterait de son
sous-sol, Mirmon auscultait le moindre endroit, enjambant les vestiges boisés
ou ferreux, typiques hétéroclites victimes du progrès, pourtant forts prisés des
brocanteurs du coin. Son attention visa le haut de la fondation, supplanté de
briques avec silex, autrefois rouges et blancs vifs, lorsque l’éclat de sa pile
l’effleura. Mirmon s’agenouilla comme face à la Mekke. A cet endroit, l’aspect
des terres cuites de Chimot supposaient un réajustement entrepris. Avec un
morceau de ferraille trouvé sur la terre battue, Mirmon gratta le colmatage
reconstitué. Il n’eût aucune peine à libérer, une, puis deux et enfin quatre
briques creuses pour les ôter du pan. Juste derrière, posé dans le creux, il
perçu un sachet plastique qu’il s’empressa de retirer. A l’intérieur, une disquette
informatique y dormait. La trouvaille l’emplit de satisfaction en même temps
qu’elle le força à reboucher sitôt son gîte, pour raison…d’incognito. Mirmon
positionna devant le peu de mur rectifié, un objet oublié parmi tant d’autres
présents, morts d’hier, pour préserver l’insoupçonnable. Fier de lui et surtout
heureux d’avoir trouvé un secret, encore anonyme, aux nez et à la barbe des
flics spéciaux, Mirmon comprenait l’importance de devoir lire la disquette en
urgence mais il se devait toutes précautions, devinant proche, le retour des
lascars esseulés de leur compagnon d’infortune. La précieuse disquette en
poche, Mirmon s’enfuit de sa maison tel un blaireau. Jetant un oeil à la
Volkswagen victime de son abandon plus haut, il accéléra sa cadence pédestre
pour gagner la cabine téléphonique érigée sur la place du village. Du poste,
après avoir commandé un taxi, il composa un numéro d’Etretat, sans bien se
rendre compte de l’heure déjà tardive. Une voix féminine, exprimant sa surprise
de l’entendre, l’invita, malgré tout, à le recevoir.
VII
Enfin à bon port, Guillaume Nolès et son collègue laissèrent la Ford
devant l’hôtel de la Bénédictine. A l’accueil, l’un deux demanda des nouvelles
du deux cent quatre. Le veilleur, soulevant ses yeux de derrière ses lunettes
pour quadragénaire, poussa une reconnaissance : « Ah, c’est encore
vous ? Non, la chambre est toujours inoccupée, sa clé est au tableau. Je n’ai
pas revu votre ami depuis votre coup de fil », précisa-t-il. Les deux flics le
remercièrent de l’information et prirent congé. Guillaume Nolès confia les
commandes de la Ford à son collègue qui lui, connaissait l’adresse de Mirmon.
« On va là-bas voir ce qui se trame », lui dit-il. Dix minutes plus tard, les deux
flics repérèrent une voiture blanche, immatriculée en Seine-Maritime, stationnée
- 19 -
en amont du domicile de Mirmon. Nolès mémorisa le numéro pour le
communiquer de suite du portable à Paris tandis que le chauffeur continuait en
ralentissant sur la route de Dieppe. Il remarqua rapidement le manque de
lumière chez Mirmon. Quelques mètres plus loin, il immortalisa la Ford sur le
bas côté de la chaussée pour permettre à son collègue de rester connecté au
réseau téléphonique. On confirma à Nolès que le numéro relevé correspondait
à une Volkswagen, propriété d’un loueur professionnel fécampois. Les deux
flics comprirent qu’il s’agissait certainement de celle empruntée par Pierre
Nolès. Ensemble, ils firent demi-tour pour se rassurer d’une nouvelle
exploration. Pas de doute, la maison semblait inoccupée. Nolès et son collègue
descendirent de la Ford et méthodiquement s’approchèrent du terrier du
blaireau. L’un deux ouvrit la porte le second, arme au poing, bondit dans
l’entrée. Pas un bruit ne donnait vie à ce petit univers obscur aux odeurs de
rance. Très vite, les deux visiteurs firent l’inventaire des lieux. Au bout de cinq
minutes, le collègue de Nolès écrabouilla un reste de fromage que Mirmon, en
planque dans sa mezzanine, n’avait pu consommer pour cause de
dérangement. C’était tellement frais que les deux flics admettaient que Mirmon
était revenu dans son gite et qu’il avait sûrement rencontré Pierre Nolès. Sa
voiture restée à demeure en était confirmation. Guillaume Nolès actionna
l’interrupteur de la pièce principale pour se mémoriser précisément les lieux. Le
chambard était resté tel que les visiteurs de l’avant-veille créèrent. La crainte du
petit gros, quant à soupçonner le blaireau d’avoir reniflé la piste, s’avérait
justifiée. Les deux flics reprirent la route de Fécamp. Dans l’hôtel où ils
héritaient de la chambre deux cent quatre, ils commandèrent un plateau repas.
Guillaume Nolès expliqua le constat à Manu Cacciaguerra, au bout du
téléphone, vociférant parce qu’il espérait passer une nuitée tranquille. L’analyse
de la situation força le patron à déranger tardivement les spécialistes de la
téléphonie GSM. « Débrouillez-vous, je vous dis, je veux savoir où se trouve le
numéro de portable indiqué dans moins de deux heures. Ca urge ! », tempêtaitil.
Le taxi laissa Mirmon en plan Chemin de la Côte du Mont, sur les
hauteurs d’Etretat. Devant lui, une maison de caractère, accrochée à la falaise
des Demoiselles, présentait des boiseries blanches s’élançant vers le noir
argenté de la couverture d’ardoise. Un réverbère d’accueil illuminait le brouillard
comme les artifices de la fête nationale par mauvais temps. Mirmon entendit le
déclic libérant le haut portillon et entra dans la propriété. Quelques escaliers
escaladés et le voilà, droit comme l’Oiseau Blanc, se tenant sur le seuil devant
la jolie jeune fille d’antan employée à lui peindre de mille couleurs son jardinet.
Etonnée mais néanmoins ravie, elle le fit entrer sans attendre. Mirmon
l’interrompit dans son élan pour l’affranchir d’un baiser de qualité rare.
« J’espère ne pas te déranger ? », lui glissa-t-il. « Du tout, » confirma-t-elle,
« ça coupe la monotonie des grandes soirées d’hiver du bord de mer ! ». Autant
qu’un marin perdu en haute mer, Mirmon virevoltait pour contempler le décor de
l’immense hall d’accueil. Celui-ci finissait par un imposant double escalier de
marbre blanc, aux marches recouvertes d’un tapis écarlate, brillant de ses
laitons. En mille huit cent soixante huit, après sa tentative de suicide, ce
pavillon avait hébergé l’artiste Monet et sa femme, Camille. Avec un sourire,
toujours aussi radieux, la maîtresse des lieux proposa, sans se tromper, un bon
whisky à son inattendu amant du passé. Lequel l’étonna en souhaitant
simplement une dose de bistrot. Dans le cossu salon, Mirmon s’effondra de tout
son poids sur un canapé cuir. Elle s’assied à ses côtés lui tendant son verre.
- 20 -
Mirmon la regardait avec attention. Finalement, elle était toujours aussi jolie,
peut-être même qu’elle avait plus de charme encore. Deux ans plus tôt, ils se
séparèrent sans jamais se revoir. Mirmon, dépressif et alcoolique se renfermait
sur lui-même ne lui laissant aucune existence. Venant d’hériter de la fortune de
son oncle, elle s’était alors retirée dans cette magnifique demeure pour se
ressourcer, curieusement comme Monet. Pour occuper ses journées, à la belle
saison, elle accueillait les visiteurs au mémorial Nungesser et Coli, édifié en
septembre mille neuf cent vingt huit et reconstruit après quarante deux, suite à
la vengeance de Göring. Lisette questionna Mirmon sur sa santé. Il lui fit croire
que tout allait pour le mieux, sans plus s’étendre sur le sujet. « Dis moi, es-tu
équipée chez toi pour lire ça ? » lui demanda Mirmon. Interloquée, Lisette lui
répondit positivement déchiffrant le tracas dans les yeux de son ex-amant.
Celui-ci se mit intarissablement à lui détailler ses dernières heures. Comme au
bon vieux temps lorsqu’il lui racontait le fruit de ses reportages, Lisette lui
prêtait une attention passionnée. Au terme du récit rocambolesque, elle l’invita
à son bureau disposant de l’informatique. La console en fonction puis la souris
en ballade sur un fichier, révélèrent le secret. Des listes de noms, adresses et
téléphones défilaient annonçant précisément les fonctions des uns et des
autres. D’autres documents, noircissant les pixels, exprimaient des copies de
courriels échangés et d’ordres de virements bancaires. Tous deux, en silence,
examinèrent les pièces. Mirmon fit faire un retour en arrière pour analyser les
noms indiqués. Il venait de comprendre. Pierre Tezibed figurait en haut de liste,
suivaient entre autres : Charles Quepas, Alain Peju, Jacques Bouton ou encore
Yvon Gourbes, parmi les moins anonymes classés par régions de France.
« Que de beau monde ! », s’exclama Mirmon. « A quoi cela correspond ? »,
s’inquiéta de savoir Lisette. Mirmon définissait les noms comme membres du
CAC (Comité d’Action Civique) créé, à l’initiative du libérateur de la France,
pour son propre service, entièrement dévolu. En fait, il s’agissait d’une
association avec façade honorable mais à verso peu recommandable. Des flics,
des députés, d’anciens ministres, des mercenaires, des bandits de grand
chemin jusque de grands industriels et universitaires infiltraient tous les milieux
pour imposer, manu militari, la pensée unique au sens du philosophe extrémiste
Cédric de Sartigend, grand prix de l’Essai de l’Académie Française. Un comble,
d’autant que ce dernier aimait se définir comme de gauche, de droite, du fond
des choses et du milieu du monde. La mémoire de Mirmon croyait pourtant
avoir enregistré la dissolution de ce mouvement lors de l’avènement du
« Changement ». Un rapide coup d’oeil sur les autres pièces, mises en exergue
sur la disquette, l’en dissuada à cause de leur datation relativement récente.
Tout ceci allait lui demander études approfondies mais il se confortait déjà du

danger que représenterait la communication de ces documents, au grand jour.

Evidemment, les recherches diligentées par ses visiteurs de l’autre soir
devenaient aussi légitimes qu’obligées. Restait à savoir quel personnage se
cachait derrière le prédécesseur défunt de son actuel domicile. Mirmon sentit le
souffle de Lisette lui réchauffer le coup. Il se retourna vers elle et traduit son
regard demandeur de tendresse. A présent, elle était certaine du rétablissement
de son ex-amant. Son esprit occupé, sur une affaire sensible, deviendrait sa
nouvelle ivresse ; moins dangereuse, celle-là, pour sa santé d’abord et pour
son entourage ensuite, réduit pour l’instant, à sa seule compagne... Main dans
la main, ils remontaient le grand escalier, croisée de multiples chambres et
salles de bains. Après leur toilette du soir, Lisette offrait sa couche intime à son
nouvel amant qu’elle n’osât, précédemment, remplacer. Des retrouvailles
chargées d’émotion plissaient la soie des draps luisant des éclats des lustres.
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Mirmon se surprit repasser par sa jeunesse. Ses hommages, offerts à la
demoiselle, s’engorgeaient de force et résistance. Elle rendit la politesse en
s’employant à les fluidifier jusqu’au paroxysme du plaisir. L’un comme l’autre,
ouatés des douceurs de l’après-délire sensoriel, s’embarquèrent sur les
méandres du sommeil.
VIII
Il s’approchait des deux heures du matin lorsque Manu Cacciaguerra,
assoupi sur son lit, recevait un appel téléphonique. Via le système Galileo, le
portable de Pierre Nolès avait été localisé tout proche d’Etretat. On détermina
précisément le lieu où se trouvait le mobile : en bordure de mer. Cependant, la
nuit et le brouillard s’interposaient pour commander une recherche fructueuse à
cet endroit. On expliqua au patron que le portable de Nolès avait fait l’objet, en
un peu plus d’une heure, de plusieurs géo localisations. On en observa son
immobilité durant ce laps de temps. Manu Cacciaguerra remercia l’informateur
de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Ce service, créé en
deux mille huit, résultait de la fusion de la Direction Centrale des
Renseignements Généraux avec la Direction de la Surveillance du Territoire. Le
petit gros suggéra à son interlocuteur de renouveler régulièrement ces géo
localisations, au besoin de le prévenir en cas de mouvements. Aussitôt, il joignit
le planton de la gendarmerie d’Etretat pour que patrouille soit envoyée en
reconnaissance. Ensuite, il fit sonner, la chambre deux cent quatre de l’hôtel de
la Bénédictine. Il ordonna à ses deux sbires d’imiter les gendarmes étretatais.
Guillaume Nolès et son collègue poussaient le moteur de la Ford, aussi vite que
faire ce peut, sur la départementale onze, parallèle à la corniche. Ils mirent
vingt cinq minutes pour couvrir les quinze kilomètres depuis leur départ. En
passant par la Valleuse d’Etigue, juste avant le village de Bénouville, ils
repérèrent la voiture des gendarmes grâce au gyrophare illuminant la brume. Ils
suivirent son parcours, devenu chaotique, le chemin proche de la falaise
s’abandonnant au relais d’une petite zone moins carrossable, normalement
censée interdire toute circulation, même pour piétons. Le vent soufflait toujours
fort, sur l’Albâtre, décoiffant l’un des gendarmes venu aux présentations.
Celles-ci faites, Guillaume Nolès revérifia, avec les deux militaires, les
coordonnées de la position supposée du portable de son frère. Pas de doute,
l’un des gendarmes affirmait : « c’est bien ici, mais on n’y voit rien ». Nolès
composa sur son mobile le numéro de son frère. Lorsque l’alarme était
supposée retentir, le silence total garda son monopole, presqu’angoissant.
Ignorant le fond de l’histoire donnant lieu à ces recherches, le plus âgé des
deux gendarmes, originaire du terroir, indiquait à Nolès qu’à près de 100
mètres, en contrebas de la falaise, se plantait un blockhaus. « Il faut y
descendre », concluait-il en empruntant la torche du gendarme. Avec son
collègue, Guillaume Nolès se préparaient pour la descente aux enfers, singeant
d’apprécier les recommandations de prudence des militaires. Ceux-ci venaient
de leur communiquer leur numéro de portable, en cas de découverte positive.
Nolès, leur lâcha, à l’instant, que le portable recherché était sans doute à côté
de son propriétaire. Ancien rugbymen, le collègue de Nolès s’accommodait des
roulés-boulés en dévalant la pente. Finalement, les deux monte-en-l’air se
sortaient bien de leur périlleuse escalade d’une vingtaine de minutes. Mirmon
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conservait cependant son record. En effet, lui connaissant les lieux, escamotait,
en moins de temps, une face taillée moins vive, plus en amont. Essoufflés, les
deux flics distinguèrent la masse foncée, piquant du nez dans les galets. A dix
mètres du vestige des années quarante, Guillaume Nolès rejoua de son
portable. Il s’y précipita lorsqu’il situa l’écho en retour. Dans la lueur de la
torche, Pierre Nolès gisait toujours, inconscient, ligoté. Son frère s’employa,
aidé de son collègue, à lui défaire ses liens, sitôt le bâillon retiré. Rassuré de sa
respiration mais très inquiet, au demeurant, de son état général, Nolès
avertissait aussitôt les gendarmes, en faction plus haut, pour presser les
services de secours.
IX
A sept heures, sans concours d’horlogerie, Lisette ouvra ses yeux,
respectant ses habitudes. Mirmon, étendu à côté, dormait encore du sommeil
du juste. Chose rare. Sans bruit, elle quitta le baldaquin extraconjugal, enfila sa
rose satinée puis s’isola dans la salle de bains. Prête, comme pour se rendre à
son travail culturel, elle sorti sa Morris du garage et descendit vers la
boulangerie. Croissants, baguettes bien cuites et brioches dorées quittaient leur
maternité. Ils arrivèrent tous frais sur plateau, préparé avec amour, sous le nez
de Mirmon aiguisé par l’odeur de l’expresso. La délicate attention lui alla droit
au coeur, les friandises directement à l’estomac. Un long baiser de
remerciement débarrassa la contraignante collation matinale dont personne,
finalement, ne rechigne. L’épisode tartines et chocolat consommé laissait
ressurgir la réalité. Elle aussi, fraîche et chaude de paradoxes, obligeait Mirmon
à solliciter asile, quelque temps, aux bons soins de Lisette. La requête était
évidente, pour raison de sécurité d’abord et de tranquillité ensuite. Elle l’avait
d’ailleurs anticipée cette possibilité, si bien que son consentement
enthousiasma le journaliste, orphelin de presse. Après un brin de toilette,
Mirmon retrouva le bureau où l’informatique lui fit toutes les confidences de la
veille. L’imprimante en service, il édita la flopée de documents. Du temps que
deux cents pages se noircissent, il enregistra la régurgitation de la disquette sur
la mémoire de l’ordinateur de Lisette.
A l’hôpital de Rouen, où Pierre Noles avait été admis en urgence, les
médecins réservaient leur pronostic. En effet, s’il avait repris connaissance, le
flic proposait un album mental, vierge de souvenir. Ses compères, dont son
frère, s’en remettaient à la science, forcés et en dernier recours. Manu
Cacciaguerra restait dubitatif face à cette situation. De son bureau parisien, il lui
appartenait de relancer la mission confiée. Il s’imposa un moment de réflexion,
certain que le blaireau avait déjoué son plan. Le petit gros s’appliqua à la
lecture de l’épais dossier, relatif au pédigrée du journaliste en sommeil. Son
attention se porta sur les paragraphes relatant sa vie privée. Il pointa son
attention sur l’alinéa définissant sa relation amoureuse avec une certaine
Lisette Offenbach.
L’équipe de Cacciaguerra fut avertie, trois ans plus tôt, qu’un
mémoire compromettant sur les activités du CAC avait été subtilisé. Cela, au
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nez et à la barbe d’un responsable de réseau, Erich Mecchano, domicilié tantôt
à Varsberg en Moselle Est, tantôt en Irlande à Dublin. Les soupçons s’étaient
alors portés sur Jean-Pierre Valpolicelli. Repris de justice notoire, connu pour
diverses escroqueries, vols et usages de faux, il vivotait à Creutzwald, petite
ville frontalière de l’Est de la France, truffée de galeries des Houillères, autrefois
verreries de Condé. Il fit connaissance d’Erich Mecchano, de nationalité
française, de père inconnu mais né à Sarrebrück, la veille du blocus de Berlin
par les Russes. Ce grand type costaud, discret, laissait transpirer cependant,
une certaine aisance financière. Les deux hommes sympathisèrent dans une
taverne de la première ville de France à exploiter, jadis, une mine de charbon.
Valpolicelli, en quête de menu fretin, s’habillait de complaisances pour
s’embobeliner la confiance de Mecchano, lequel laissait croire, aux demeurés
du coin, sa qualité d’homme d’affaires. Un beau jour, de retour de Dublin, il
sollicita Valpolicelli pour recruter un gérant de paille. « Même une vieille, pas
bien loin de sa fin de vie, ferait l’affaire», lui avait-il recommandé. A défaut,
Valpolicelli s’orienta plutôt vers un récent copain, à la double nationalité
australienne et grecque, auquel il proposa la botte. Celui-ci, Antonios Zyrtakis,
marié à une coiffeuse creutzwaldoise, parlait peu la langue de Molière mais
maîtrisait parfaitement celle de Shakespear. Valpolicelli vantait à Mecchano les
mérites de cet homme, fils d’un petit armateur de Corinthe. Un rendez-vous fut
organisé à la résidence irlandaise de l’homme d’affaires, le dix huit janvier
2003. Antonios Zyrtakis s’y rendit en compagnie de l’entremetteur. Le maître
des lieux s’annonçait certain d’être titulaire d’un pouvoir de représentation d’une
société d’investissements chinoise : Investments Kawa LTD. D’ailleurs, il l’avait
lui-même créée, précisément à Hong Kong, pour le compte d’un client
luxembourgeois, un certain Charles Ölkäufer. Ladite société s’engageait sur
des opérations pétrolières avec la Chine, début des années deux mille. Par un
subtil montage juridique, elle détenait des participations dans deux sociétés de
droit français, siégeant socialement à Paris : la SARL Fersch et l’EURL Picquet.
Chacune d’elle se coiffait d’un capital supérieur à quarante millions d’euro.
Mecchano, malin comme un singe, proposa au Grec de devenir le gérant des
sociétés françaises. Il l’alléchait en lui affirmant, qu’en ce moment, quatre
millions d’euro de fonds dormaient sur leurs comptes bancaires. La guerre, en
Irak, flambait le prix du pétrole engendrant de lourdes pertes pour la société
mère, Kawa. Par contre, ses filiales comptabilisaient de conséquents avoirs
fiscaux. Il en ressortait pour plus de trois cent trente millions d’euro, assimilés à
des pertes. En réalité, celles-ci résultaient de vraies fausses facturations
impayées par la maison mère. Ce « détail » était ignoré par Zyrtakis. Il était
surtout aveuglé par les quatre millions d’euro d’actifs disponibles. L’homme
d’affaires lui proposait ainsi de lui revendre les deux filiales pour seulement …
cent mille euro ! Dans un second temps, Antonios Zyrtakis, grâce à ses
relations en Grèce, se devait de constituer une société, ayant le même objet
que la société mère, Kawa. Ainsi, la nouvelle entité grecque, vierge de dettes,
rachèterait, sitôt, celles devenues propriétés de Zyrtakis. Cela, bien sûr, dans le
but de récupérer ses avoirs fiscaux. Evidemment, cette fusion-acquisition à
l’envers permettrait de dégager de substantiels bénéfices, sur le dos de l’Etat
français, comme de bien entendu ! La société Kawa pouvait alors être liquidée
sans complexe, avec son passif, surtout qu’en ce fief chino-britannique, tout le
monde s’en moquerait. Au pire, si un zélé du fisc français osait demander des
comptes, même avec le plus puissant hors bord, il n’atteindrait jamais la
offshore.
- 24 -
L’accord verbal entre les deux hommes fut conclu. Rendez-vous sur
Paris se prévoit, en avril 2004, pour signer les cessions de parts sociales au
cabinet Onlezi, avenue Kleber. Ce cabinet, dont le patron écopera, plus tard,
d’un séjour de Santé, est chargé de la rédaction des actes. Le précédent
gérant, des deux sociétés en vente, démissionne ce jour là. Bien sûr, que ça
plaise ou non à ce Monsieur Hui Chungkwok, il en est contraint et forcé. Et pour
cause, il ne peut revendiquer la propriété de la moindre part sociale des
sociétés qu’il était censé diriger. En effet, l’homme d’affaires, fort de son pouvoir
de Kawa, lui offrait, en contrepartie de ce service rendu, la paille et le couvert
pour un an. L’ennui est que personne ne remarqua une erreur monumentale
dans la rédaction des cessions de parts sociales, relative aux sociétés Fersch
et Picquet : à l’exception de Zyrtakis, quelques semaines plus tard…!
Mecchano, avait cru de droit, maitriser totalement Zyrtakis, une fois celui-ci à
leur tête, au même titre qu’il téléguidait Hui Chungkwok. Quelle méprise ! Au
contraire, la construction juridique du présent rédactionnel donnait pleine
propriété et pleins pouvoirs au Grec ! Mecchano, comme d’habitude, faisait
confiance à Onlezi et s’était donc abstenu de vérifier le contenu des actes.
L’opération parisienne fut tout à l’inverse de ce qu’il pensait. Jamais, ô grand
jamais d’ailleurs, il ne se serait risqué à céder quelconque majorité aux gérants
de paille qu’il nommait. La bourde, cette immense bourde, allait sacrer Zyrtakis
seul maître à bord, Investments Kawa LTD se retrouvant spoliée de tous
patrimoines.
Moins de trois mois plus tard, sur les conseils de Jean-Pierre
Valpolicelli, soufflés à son oreille par l’un de ses amis du terroir, Roland Lieht, le
gréco-australien consentira ouvrir un compte, au nom de la société Fersch,
dans la plus grande banque allemande. L’objet et d’y faire déposer, par
virement, tous les fonds comptabilisés en France, soit quatre millions d’euro.
L’idée paraît aux yeux du Grec forte d’intérêts qui, à son insu, se fera plumer,
au passage, de plus de trois cent soixante dix mille euro. Ceux-ci seront
crédités au profit de ses deux « collaborateurs ». Erich Mecchano, en mal de
contact avec Zyrtakis, depuis la signature des fameuses cessions de parts, va
tomber par hasard, sur des relevés de comptes émanant de la banque
allemande. Toujours est-il qu’il parvient à tracer le transfert de fonds entre la
France et l’Allemagne puis découvre le trou des quelques centaines de milliers
d’euro. Pour réparer sa bourde, il va monter un stratagème épique pour
ramasser à lui le solde du butin. Il y arrivera avec la complicité de magistrats
français, membres influant ou corrompus du CAC.
Lorsque Valpolicelli avait encore des relations amicales avec
l’homme d’affaires, un soir de beuverie chez ce dernier à Varsberg, il profita de
son ivresse pour dérober un disque dur informatique avec divers effets, dans le
coffre de sa Jaguar. Dès lors, la lâcheté du geste l’empêchait désormais de
croiser le chemin de son « ex-ami » ou d’entretenir tout contact. Trop idiot pour
comprendre quoi que ce soit à l’informatique, le voleur à la petite semaine remit
le fameux disque dur à Zyrtakis, sans taire sa provenance. L’affaire en resta là,
jusqu’au jour où Mecchano convainquit la banque allemande, d’abord par fax
puis par courrier aux entêtes de Fersch et Picquet, que le Grec venait d’être
révoqué de ses fonctions de gérant, pour cause de « liquidation anticipée ». Il
indiquait qu’un liquidateur amiable, Michel Giraudeau, venait d’être nommé au
cours d’assemblées générales extraordinaires. Dès le lendemain, celui-ci
confirmait à la banque allemande ses nouvelles fonctions. Pour être
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extraordinaire, ça l’était effectivement ! La banque Allemande faisait fi de
quelconque vérification d’usage et bloqua les comptes dans la foulée. A Paris,
au Tribunal de Commerce, le Président enregistrait la liquidation sans
s’interpeller des incohérences du dossier. Du coup, un peu plus de trois millions
d’euro remontaient au profit de Mecchano. Rentré en Grèce, Antonios Zyrtakis
faisait l’objet d’une plainte au pénal pour détournement de fonds. Elle émanait
de l’homme d’affaires. Le Grec contacta alors un conseiller d’entreprise,
rencontré fortuitement, peu avant son départ de France. Il le missionna pour
dépêtrer l’écheveau, cousu de fil blanc, après avoir analysé le disque dur de
Mecchano. Ce conseiller d’entreprise avait son cabinet en Moselle. Il disposait
de l’entier du dossier, notamment d’une copie informatique. D’un nom polonais
indescriptible, le conseiller de Moselle travaillait avec des avocats de la région.
Il était connu pour sa perspicacité. On lui confiait des dossiers inextricables
dont il avait le don de démêler. C’était un garçon souriant, plein d’humour
adorant les gens, le bon mot et la moquerie gentillette. Chasseur de problèmes,
il avait pour armes les solutions. Lorsqu’il rencontra le Grec, à l’aéroport de
Sarrebrück, il avait toute suite sympathisé. Au terme d’une minutieuse analyse
concernant les actes passés entre les sociétés Kawa, Fersch et Picquet, un
mémoire fut déposé, d’abord au Tribunal de Commerce de Paris puis entre les
mains du Procureur de la République de la Capitale. En l’an de grâce deux
mille sept, ces actions trouvèrent un placard de choix. Le Polonais s’y attendait
précisément lorsqu’il avait, entre temps, découvert les véritables fonctions
d’Erich Mecchano. Ancien correspondant de presse, le Conseiller d’Entreprise
se prit d’investigations pointues dont il consigna, en détail, les résultats. Il en
avertit le Grec en lui conseillant de « se mettre au vert ». Navigant entre
Corinthe et Athènes, celui-ci s’était finalement réfugié dans une bergerie de
haute montagne. On ne le revit jamais.
X
Celui qui se faisait passer pour un homme d’affaires « monta » à
Paris, alors qu’il flirtait avec ses vingt ans. En plein mai soixante huit, il croisa
sur son chemin un proche de Pierre Tezibed. Enrôlé dans le mouvement du
CAC, il y trouva rapidement une place, d’autant que les « pro Algérie
Française » venaient de quitter le navire. Il fallait réorganiser complètement la
structure avec du sang neuf, trouver des gens sensibles aux idées du Grand,
voire des types entièrement dévoués. Les intérêts financiers de quelques
grandes entreprises du pays ainsi que ceux du réseau créé en mille neuf cent
cinquante neuf, devaient toujours être protégés, coûte que coûte. Au fil des
missions confiées, Mecchano s’affirma comme un homme de confiance.
Apprécié pour ses initiatives, on le respectait surtout pour ses connaissances
économiques, financières et fiscales. A cette période, on le recommanda à
Charles Quepas, l’un des fondateurs du mouvement, de vingt ans son aîné. En
France, à l’étranger surtout dans les pays d’Afrique noire, pour financer le
réseau et acheter les complaisances dans tous les milieux y compris politiques
que judiciaires, l’argent restait le nerf de la guerre. Le besoin était énorme.
Mecchano va se ranger au service entier de Charles Quepas, lequel lui offrira
son entière protection. Il deviendra son principal pourvoyeur de fonds. Pour
cela, il implantera une foultitude de sociétés écran, avec à leur tête des
hommes de paille, siégeant dans des pays peu regardant. De réelles pompes à
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finance seront actionnées sur les produits pétroliers et le trafic d’armes, entre
autres. En deux mille quatre, Mecchano combinera une opération extraordinaire
d’où il subtilisera près de trois cent quatre vingt millions d’euro à la banque
d’Angleterre. Aujourd’hui, celle-ci en rougit encore de honte au pied de Big Ben.
L’opération consistait à financer l’achat fictif d’une trentaine de cargos chargés
de barils. Mecchano s’était doté de vraies-fausses lettres d’assurance-crédit,
signées de la direction de plusieurs banques, notamment d’Azerbaïdjan. La
banque Royale paiera le montant de l’engagement avant de se rendre compte
d’être victime d’une vaste escroquerie. L’azerbaïdjanaise et les autres,
n’avaient jamais existées, la compagnie pétrolière iranienne non plus. Ce coup
de bluff formidable permit à Charles Quepas de préparer l’installation de son
poulain dans les stalles de l’Elysées. Il était essentiel d’éviter une nouvelle
vague rose comme celles de mille neuf cent quatre vingt un, rééditée seize ans
plus tard. Tout était bon pour entretenir le Grand Esprit du Libérateur. Les
corruptions dans les rangs de l’opposant, les achats d’intention, etc.… Charles
Quepas savait superbement bien nager en eaux troubles. Toutes ses années, il
les avait consacrées à la quête d’infos sur les uns et les autres, façon Erich
Honecker. Sa bibliothèque débordait d’éléments à charge contre tous ceux
voulant s’y effleurer. Un jour, à l’Assemblée Nationale, alors que le Perchoir le
menaçait de lui couper la parole, il rétorqua, bien assis, que celui qui pourrait le
faire n’était pas encore né ! En deux mille sept, c’est l’apothéose pour toutes
ses années de manoeuvres. Le poulain des stalles de l’Elysées les quitta un
moment pour rejoindre celles de Windsor. Le temps de promener un carrosse
doré pour célébrer « l’entente cordiale » …encore aux frais des britanniques.

Quelque part, c’était rendre grâce à la Pucelle !

Mecchano avait eu connaissance du premier mémoire du Polonais
sur l’affaire « Kawa/Zyrtakis ». Un certain jour de septembre deux mille sept, la
complaisante capitaine de brigade financière, Alexandra Lifenzes, lui en avait
fait part lors de l’entrevue de courtoisie, tenue au cent vingt six de la rue du
Château des Rentiers. Mecchano prit conscience d’un réel danger. L’euphorie
de la présidence-paillettes estompée, les désillusions sous-jacentes du peuple
de France refaisaient surface. Toute déstabilisation visant à faire exploser la
Cinquième République devait être évitée. Mecchano prenait ses
renseignements sur le conseiller d’entreprise. Il découvrit son passé dans la
presse et cela l’inquiétait. Surveillé, écouté, rien ne filtrait des appréciations
qu’avaient pu avoir le Polonais. Lorsque celui-ci prit sa retraite pour le Pays de
Caux, début deux mille huit, le camion des déménageurs faisait même l’objet
d’un inventaire illicite. Trois mois plus tard, le retraité cassait sa pipe.
XI
Tandis que Manu Cacciaguerra missionnait un service pour localiser
Lisette Offenbach, Mirmon lisait attentivement toute l’édition de la disquette.
L’origine polonaise, de l’auteur des commentaires illustrant les documents, lui
rappela celui du propriétaire précédent de son domicile. Pour dissiper tout
doute, immédiatement, il téléphona au notaire de Fécamp lequel lui confirma.
Mirmon profita de l’Officier Public en ligne pour en savoir un peu plus. Il lui fut
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raconté que le conseiller d’entreprise, auparavant journaliste aussi, était venu
s’installer là, après avoir exercé son métier en Moselle. Il y vécu près de trois
mois jusqu’à son décès accidentel, au volant de sa voiture. Sans héritier, sa
maison fut mise en vente. Quelques mois plus tard, Mirmon, avec sa compagne
rencontrée à Paris, dix ans plus tôt, en firent l’acquisition pour s’y installer.
Terminant la lecture des deux cents pages, Mirmon s’intéressa à une lettre du
Polonais adressée, dix jours avant son accident, à John Tides, journaliste au
Daily Mirror. Apparemment tous deux devaient bien se connaître puisque le
tutoiement s’employait dans le texte. Le conseiller sollicitait l’Anglais pour
publier son rédactionnel joint et se prêtait à en remettre les preuves, à première
demande, s’il le fallait. Plus loin, il précisait, qu’à son avis, le scoop, sorti en
Angleterre, serait encore plus retentissant en France, par rebonds. Un avis que
partageait Mirmon pour bien apprécier l’envie des britanniques de chatouiller
systématiquement les français, au moindre prétexte. Cet esprit de dénigrement
remontait, sans doute, aux faits que le chanteur Renaud avait beaucoup de
sympathie pour la Dame de Fer et qu’au même moment, la France s’était dotée
pour la première fois de son histoire, d’une femme à la tête du gouvernement.
Précédemment, ministre de l’Agriculture, poste prédestiné pour son homonymie
avec une salade très prisée, elle sema la zizanie en annonçant que les anglais
étaient tous des « homosexuels ». Les plates excuses diplomatiques qui
suivirent faisaient les choux gras de la presse britannique. L’entente cordiale
avait déjà du plomb dans l’aile ! De mémoire, Mirmon n’avait jamais entendu
parler du scoop du Polonais, via quelconque presse d’ailleurs. Il était décidé à
trouver une explication. Du coup, il téléphona aussitôt à la rédaction du Daily
Mirror. Au bout du fil, on lui passa John Tides, encore d’active. Cet originaire du
Loch Ness fut surpris de l’appel d’autant que Mirmon souhaitait urgemment une
rencontre, sans en dire plus sur le sujet. L’insistant obtint en récompense un
rendez-vous pour la fin d’après-midi même, à l’aéroport de Brighton. Mirmon
expliqua la nouvelle à Lisette. Elle prit les dispositions nécessaires pendant que
son amant rassemblait tous les documents papier. Il effaça aussi toute trace sur
l’ordinateur de son hôte. Il confia ensuite la disquette à Lisette, seule à
connaître son futur isoloir. En même temps, il nota, sur un calepin, l’adresse
Skype de sa compagne. Par ce biais, depuis la rédaction du Times, il pourrait
visio-converser avec elle, en toute sécurité. Mirmon se doutait qu’elle n’allait
pas tarder, elle aussi, à être mise sous écoute. A cette hypothèse, il lui
recommanda d’être très prudente tout en vacant à ses occupations, comme si
de rien n’était. Ensemble dans la Morris, ils prirent la route de l’aéroclub de
Rouen-Boos où les attendait un ami de Lisette, ex-colonel de l’armée de l’air en
poste à Taverny, pilote et passionné de vol à vue. Un quadriplace Piper se
tenait prêt à décoller.
Manu Cacciaguerra griffonnait sur un morceau de papier les
coordonnées de Lisette Offenbach, accompagnées de plusieurs infos, qu’un
interlocuteur lui dictait par téléphone. Le petit gros demanda à ce que des
écoutes soient mises en place puis qu’un simple avis de recherche sur Mirmon
soit lancé sur le territoire. Il était convaincu de sa responsabilité dans
l’agression du flic, Pierre Nolès. A peine terminé sa commande, le Corse
contacta Guillaume Nolès, veillant son frère à l’hôpital de Rouen. Sans
demander la moindre nouvelle de l’amnésique, il lui intima l’ordre de remonter
immédiatement sur Etretat, avec le collègue rugbymen, pour se mettre en
planque proche du pavillon de Lisette Offenbach. Fatalement, dans la demiheure
qui allait suivre, sur la route d’Etretat reliant Rouen, sans le savoir, ceux
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qui cherchaient les uns croiseraient les autres qui les fuyaient. Lisette
conduisait la Morris avec assurance. Mirmon relisait encore et encore les
documents du Polonais. Depuis l’entrée de l’aéroclub Rouen-Normandie,
Lisette repéra sur le tarmac le Piper, au nez de dauphin, chauffant ses hélices.
Elle s’y avança au plus près et stoppa la voiture. Olivier, le pilote, était un grand
bonhomme aux cheveux argentés, très courts, coiffant une bonne bouille
souriante. Il se tenait debout devant l’avion, un pied reposant sur la voilure
renforcée. Mirmon se demandait bien comment ce géant pouvait se glisser
dans le cockpit de l’appareil sans se plier en quatre ! Même dans la Morris, il
n’aurait jamais pu y placer ses grandes jambes. A moins de la décapoter,
pensait-il. Lisette sauta au coup de son copain et lui glissa deux bises. Elle lui
présenta aussitôt Mirmon. Sans vouloir les heurter, Olivier fit accélérer
l’embarquement, souhaitant atterrir à Brighton avant la tombée de la nuit.
Mirmon et Lisette s’échangèrent un bref baiser suivit de douces
recommandations de prudence. Les deux hommes grimpèrent dans l’oiseau
métallique. Pendant que Mirmon se battait avec la ceinture, Olivier mit les gaz.
Quelques secondes plus tard, Mirmon vit sa Lisette rapetisser à la taille d’une
fourmi. Devant lui le décor était grandiose. Vers l’Ouest, l’embouchure de la
Seine s’ouvrait majestueuse sous des reflets gris et bleus. Olivier s’égosillait
toujours au micro de son casque avec les aiguilleurs du ciel pour confirmer son
plan de vol. Si les turbulences restaient moindres, dans un peu plus d’une
heure trente, les « Blériot » se poseraient à l’heure du thé. Au moment de
franchir les falaises françaises, le pilote coupa la radio et ouvrit la conversation
avec son passager : « tout est parfait », assura t’il, «la météo est bonne, la
Manche plate comme Birkin. On sera dans les temps ». Mirmon manifestait sa
satisfaction. Les deux aviateurs firent plus ou moins connaissance lorsque la
tour de Brighton crépita d’appels dans la radio. Le pilote se conforma à
descendre de mille pieds puis stabilisait l’assiette. Il demanda l’autorisation de
se poser. L’accord donné, Olivier, concentré sur le manche et le pédalier,
dirigeait la manoeuvre de décélération avec brio. Bien en face des feux de la
piste, les pneumatiques écrasèrent le sol en secouant normalement l’engin. Le
Piper, au ralentit en bout de piste, se mit à rouler sur les adjacentes pour
rejoindre les hangars. A sa descente de l’aéronef, Mirmon invita Olivier à boire
un pot, au comptoir du bar de l’aéroport. Il disposait encore de trente minutes
avant de rencontrer John Tides. Le pilote accepta volontiers et commanda un
long café. Quant à Mirmon, il apprécia un baby du pays. Ensemble, ils
convinrent de se rappeler vers vingt heures pour fixer le détail du retour,
normalement prévu le lendemain. Le pilote devait profiter de cet aller pour faire
quelques achats dans la ville très commerçante. Il prit donc congé de Mirmon
pour quelques heures. Au hall d’accueil de l’aéroport, John Tides venait de
s’installer dans un fauteuil. Le français le reconnu à son allure écossaise
cousue d’élégance. Il avança vers lui en le questionnant de son nom. John
Tides acquiesçant tout sourire, se leva et serra la main de Mirmon. Mâchant
son accent british, mais s’exprimant d’un parfait Molière, il lui souffla qu’il avait
cru comprendre, au téléphone, avoir affaire à un confrère. Mirmon confirma en
précisant qu’à l’heure actuelle, il était plutôt en « pages blanches ». John Tides
s’en amusa tout en remarquant l’épais dossier que Mirmon portait sous le bras.
« Souhaitez-vous un endroit plus calme pour discuter ? », proposait-il. Mirmon
était affirmatif : « ce serait mieux pour nous, je pense » souligna-t-il. John Tides
lui proposa de le suivre dans un des bureaux de l’agence régionale du Daily
Mirror, en plein coeur de Brighton.
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De retour sur Etretat, Lisette Offenbach stoppa sa voiture en centre
ville. Elle en descendit pour faire quelques provisions. Vingt minutes plus tard,
elle reprit la direction de son pavillon. Sa petite rue, donnant accès à une
dizaine d’habitations seulement, s’accrochait à la falaise en montant
sévèrement. L’étroitesse du passage permettait difficilement le croisement de
véhicules. Lorsqu’elle vira à l’intersection du Chemin de la Côte du Mont, elle
nota la présence d’une Ford, ancien modèle, en stationnement à moins de deux
cents mètres de son domicile. En doublant la Ford, elle y remarqua deux
individus à l’avant. Sur le coup, Lisette imagina que les deux hommes
s’apprêtaient à partir. Ce qui effectivement se produisit au moment où elle jeta
un oeil sur son rétroviseur avant d’engager sa Morris sur l’accès de son garage,
perpendiculaire à la rue. En refermant le haut portillon de sa propriété, elle vit la
Ford réellement s’éloigner vers la ville. Guillaume Nolès et son collègue
utilisèrent cette attitude pour éviter d’être repérés. Ils savaient désormais que
Lisette Offenbach était chez elle. Mais est-ce que Mirmon y demeurait ? C’était
là, la grande question. Celle, qu’un instant plus tard, Manu Cacciaguerra posait
à Guillaume Nolès, lequel rendait compte de sa position depuis son mobile.
« Trouvez n’importe quoi comme idée, mais il me faut une certitude », insistait
le petit gros, toujours aussi aimable, en raccrochant.
Dans un bureau, prêté pour la cause au chroniqueur John Tides,
Mirmon s’y installa confortablement. Aussitôt, il remit la lettre, que le Polonais
rédigeât en son temps, destinée au journaliste anglais. « Reconnaissez-vous
ceci ? », interrogea Mirmon. A la vue du papier, John Tides sentit son visage
devenir couleur de lys. Embarrassé, le journaliste lui demanda tout de go :
« comment vous l’êtes vous procurée ? ». Suivant cette remarque, Mirmon en
déduit que son confrère en avait donc déjà eu connaissance. « Je vais vous le
dire dans le détail mais avant, vous le comprendrez ensuite, j’ai besoin de
savoir qu’elle issue en a été donnée, s’il vous plait », priait Mirmon. John Tides,
investit de la bonne foi du français, lui répondit en éclaircissant sa voix : « suite
à cette lettre, jointe à son rédactionnel, nous devions nous rencontrer à
Londres », lui dit-il. « Ma direction s’engageait à publier mais elle exigeait,
impérativement, une copie des preuves. Il faut bien comprendre que la Royale
Bank était impliquée. Ici, il faut garder certains égards... J’avais moi-même
enquêté près la banque Royale, laquelle se refusait de me répondre. Le jour du
rendez-vous, prévu au siège du journal à Londres, j’ai attendu en vain la venue
de mon ex-confrère. Deux jours plus tard, j’apprenais son décès, en lisant
Ouest France », déclarait-il. « Je vous crois », reprit Mirmon s’élançant dans le
récit de ce qu’il venait de vivre. Au bout d’une heure, John Tides semblait
vraiment perturbé. « Permettez-moi, Monsieur Mirmon, de vous dire que je suis
probablement la cause de vos soucis actuels », insista-t-il. Devant l’étonnement
de Mirmon, il se confessa : « comme j’avais bien compris la bombe que
représentaient les investigations de mon ami français, je ne voulais pas, malgré
son décès accidentel, que son travail demeure vain. Mon ami était quelqu’un
que j’appréciais beaucoup, pour sa sympathie, sa simplicité, sa plume
talentueuse. J’étais fasciné par sa façon de voir ou de dire les choses, de sa
philosophie et de sa probité. Comme vous le comprenez, il m’était refusé d’en
faire quoi que ce soit, ici, en Angleterre. J’ai eu l’idée de contacter un de mes
amis, proche du parti travailliste, pour lui faire part de ce problème. Durant notre
rencontre secrète à ce titre, il m’indiqua que le seul moyen de révéler l’histoire
serait de la confier à un membre du parti politique frère en France. J’en étais
d’accord et nous avions convenu de donner copie de ce rédactionnel », affirma-
30 -
t-il. Mirmon restait dubitatif : « quand était-ce le passage de témoin ? », insistat-
il. John Tides annonça les alentours du début de l’année deux mille neuf.
Réfléchissant sur son fauteuil, Mirmon se vit offrir un scotch qu’il cogna, en
signe de gratitude, au verre de celui qui lui proposa. Après quelques instants de
silence, Mirmon développa l’hypothèse selon laquelle le milieu français de
l’opposition, récipiendaire des éléments du Polonais, attendait le moment
politico-propice pour les divulguer. Cela voulait dire surtout, qu’un infiltré du
CAC, dans ce militantisme, avait certainement révélé à ses chefs cette
évidence. D’où la relance de la chasse aux preuves irréfutables dont Mirmon
était innocemment détenteur. Du coup, il comprenait pourquoi il était devenu,
malgré lui, « l’accusé de réception ». Dans quelques mois, auraient lieu les
présidentielles françaises deux mille douze. Allaient-elles sarcler ou consacrer
le Chef d’Etat actuel ? La seconde possibilité fit ressentir à Mirmon un haut-lecoeur.
Comment ses compatriotes pouvaient-ils reconnaître comme ses chefs,
des gens aussi égoïstes, méprisables, manipulateurs, malhonnêtes, faux, ne
pensant qu’à leur bedaine arrosée de pouvoir ? Ceux qui, en façade, affichent
l’honorabilité, font voter les lois pour mieux les contourner. Ceux qui en réalité
méritent, pour utiliser ce système, le lynchage public. Quelle était donc cette
philosophie consistant à mépriser ses pairs en leur faisant croire qu’on les
aime ? Quelle valeur fondamentale avait-elle pour l’émancipation de la race
humaine si ce n’est que de lui donner le goût du combat au mépris de celui de
l’amour de soi, de son prochain et des autres ? Qui adepte de cette philosophie
pouvait revendiquer son engagement pour le bien de tous en jouant de leurres
aux yeux de ceux qui n’ont plus de beurre, ni de pain ? Ca sentait la révolution,
comme en dix sept cent quatre vingt neuf. Le regard froid et vitreux de Mirmon
fut traduit illico par John Tides. Il savait qu’il venait de prendre la décision de
faire tomber le couperet sur l’abus de biens d’Etat !
Mirmon reçu une proposition à diner de son hôte, qu’il accepta bien
volontiers. Il téléphona de suite à Olivier, son pilote. Pour cause de météo, le
décollage pour le lendemain était reporté à seize heures. Cependant, il pouvait
encore y avoir du changement. Les deux hommes décidèrent de se rappeler, le
matin, pour faire le point. Les versatilités de la météo anglaise, pour une fois,
arrangeaient Mirmon. Il disposait de temps pour mettre ses idées en
application. Avant de quitter le bureau du Daily Mirror, pour suivre John Tides
au restaurant, Mirmon utilisa l’ordinateur à sa portée pour joindre Lisette, restée
à Etretat. Elle apparaissait rayonnante à la Webcam. Elle eut le temps de lui
préciser la remarque qu’elle s’était faite en rentrant chez elle, à propos de la
Ford, ancien modèle. Mirmon lui confirma qu’elle était dès à présent épiée.
Surtout, il l’encouragea à ne rien changer de ses habitudes jusqu’à son retour.
Toute erreur devait être évitée. Il lui raconta brièvement l’entrevue du Times en
soulignant que tout allait bien, puis il lui envoya un émoticône en signe
d’affection.
John Tides fit monter Mirmon, dans sa Jaguar, pour rejoindre le Café Rouge,
prince Albert Street. Autour de cette bonne table à la française, l’Anglais
questionna son homologue sur ses intentions futures. Mirmon, comme le
Polonais, sollicita le concours de John Tides : « aujourd’hui, accepteriez-vous la
publication, maintenant que je vous ai rapporté les preuves ? » s’inquiéta-t-il. Le
journaliste du Daily Mirror s’enthousiasma dans l’affirmative puis voulut
connaître le procédé qu’entendait mettre au point son convive. « Depuis près
de cinquante ans, une seule et même personne tire les ficelles du pouvoir en
France avec les méthodes que l’on connaît. Jamais personne, jusqu’à présent,
n’est parvenu à déballer, en la prouvant, cette vaste machination écrasant dans
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l’oeuf toute émergence de nouvelle philosophie de société », constatait Mirmon.
Puis il poursuivait son analyse en expliquant que certes, il y avait eu des
tentatives, comme en soixante huit lors de l’affaire Komarvic, plus tard encore
avec celle des « vrais-faux passeports ». Ces accouchements ne donnant que
des avortons. Même si le peuple français se doutait de l’existence de hautes
magouilles orchestrées par ses chefs, cela ne l’empêchait pas, de les élire ou
réélire. Les citoyens français sont ainsi bourrés de paradoxes : tantôt ils
coupent la tête sur un coup de sang, tantôt ils pardonnent cent coups. Trop
souvent, dans leur franc-parler au quotidien, ces français utilisent la formule :
« de toute façon, on ne saura jamais la vérité ». C’est l’expression même de la
victime d’un système désobligeant qui s’est résignée à vivre avec, sans oser le
contredire. Pareil pour la même victime qui s’entend opposer « la raison
d’Etat » pour mieux lui faire passer la pilule. C’est là qu’il ne faut pas confondre
la prise de

XII
Au matin, sous les coups de huit heures, Mirmon entendit frapper à la
porte de sa chambre. Il se leva, enfila son pantalon puis ouvra la porte. John
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Tides, déjà vêtu comme un ministre, l’invita à se rendre d’urgence devant le
téléviseur du salon. « Venez vite », lui dit-il, « ça va vous intéresser, j’en suis
sûr ». Mirmon, les cheveux en bataille, s’installa devant l’écran plat. Sur la
chaîne française d’info en continu, on annonçait la mort de Charles Quepas,
survenu vers les trois heures du matin, à son domicile de Neuilly. Malade d’un
cancer depuis deux ans, il avait fortement ralentit ses activités. A Quatre vingt
quatre ans, un personnage de la politique française, haut en couleurs, baissait
pavillon. La mise en berne s’annonçait comme de rigueur pour le plus grand
des berneurs. En boucle, les témoignages de sympathie fusaient au même titre
que les hypocrisies saluant « un grand homme au service de son pays » ou
encore « celui qui s’engagea très tôt pour bouter les envahisseurs hors de
France ». Mirmon jubilait rien qu’à la pensée du « pastaga » qui allait se créer
dans les rangs successoraux. « Eh oui dit-il, personne n’est éternel », soupira
Mirmon, en buvant un thé préparé par son confrère. « Pensez-vous qu’il faille
modifier notre projet par rapport à cette nouvelle ? », interrogea John Tides.
« Pas du tout ! », répondit Mirmon, « bien au contraire, c’est le moment de
porter l’estoc. Vous connaissez ça, mon Cher, vous qui êtes originaire du Loch
Ness. Ca sera la douche écossaise, en espérant que l’hydrothérapie activera
les neurones des français ». Ensemble, ils rirent de la comparaison. Mirmon
demanda à se servir du téléphone du cottage pour avertir Olivier, le pilote, du
changement de programme. Le remerciant de sa compréhension et surtout du
service de la veille, Mirmon lui promit de le rappeler tantôt pour l’inviter à
déjeuner, en compagnie de Lisette. Olivier fut ravi de la proposition et en prit
bonne note en proposant encore, à Mirmon, ses mêmes services, en cas de
besoin.
Dans certains bureaux de la place Beauvau, ce matin là, une certaine
effervescence régnait. Manu Cacciaguerra venait d’apprendre la nouvelle de la
disparition de celui qui avait été plusieurs fois le chef des lieux. Bien qu’il n’ait
jamais eu de rapports directs avec lui, il lui portait quelque affection. Un
phénomène s’expliquant probablement par la même coulée de sang corse dans
leurs veines. Son téléphone de bureau retentit. Au bout du fil, le directeur l’invita
à venir dardar au rapport. La journée commençait drôlement pour le petit gros.
« Entrez, entrez et asseyez-vous, mon p’tit Manu », insista le directeur avec sa
façon toujours faussement gentille d’accueillir les gens. « Vous êtes au courant,
n’est-ce pas ? » vérifia-t-il. « Oui, bien sûr comme tout le monde », confirma
Cacciaguerra. « Parfait ! », relança le directeur « à partir de maintenant vous
me mettez Neuilly sous surveillance, le fiston également. Je veux tout savoir
des faits et gestes surtout des visites posthumes. Vous comprenez, en haut lieu
on s’inquiète de tout. Faites fondre quelques uns de vos gars parmi le service
d’ordre. Au fait, où en est-on avec votre type ? », finissait-il. Manu, l’air
contrarié, répondit qu’il était parvenu à loger son ex-compagne. Pour l’instant, il
n’avait aucune trace de Mirmon. « Bon, allez, allez, Manu, au travail ! »
ordonnait le directeur en lui faisant signe de la main de débarrasser le plancher.
Les deux journalistes étaient attendus à la conférence de rédaction
du Daily Mirror. Là, les anglais décidèrent, pour l’édition du lendemain, de
placer une manchette à la une. Il fallait trouver un titre faisant la liaison entre la
mort de Quepas et le dossier du Polonais. Mirmon proposa : « FRANCE : Death
of the caliph » (Mort du Calife). Un ange passa dans la salle. John Tides
regardait ses confrères avec un oeil pétillant. Le rédacteur en chef relança la
discussion, exprimant son point de vue : « je trouve ce titre excellent, il transpire
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à la fois la hauteur de l’homme politique, son intransigeance et surtout son
pouvoir absolu sauf celui sur sa propre vie», dit-il. Le secrétaire de rédaction
reçu l’avis unanime pour « rouler » ce titre à positionner au dessus de la photo
du défunt, fumant son cigare. Le rédactionnel du dessous relatait l’événement,
complété par une biographie et finissant par les différents témoignages
politiques. John Tides, Mirmon et le rédacteur en chef du Daily Mirror quittèrent
la salle de rédaction pour une conférence tripartite autour d’un breakfast. Dans
un salon cossu, le rédacteur en chef demanda à Mirmon ses conditions
financières pour sa collaboration. Le Français trouva la discussion inattendue
d’autant que si scoop il y aurait, tout le mérite en revenait au Polonais.
Cependant, Mirmon sortait de sa propre crise avec lui-même. Il n’avait plus de
carte de presse ni de salaire depuis deux ans, par contre il lui avait semblé
retrouver Lisette. Du coup, il négocia vingt cinq mille euro pour l’exclusivité et
un emploi de correspondant de presse au sein du Daily Mirror. La faiblesse de
la proposition de Mirmon étonna les deux anglais. Il l’a réaffirma en précisant
qu’il se contenterait de cela parce-que pour lui, retrouver la confiance en soi,
surtout celle des autres, valait bien tout l’or du monde. Le flegme des British
était quelque peu titillé mais soit, la poignée de mains chaleureuse scellait le
« deal ». Le petit-déjeuner avalé, les deux anglais proposaient à Mirmon la
visite du Daily Mirror. Peu avant midi, le rédacteur en chef dû quitter le trio pour
une autre réunion. John Tides en profita pour l’amener à son bureau. En fait de
bureau, il s’agissait de trois grandes pièces donnant vision sur chacune d’entre
elle. Au centre, un salon avec vue sur la Tamise et deux bureaux le jouxtant.
Celui du journaliste et l’autre, occupé par de sa secrétaire. John Tides jouissait
d’une solide réputation, gagnée à travers ses nombreux éditoriaux mais aussi
sur ses longues enquêtes, à travers le monde. Il connaissait parfaitement bien
la France. Début des années quatre vingt, alors qu’il était affecté à la chronique
judiciaire, il couvrit le procès « Patrick Rhyne » puis commentait la mise à mort
de la peine capitale. Sur le mur de son bureau, encadrée, une photo le montrait
aux côtés de Robert Nabindret, le célèbre avocat français, devenu Garde des
Sceaux avant de prendre la présidence du Conseil Constitutionnel. John Tides
confirma que c’était durant les débats sur l’abolition de la peine de mort, à
l’Assemblée Nationale, qu’il avait rencontré le polonais. La photo était d’ailleurs
de lui. A l’époque, celui-ci était un jeune photographe de presse. Déjà loin, tout
ça ! Ensemble, ils avalèrent un scotch lorsque Big Ben annonça l’heure du
déjeuner. Mirmon invita son confrère dans un restaurant du vieux Londres
avant de se mettre réellement au travail, en début d’après-midi. Il remit tous les
documents du polonais dans le coffre de John Tides.
De l’autre côté de la Manche, chacun y allait de ses commentaires
sur la mort de Charles Quepas. Les radios, les télés ne parlaient plus que de
cela. Le Président de la République devait se rendre au chevet du défunt en
début de l’après-midi. Pour l’instant, seul, un communiqué de presse de
l’Elysée avait été diffusé, soulignant la profonde émotion du président. Lisette,
qui ne quitta pas le pavillon de la matinée, se scotchait au téléviseur. Les deux
flics « de sa garde rapprochée » l’avaient par contre abandonnée. Elle l’ignorait,
mais en fait, ils partirent récupérer un fourgon « sous-marin ». Celui-ci leur était
remonté jusqu’au au péage de l’autoroute, à dix kilomètres d’ici. Avec ce
véhicule, ils effectueraient une surveillance plus discrète de la maison de
Lisette. Quant à Pierre Nolès, seul à l’hôpital et dans son corps, son état
s’appréciait comme stationnaire.
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A Neuilly, au domicile de l’homme du jour, un ballet incessant de
personnalités, entrant et sortant, troublait le recueillement d’usage. Des
centaines de, curieux, voisins, journalistes et photographes s’agglutinaient
derrière des barrières de sécurité. Celles qu’affectionnait particulièrement
Charles Quepas pour canaliser les « manifs ». Les passagers des deux cars de
CRS, stationnés non loin de la scène, étaient en deuil. Ils n’auraient plus de
chocolat, même pour Noël ! Manu Cacciaguerra, venait d’arriver sur place. Il
voulait s’assurer si ses hommes étaient bien en poste. Tout le monde faisait
courbette, dans le cordon de sécurité, lorsqu’il présentait sa carte spéciale, un
véritable sésame. Dans la maison du maître, il régnait une atmosphère tendue.
Le moindre bruit agaçait les proches, déjà fatigués du poids des condoléances
reçues. Manu fut conduit dans la chambre funèbre, au premier étage. C’est la
première fois qu’il voyait Quepas, en chair et en os. Le tableau fut fort drôle : le
grand chef raide et le sous-fifre se coupant en croix. Manu se ressaisit sur ses
jambes puis quitta la pièce pour regagner le dehors.
XIII
Mirmon et John Tides n’avaient fait que légèrement bombance. Même si la
table fut excellente, ils devaient encore beaucoup parler avant de se concentrer
sur leur clavier. Le scoop sortirait en trois numéros, le premier, après demain
matin, les deux autres à la suite. Sur le titre, là, il fallait encore y travailler. The
Daily Mirror, en principe, évitait de faire dans la dentelle. Ses papiers, mêmes
durs, remontaient toujours à la surface. Mirmon le savait bien.
De retour dans le confortable bureau de Tides, un ordinateur portable
de plus venait d’être livré. « Où veux-tu travailler Cher Confrère ?», questionna
John Tides, bras ouverts et sourire aux lèvres. « Au salon, si tu n’y vois pas
d’inconvénient. La Tamise m’inspire », illustra Mirmon. La secrétaire de John
Tides fut mise à contribution pour faire brancher une ligne téléphonique, jusqu’à
la table de travail de Mirmon. L’ambiance semblait bonne. Les deux travaillistes
du livre se tutoyaient, quoi que, c’est une règle dans la profession.
Devant son écran, Mirmon réfléchissait à l’entrée en matière. Les anglais
souhaitaient un titre accrocheur. La formule surtitre sur titre plut au français. Il
embraya ainsi :
Depuis plus de cinquante ans
L’Etat français dirigé par des usurpateurs
Depuis la promulgation de la Loi Constitutionnelle de 1958, la République
Française, jusqu’à nos jours, s’est bien moquée de la Démocratie mais surtout
de ses citoyens. Ce texte, en l’article deux, reprenant la phrase de Lincoln,
empruntée à Périclès, « gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le
Peuple » n’est en fait qu’une façade de Liberté, Egalité, Fraternité. Derrière
celle-ci se cache une vaste organisation criminelle protégeant les intérêts
financiers, nationaux et internationaux de quelques entreprises françaises. Elle
- 35 -
s’assure, en même temps, de l’installation et du carriérisme de ses membres,
ou de ceux qu’on lui propose, à la tête des pouvoirs clés de l’Etat. Cette
organisation a pour nom : le CAC (Comité d’Action Civique) fondé fin des
années cinquante. Charles Quepas, décédé avant-hier, en était non seulement
l’une des chevilles ouvrières mais encore, jusqu’à sa mort, le grand Calife.
Depuis 1982, les français croyaient en la dissolution officielle de cette
« association » qui, au contraire, s’était rendue plus « active » clandestinement.
Aujourd’hui, si guerre de succession ne fait aucun doute, le bon peuple de
France se doit de reprendre ses droits. »
Comme chapeau technique, c’était une entrée en matière ! Mirmon
développait ensuite toute l’histoire de cette organisation. Sa période officielle
défilait chronologiquement en faisant référence, au travail publié de confrères,
sur certaines affaires peu louables qu’on lui attribuait. Il commutait avec la
longue période de l’ombre, expliquant la naissance forcée des événements
historiques français, d’où déjà, Mirmon repêchait quelques noms marquants. Il
ne pouvait s’empêcher de retranscrire la philosophie des membres de ce
mouvement, qui selon lui, dégageait de l’intérieur, une véritable haine à l’endroit
de ceux qui ne sont pas de chez eux, qui ne pensent pas comme eux, qui ne
mangent pas comme eux, qui n’ont pas les mêmes moeurs, bref qui sont
totalement différents d’eux. Une sorte de sectarisme basé sur la xénophobie, le
racisme et l’homophobie. Décidément, l’Allemagne du troisième Reich avait
engendré des héritiers en France : « ces bons à rien, obligés de se réfugier
derrière les « caincains », relevait le journaliste. Ceux-là même, qui dès la
Libération, résistants de la dernière heure, vont utiliser les principes de
l’envahisseur avec, toutefois, des méthodes plus douces, voire plus intelligentes
que leurs instigateurs, heureusement. A l’extérieur, pour la communication, puis
plus tard pour la médiatisation, la philosophie consistera à ce que les membres
du mouvement affichent les plus louables valeurs civiques : primauté de la
personne, liberté, responsabilité, devoir et cohésion de la société. Mirmon
démasquait là des visages d’ange sous lesquels sommeillaient de véritables
démons. Quant à John Tides, il remodelait le rédactionnel du Polonais
démontrant les systèmes de corruption, de financements occultes et de
manipulations en tous genres. Point par point, le journaliste anglais conférait les
preuves à sa disposition.
A la télévision, le Président de la République intervenait. Il annonçait
que « la France venait de perdre un homme d’une grande valeur, profondément
attaché à son pays et qui lui avait consacré toute sa vie, etc.… ».
D’accoutumée, les journalistes décortiquaient les propos présidentiels jusqu’à
les traduire au cas où les téléspectateurs n’eussent pas bien compris. Ce jeu
durait plus longtemps que l’allocution en elle-même, c’est dire si cela ennuyait
Lisette dans ses meubles. Elle s’invita à aller prendre l’air, en ville. Elle en
profiterait pour commencer ses petits achats de Noël. Protégée de son
manteau de fausse fourrure, elle sortit la Morris de son dortoir puis ouvrit le
haut portillon, donnant sur la rue. Tout de suite, elle remarqua un fourgon à
l’arrêt, cent mètres au dessus de son pavillon. Position curieuse, surtout
qu’après le domicile de Lisette, si le trottoir continue à border la chaussée
montante, il n’existe pas, pour autant, d’autres habitations y prenant pied. Ainsi
que le lui avait dit Mirmon, ces anges gardiens étaient en poste. Lisette remonta
dans sa Morris et descendit la rue pour rejoindre le centre-ville. Guillaume
Nolès et son collègue virent Lisette sortir mais ils ne bougèrent pas d’une
- 36 -
oreille. Depuis la table d’écoute, les techniciens des transmissions leur
communiquaient régulièrement les statistiques d’appel. En vingt quatre heures,
le score restait vierge, autant en appel sortant qu’entrant. Pour les deux flics en
planque, il était important de savoir si Mirmon se trouvait ou non à l’intérieur du
pavillon de Lisette. Nolès composait le numéro du domicile. Peut être que
Mirmon aurait le mauvais réflexe de décrocher. Que nenni, le répondeur se
substitua ! Nolès voulut tenter une expédition, à l’intérieur de la villa Offenbach,
pour s’assurer. Il chargea son collègue de prendre le guet depuis le fourgon. Si
la voiture de Lisette venait à réapparaître, en bas du Chemin de la Côte au
Mont, le collègue le préviendrait au talkie walkie. Avec rapidité,
silencieusement, Guillaume Nolès pénétra à l’intérieur de la propriété. Lisette,
en partant avec la Morris, oublia de refermer derrière elle le haut portillon.
L’alarme ne pouvait donc s’activer. Du perron d’entrée, en se penchant un peu,
Nolès parvint à voir au travers d’une fenêtre donnant au salon. Le téléviseur
fonctionnait, mais hélas, personne pour le regarder. Il fit le tour du pavillon
comme un chat reniflant son territoire. Imitant son frère, il ramassa quelques
petits cailloux qu’il fit rebondir sur plusieurs fenêtres. Pas un soupçon de vie ne
se dégageait. De retour au fourgon, il joignit Manu Cacciaguerra pour l’informer
de l’absence de Mirmon chez Lisette Offenbach. Cela tracassait le petit gros qui
se décida à faire lever la planque. Seules les écoutes seraient maintenues tout
comme l’avis de recherche. Ainsi, Guillaume Nolès et son collègue plièrent
bagages.
John Tides et Mirmon, de concert, mettaient la touche finale à leur
« papier ». Ils s’échangeaient « leurs copies » pour connaître le sentiment de
l’un et de l’autre. John Tides affichait une grande fierté, Big Ben, vingt heures !
« Allez Mon Cher Mirmon, rejoins-moi ici dans ce bureau. On va trinquer avec
un bon vieux scotch de trente et un an», s’enthousiasma l’Anglais. En ouvrant
le petit bar de son bureau, il en ressortit une bouteille de Glenugie, millésime
1966, un Highlands à faire pâlir d’envie Mirmon. « Quel bonheur », releva celuici
en même temps que sa carcasse courbaturée. John Tides ventait les mérites
de cet boisson venue de sa région. « Presque cinquante quatre degrés,
Mirmon, ça tue tous les microbes ! », s’amusait l’Anglais. Au même instant le
rédacteur en chef entrait droit comme un « i ». Saluant les deux journalistes
« relax », il s’inquiéta de savoir l’état d’avancement de leurs travaux. « C’est
bouclé ! » clarifia John Tides avec l’assentiment de Mirmon. « Go ! », reprit le
rédac’ chef en se faisant servir un verre. Il réunit à lui les écrits de ses deux
journalistes, estima brièvement le volume mais surtout s’enticha véritablement
du titre. Reposant le tout sur le bureau de Tides, il cogna son verre vide en
signe de satisfaction. Il se leva, les invitant à la conférence du lendemain onze
heures, puis s’en alla faire la tournée des secrétariats de rédaction, rituel
quotidien avant la mise en route des rotatives. John Tides avouait être
impressionné par le papier de son confrère notamment sur le chapitre
s’étendant sur la structure des têtes pensantes du pays de France. Mirmon se
doutait que ce sujet lui tenait à coeur puisqu’en son temps le Polonais la
dénonçait déjà. « Evidemment, Mon Cher John, si la Constitution de 1958 à
instauré une république à démocratie indirecte c’est justement parce que les
usurpateurs, dont nous parlions, avaient été assez malins pour faire avaler, par
référendum, le slogan du peuple au peuple, par le peuple et pour le peuple. En
fait, ce n’était qu’un leurre car, au contraire, ils s’étaient bien préservés contre
une démocratie directe : celle qu’ils aiment appeler « la chienlit ». Ce régime
qui permet au peuple, lui-même, d’adopter les lois et non les partis politiques.
- 37 -
Idem, pour choisir ses agents d’exécution. En soixante huit, la jeunesse en
avait marre de cet autoritarisme finalement, mais le CAC et consorts s’en
moquaient, devançant de milliers de fonctionnaires de police. Les structures
estudiantines fédérées à l’UNI, voire surtout celle de l’ENA, étaient déjà
noyautées par ce système machiavélique. De nos jours encore, l’ENA prétend
être la formatrice des décideurs publics de demain : « l’Ecole Européenne de
Gouvernance » affiche-t-elle sans pudeur sur ses cartes de visite. Elle est bien
bonne celle-là ! A quand l’Ecole Mondialiste de Gouvernance, tant qu’on y est ?
Mais, pour qui se prend-elle et pour qui prend-on les français ? D’abord former
des décideurs publics, c’est contraire à la démocratie, même indirecte. Ca
revient à dire que le peuple est très Con, pardonnez-moi l’expression. Ensuite,
la réalité, c’est que l’ENA est la formatrice des grooms du pouvoir destinés à lui
cirer les bottes. D’où les promotions « placard », que tout le monde connaît, ou
un ticket pour quatre planches en sapin décorées de la médaille du Mérite
National, à titre posthume. Eh oui Mon Cher John, si la démocratie en France
était vraiment directe, ce serait le peuple qui choisirait ses décideurs, pas
l’Ecole Nationale des Anes ! », bouclait rageusement Mirmon.
Un second Glenugie vint récompenser le battant français. John Tides,
auteur d’un superbe travail de précision pour illustrer le rédactionnel du
Polonais, sentait l’heure de passer aux légèretés. Mirmon, un instant, s’isola à
sa table de travail pour se mettre en ligne avec Lisette. Elle l’informa ne plus
avoir revu ses surveillants, ni de près ni de loin, depuis son départ pour
diverses courses. Mirmon se contentait de la situation et fit comprendre qu’ici,
tout ce passait fort bien pour lui. Il regrettait devoir écourter si vite la liaison,
mais il était attendu pour le dîner.
Après une bonne nuit au cottage et un copieux breakfast, les deux
journalistes se pointèrent dans les locaux du Daily Mirror. Le rédac’ chef les
salua et ensemble, au marbre, les maquettes de la Une du lendemain étaient
projetées : celles du scoop. Le surtitre - Depuis plus de cinquante ans, -
s’étendait sur trois colonnes. En dessous, le titre - L’Etat français dirigé par des
usurpateurs - coulait grassement à l’encre noire sur toute la largeur. A droite du
chapeau technique, la photo de l’actuel président de la République trônait,
frappante d’avarice. Dans le corps du texte, un cadre noir épais, ressortait

l’information des obsèques de Charles Quepas.
 
 
 
 
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